Sexualité et psychopathies
(Daniel Lagache)
Troubles de la personnalité et sexualité
Les psychopathies se répartissent à peu près également selon les sexes; elles paraissent un peu plus nombreuses chez la femme; d'après une statistique de Toulouse, pendant les années 1930 et 1931, 5.554 malades entrèrent à l'hôpital Henri-Rousselle, dont 2.962 femmes et 2.592 hommes. Mais cette différence peut s'expliquer par l'excès des femmes dans la population générale.
Nature des troubles selon le sexe
Ce qui différencierait les sexes serait moins la fréquence que la nature des troubles mentaux. On aura une idée de cette différence par le tableau ci-dessous (chiffres publiés par Toulouse et Courtois)
Psychopathies
Hommes
Femmes
Total des cas
Paralysie générale Alcoolisme
Confusion mentale
Manie
Dépression
Délire hallucinatoire
432
804
39
57
243
121
203
255
133
233
556
472
635
1.059
172
290
799
593
On attribue généralement ces différences à la plus grande fragilité du système nerveux de la femme. C'est ainsi que les cas de délire aigu aboutissant à la mort sont plus fréquents chez la femme (31 contre 2); de même les formes graves du syndrome de Korsakoff (22 contre 2).
Parmi les affections à virus neurotrope, la chorée, l'encéphalite épidémique sont plus fréquentes chez la femme. Mais d'autres affections neurotropes sont plus fréquentes dans le sexe masculin (par exemple, les maladies de Friedreich, de Wilson, de Charcot-Marie); de même la poliomyélite antérieure aiguë. Si bien que cette plus grande fragilité du système nerveux de la femme reste douteuse.
Une moindre perfection de la régulation affective chez la femme parait intervenir dans la genèse de nombreux accidents psychopathiques et dans les réactions anormales. Les états dits névropathiques paraissent plus fréquents chez elle.
Parmi les différences dues au sexe, il faut distinguer celles qui sont dues au terrain et celles qui reposent sur la différence de situation sociale entre l'homme et la femme. C'est à une différence de ce genre qu'il faut attribuer la plus grande fréquence chez l'homme de l'alcoolisme et de la paralysie générale. En revanche, la fréquence de certaines psychoses et de certains délires chez la femme s'explique peut-être parce que chez elle la fonction sexuelle est plus souvent entravée que chez l'homme.
Certaines psychoses, notamment la démence précoce, se répartissent assez également entre les sexes (Kraepelin).
Facteurs génitaux des psychopathies
L'hypothèse d'une relation de cause à effet entre la sexualité et les psychopathies est volontiers envisagée par les psychiatres sous la forme d'un processus organique les troubles anatomo-physiologiques de l'appareil génital interviendraient directement dans la genèse de certains troubles mentaux.
Une autointoxication issue des glandes génitales a été incriminée dans la genèse des troubles psychiques de la puberté, en particulier dans les démences précoces. Cette étiologie trop étroite n'est plus en faveur et l'on met aujourd'hui en cause des processus toxi-infectieux variés, entre autre une tuberculose latente. Ces processus n'ont eux-mêmes rien de spécial à la puberté. Ce qui est spécial à la puberté c'est peut-être une plus grande fragilité du tissu nerveux; ce sont surtout certaines situations, l'âge, le développement de la personnalité. Chaque a ses modes de réaction psychologique morbide; ainsi, entre trente et quarante ans, on voit bien plus souvent apparaître des réactions en rapport avec la situation sociale, l'honorabilité. De la puberté nous avons vu quels étaient les conflits et comment, même au cours d'un développement normal, pouvaient s'ébaucher des réactions psychopathiques.
La menstruation est souvent précédée d'une période d'irritabilité, d'agressivité, d'anxiété que n'explique pas seulement le retentissement psychique du processus cataménial mais encore certaines réactions psychologiques. Par exemple, chez une femme observée par nous, les quelques jours qui précèdent les règles sont marqués par une recrudescence d'agressivité, d'activité et de propreté; elle regrette alors plus vivement que d'habitude de n'être pas un homme, elle se sent inférieure et craint de sentir mauvais.
Les psychoses dites puerpérales n'ont rien de spécial ni dans leur nature ni dans leur étiologie de choc ou de toxi-infection.
