La famille
L'institution familialeLa famille parait d'abord comme un groupe naturel d'individus unis par une double relation biologique la génération, qui donne les composants du groupe; les conditions de milieu que postule le développement des jeunes et qui maintiennent le groupe pour autant que les adultes générateurs en assurent la fonction. Dans les espèces animales, cette fonction donne lieu à des comportements instinctifs, souvent très complexes. On a dû renoncer à faire dériver des relations familiales ainsi définies les autres phénomènes sociaux observés chez les animaux. Ces derniers apparaissent au contraire si distincts des instincts familiaux que les chercheurs les plus récents les rapportent à un instinct original, dit d'interattraction.
Structure culturelle de la famille humaine
L'espèce humaine se caractérise par un développement singulier des relations sociales, que soutiennent des capacités exceptionnelles de communication mentale, et corrélativement par une économie paradoxale des instincts qui s'y montrent essentiellement susceptibles de conversion et d'inversion et n'ont plus d'effet isolable que de façon sporadique. Des comportements adaptatifs d'une variété infinie sont ainsi permis. Leur conservation et leur progrès, pour dépendre de leur communication, sont avant tout uvre collective et constituent la culture; celle-ci introduit une nouvelle dimension dans la réalité sociale et dans la vie psychique. Cette dimension spécifie la famille humaine comme, du reste, tous les phénomènes sociaux chez l'homme.
Si, en effet, la famille humaine permet d'observer, dans les toutes premières phases des fonctions maternelles, par exemple, quelques traits de comportement instinctif, identifiables à ceux de la famille biologique, il suffit de réfléchir à ce que le sentiment de la paternité doit aux postulats spirituels qui ont marqué son développement, pour comprendre qu'en ce domaine les instances culturelles dominent les naturelles, au point qu'on ne peut tenir pour paradoxaux les cas où, comme dans l'adoption, elles s'y substituent.
Cette structure culturelle de la famille humaine est-elle entièrement accessible aux méthodes de la psychologie concrète observation et analyse? Sans doute, ces méthodes suffisent-elles à mettre en évidence des traits essentiels, comme la structure hiérarchique de la famille, et à reconnaître en elle l'organe privilégié de cette contrainte de l'adulte sur l'enfant, contrainte à laquelle l'homme doit une étape originale et les bases archaïques de sa formation morale.
Mais d'autres traits objectifs les modes d'organisation de cette autorité familiale, les lois de sa transmission, les concepts de la descendance et de la parenté qui lui sont joints, les lois de l'héritage et de la succession qui s'y combinent, enfin ses rapports intimes avec les lois du mariage - obscurcissent en les enchevêtrant les relations psychologiques.
Leur interprétation devra alors s'éclairer des données comparées de l'ethnographie, de l'histoire, du droit et de la statistique sociale. Coordonnées par la méthode sociologique, ces données établissent que la famille humaine est une institution. L'analyse psychologique doit s'adapter à cette structure complexe et n'a que faire des tentatives philosophiques qui ont pour objet de réduire la famille humaine soit à un fait biologique, soit à un élément théorique de la société.
Ces tentatives ont pourtant leur principe dans certaines apparences du phénomène familial; pour illusoires que soient ces apparences, elles méritent qu'on s'y arrête, car elles reposent sur des convergences réelles entre des causes hétérogènes. Nous en décrirons le mécanisme sur deux points toujours litigieux pour le psychologue.
Hérédité psychologique
Entre tous les groupes humains, la famille joue un rôle primordial dans la transmission de la culture. Si les traditions spirituelles, la garde des rites et des coutumes, la conservation des techniques et du patrimoine lui sont disputées par d'autres groupes sociaux, la famille prévaut dans la première éducation, la répression des instincts, l'acquisition de la langue justement nommée maternelle. Par. là elle préside aux processus fondamentaux du développement psychique, à cette organisation des émotions. selon des types conditionnés par l'ambiance, qui est la base des sentiments selon Shand; plus largement, elle transmet des structures de comportement et de représentation dont le jeu déborde les limites de la conscience.
Elle établit ainsi entre les générations une continuité psychique dont la causalité est d'ordre mental. Cette continuité, si elle révèle l'artifice de ses fondements dans les concepts mêmes qui définissent l'unité de lignée, depuis le totem jusqu'au nom patronymique, ne se manifeste pas moins par la transmission à la descendance de dispositions psychiques qui confinent à l'inné; Conn a créé pour ces effets le terme d'hérédité sociale. Ce terme, assez impropre en son ambiguïté, a du moins le mérite de signaler combien il est difficile au psychologue de ne pas majorer l'importance du biologique dans les faits dits d'hérédité psychologique.
Parenté biologique
Une autre similitude, toute contingente, se voit dans le fait que les composants normaux de la famille telle qu'on l'observe de nos jours en Occident : le père, la mère et les enfants, sont les mêmes que ceux de la famille biologique. Cette identité n'est rien de plus qu'une égalité numérique. Mais l'esprit est tenté d'y reconnaître une communauté de structure directement fondée sur la constance des instincts, constance qu'il lui faut alors retrouver dans les formes primitives de la famille.
C'est sur ces prémisses qu'ont été fondées des théories purement hypothétiques de la famille primitive, tantôt à l'image de la promiscuité observable chez les animaux, par des critiques subversifs de l'ordre familial existant; tantôt sur le modèle du couple stable, non moins observable dans l'animalité, par des défenseurs de l'institution considérée comme cellule sociale.
La famille primitive : une institution.
Les théories dont nous venons de parler ne sont appuyées sur aucun fait connu. La promiscuité présumée ne peut être affirmée nulle part, même pas dans les cas dits de mariage de groupe dès l'origine existent interdictions et lois. Les formes primitives de la famille ont les traits essentiels de ses formes achevées autorité sinon concentrée dans le type patriarcal, du moins représentée par un conseil, par un matriarcat ou ses délégués mâles; mode de parenté, héritage, succession, transmis, parfois distinctement (Rivers), selon une lignée paternelle ou maternelle.
Il s'agit bien là de familles humaines dûment constituées. Mais loin qu'elles nous montrent la prétendue cellule sociale, on voit dans ces familles, à mesure qu'elles sont plus primitives, non seulement un agrégat plus vaste de couples biologiques, mais surtout une parenté moins conforme aux liens naturels de consanguinité.
Le premier point est démontré par Durkheim, et par Fauconnet après lui, sur l'exemple historique de la famille romaine; à l'examen des noms de famille et du droit successoral, on découvre que trois groupes sont apparus successivement, du plus vaste au plus étroit la gens, agrégat très vaste de souches paternelles; la famille agnatique, plus étroite mais indivise; enfin la famille qui soumet à la patria potestas de l'aïeul les couples conjugaux de tous ses fils et petits-fils.
Pour le second point, la famille primitive méconnaît les liens biologiques de la parenté méconnaissance seulement juridique dans la partialité uni linéale de la filiation; mais aussi ignorance positive ou peut-être méconnaissance systématique (au sens de paradoxe de la croyance que la psychiatrie donne à ce terme), exclusion totale de ces liens qui, pour ne pouvoir s'exercer qu'à l'égard de la paternité, s'observerait dans certaines cultures matriarcales (Rivers et Malinowski). En outre la parenté n'est reconnue que par le moyen de rites qui légitiment les liens du sang et au besoin en créent de fictifs faits du totémisme, adoption, constitution artificielle d'un groupement agnatique, comme la zadruga slave. De même, d'après notre code, la filiation est démontrée par le mariage.
A mesure qu'on découvre des formes plus primitives de la famille humaine, elles s'élargissent en groupements qui, comme le clan, peuvent être aussi considérés comme politiques. Que si l'on transfère dans l'inconnu de la préhistoire la forme dérivée de la famille biologique pour en faire naître par association naturelle ou artificielle ces groupements, c'est là une hypothèse contre laquelle échoue la preuve, mais qui est d'autant moins probable que les zoologistes refusent - nous l'avons vu - d'accepter une telle genèse pour les sociétés animales elles-mêmes.
D'autre part, si l'extension et la structure des groupements familiaux primitifs n'excluent pas l'existence en leur sein de familles limitées à leurs membres biologiques - le fait est aussi incontestable que celui de la reproduction bisexuée -, la forme ainsi arbitrairement isolée ne peut rien nous apprendre de sa psychologie et on ne peut l'assimiler à la forme familiale actuellement existante.
Le groupe réduit que compose la famille moderne ne paraît pas, en effet, à l'examen, comme une simplification mais plutôt comme une contraction de l'institution familiale. Il montre une structure profondément complexe, dont plus d'un point s'éclaire bien mieux par les institutions positivement connues de la famille ancienne que par l'hypothèse d'une famille élémentaire qu'on ne saisit nulle part. Ce n'est pas dire qu'il soit trop ambitieux de chercher dans cette forme complexe un sens qui l'unifie et peut-être dirige son évolution. Ce sens se livre précisément quand, à la lumière de cet examen comparatif, on saisit le remaniement profond qui a conduit l'institution familiale à sa forme actuelle; on reconnaît du même coup qu'il faut l'attribuer à l'influence prévalente que prend ici le mariage, institution qu'on doit distinguer de la famille. D'où l'excellence du terme " famille conjugale ", par lequel Durkheim la désigne.