Le rôle de la ménopause en tant que processus organique a été également exagéré. S'il ne l'était pas, les psychoses climatériques devraient être beaucoup plus fréquentes. Dans certains cas, les troubles psychiques sont l'effet de la présénilité, de la sclérose des artères. Dans ceux où de telles maladies n'interviennent pas, la ménopause ne développe sa puissance morbifique qu'à la faveur de certaines conditions de situation et de terrain.
L'action directe des étapes et des perturbations de la vie génitale dans la genèse de certaines psychopathies ne doit donc pas être exagérée ou envisagée exclusivement. Ce sont des agents étiologiques très imprécis, non spécifiques, dont le mode d'action est mal connu, si bien que l'on doit encore faire appel pour le compléter à l'hypothèse d'une fragilité constitutionnelle ou acquise du système nerveux. La question se pose et se résout exactement comme celle des relations entre les psychopathies et le sexe. Les troubles génitaux n interviennent pas tant directement, en tant que processus organiques, qu'indirectement en tant qu'événements vécus. C'est en ce sens, par exemple, que nous avons interprété le cas d'un délire de revendication survenu chez une femme après castration chirurgicale.
Circonstances de la vie sexuelle
La puissance morbifique des circonstances de la vie sexuelle est si grande que Jaspers leur attribue le premier rang parmi les conditions vitales susceptibles de déterminer une psychose, et cette puissance tient évidemment non seulement à la force affective de la sexualité, mais à sa signification éthique et sociale; les exigences opposées de l'instinct et de la morale sont éminemment aptes à susciter les plus violents conflits.
Ces circonstances de la vie sexuelle interviennent soit sous la forme d'événements, de traumatismes affectifs ou de chocs, tels qu'un attentat sexuel ou une défloration brusquée, de traumatismes répétés comme les habitudes solitaires, ou de situations durables comme le chagrin qui suit la perte d'un être aimé, l'absence d'amour, d'investissement affectif et l'état d'insatisfaction profonde qui en résulte. Entre ces conditions vitales et les thèmes ou les expériences vécues de certaines réactions psychopathiques ou de certains délires, il existe de telles connexions psychologiquement intelligibles (relations compréhensibles de Jaspers) qu'il est difficile de considérer ces thèmes ou ces expériences comme des contenus contingents, banals, auxquels on oppose une forme seule digne d'intérêt théorique ou pratique, selon une mode qui n'a pas encore entièrement disparu.
Quelques exemples
La jalousie amoureuse, banale chez les sujets normaux, très fréquente chez les psychopathes, peut dans certains cas constituer l'essentiel du tableau clinique, soit sous la forme d'une jalousie morbide par son excès, d'hyperesthésie jalouse, soit sous une forme franchement délirante. Elle est essentiellement un conflit et traduit la souffrance de l'amant frustré actuellement ou virtuellement de l'être aimé, plus souvent encore la souffrance de l'aimé privé de l'amant ou dont le besoin d'être aimé n'est pas comblé.
L'érotomanie est le négatif de la jalousie elle est la conviction que l'on est aimé d'un autre et que l'autre a aimé le premier. Ainsi, même lorsqu'elle anime un revendiquant qui veut voir réaliser sa croyance, elle implique déjà une satisfaction. Elle apparaît comme une compensation chez des êtres privés d'amour, par le célibat ou le veuvage. Chez les femmes mariées, elle survient parfois en corrélation avec une jalousie qui exprime l'insatisfaction sur le plan de la réalité conjugale, tandis que l'érotomanie a la valeur d'une satisfaction sur le plan du rêve.
Le délire des masturbateurs est l'aboutissement paranoïaque de toute une série de réactions psychologiques morbides dont Kretschmer a remarquablement montré la succession et l'enchaînement à partir de la situation génératrice. Il en faut conclure que les situations anormales en rapport avec la vie sexuelle se montrent remarquablement pathogènes.
Structure inconscientes des névroses et des psychoses
Les considérations qui précèdent nous amènent à faire une double remarque : la première est que nous n'avons envisagé que des conflits sexuels actuels et conscients; la seconde est que ces conflits ne se sont produits et n'ont été pathogènes qu'à la faveur d'un terrain, en l'espèce d'une personnalité ayant une certaine structure et une certaine histoire. C'est encore dans la sexualité que Freud a cru trouver la clef des modes de réaction caractéristique de chaque personnalité et, d'autre part, de la structure affective et inconsciente des névroses et des psychoses dont le contenu sexuel n'est pas cliniquement manifeste.
Névroses
Les névroses sont le domaine de choix de l'investigation et de la cure psychanalytiques. Dans la théorie psychanalytique, la névrose apparaît, suivant la formule de Freud, comme "le négatif de la perversion"; ce qui veut dire que la vie sexuelle du névrotique se manifeste essentiellement par les symptômes et que ceux-ci sont un déguisement de dispositions perverses inacceptables pour le moi.
On retrouve dans la pathogénie de la névrose les mécanismes de régression et de fixation dont nous avons parlé à propos des perversions, la différence essentielle étant que le ou les complexes en cause y sont réprimés. Ainsi s'expliquerait "le choix de la névrose" dont les conditions se formeraient au cours des cinq premières années de la vie. La psychonévrose obsessionnelle, par exemple, comporterait une fixation à la phase sadique-anale; l'hystérie une fixation à la phase phallique.
Psychoses
L'exploration psychanalytique des psychoses est beaucoup moins avancée. Elle se heurte à des difficultés techniques dont la plus grande est l'établissement d'un contact adéquat entre l'analyste et l'analysé, d'un transfert. Les recherches analytiques ont pu cependant apporter des éclaircissements au problème de la structure affective des psychoses. Elles nous montrent dans la psychose une tentative pour échapper à la souffrance qui résulterait de la prise de conscience d'aspirations sexuelles réprouvées.
Freud, dans son étude sur l'autobiographie d'un cas de paranoïa (le cas Schreber) montre dans le délire de persécution une réaction contre l'homosexualité inconsciente dirigée vers le persécuteur; par un mécanisme de projection et d'inversion la formule "je l'aime" deviendrait "il me hait". La jalousie amoureuse comporte également une composante homosexuelle dirigée vers le rival, comme le suggère dans une certaine mesure la célèbre définition qu'en a donnée Spinoza. La schizophrénie traduirait, à la faveur d'une atteinte toxi-infectieuse, une régression plus profonde encore au stade d'autoérotisme.
Nous ne pouvons entrer plus avant dans l'examen de la théorie psychanalytique des névroses et des psychoses et nous renvoyons le lecteur aux ouvrages spéciaux.
Notre but a été seulement de situer, les uns par rapport aux autres, les plans sur lesquels se pose le problème des rapports des troubles psychiques avec la sexualité:
Sur le plan des rapports du physique et du moral, nous savons peu de choses relativement à l'influence d'atteintes génitales dans la genèse des troubles psychiques; en revanche, beaucoup d'atteintes organiques non génitales entraînent secondairement des perturbations sexuelles.
Sur le plan clinique et biographique, il existe des relations étiologiques, psychologiques et évolutives évidentes entre certains états psychopathiques et des événements ou des situations actuels faisant intervenir la sexualité.
Sur le plan génétique, la psychanalyse montre dans les névroses et les psychoses le développement de structures inconscientes et la répétition d'expériences vécues, de situations archétypes de la sexualité infantile. Il y a encore beaucoup d'incertitude dans nos connaissances relatives à la sexualité infantile et aux origines lointaines des psychonévroses. Mais la psychanalyse a déjà tellement enrichi notre connaissance de leur structure affective qu'un esprit scientifique ne peut systématiquement méconnaître son apport ni un psychologue ou un thérapeute faire fi de sa technique.
La limite des explications comme des investigations analytiques paraît être la modification de la structure mentale, sensible dans les névroses mais surtout dans les psychoses, qui rend la "conscience morbide" plus ou moins imperméable à la conscience socialisée. Mais ces particularités structurales, le psychanalyste les retrouve dans l'analyse des expériences vécues pathogènes de l'enfance. Elles apparaissent ainsi comme la persistance ou le retour d'attitudes infantiles par rapport à l'objet. En psychopathologie comme en psychologie normale, la psychanalyse et la psychologie génétique peuvent collaborer avec fruit.