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Sexualité et psychopathies

(Daniel Lagache) 

Si le problème central de la psychologie sexuelle est celui des rapports de la sexualité et de la personnalité, il en résulte que la Psychopathia sexualis, suivant le titre du magistral ouvrage de Krafft-Ebing, offre au psychopathologue deux faces différentes : d'une part, étudiant les anomalies et les perversions psychosexuelles, il se demandera quels sont leurs rapports avec la personnalité; étudiant ces maladies de la personnalité, les névroses et psychoses, il se demandera quels sont leurs rapports avec la sexualité.

Troubles psychosexuels et personnalité

Un premier point sur lequel il faut insister, c'est la difficulté d'établir une limite entre la normalité et l'anormalité sexuelles (difficulté qui d'ailleurs n'est pas propre à la pathologie sexuelle).

Activité sexuelle normale

Tous les auteurs sont à peu près d'accord pour considérer comme normal le sujet qui obtient une complète satisfaction physique et psychique (orgasme physique et psychique) au cours de relations hétérosexuelles et par le coït vaginal; cependant cette notion claire soulève sinon des difficultés du moins quelques observations.

Si l'on n'envisage le comportement sexuel que dans son aspect extérieur, il est impossible de réduire la normalité sexuelle au seul accomplissement du coït. Le couple le plus normal est sujet à frôler la perversion, en particulier au début du rapprochement, au cours du "plaisir préliminaire". Celui-ci fait intervenir une sexualité non génitale; il reste cependant normal s'il ne fait qu'augmenter une tension que le coït aura pour charge d'amener à son maximum et de résoudre. Le plaisir préliminaire non génital est donc normal s'il s'intègre dans un cycle de comportement hétérosexuel dominé ou se terminant habituellement par le coït. Mais ces seules remarques suffisent à déceler dans la sexualité normale l'ébauche de certaines anomalies sexuelles. Cette aptitude du normal aux anomalies et perversions sexuelles se révèle encore lorsque, du fait des circonstances, il se trouve dans l'impossibilité de se satisfaire avec un partenaire hétérosexuel; on peut voir apparaître transitoirement diverses perversions.

D'autre part, il ne suffit pas de considérer le comportement extérieur, il faut encore tenir compte de la façon dont le rapprochement sexuel est vécu, de sa signification. Un sujet qui au cours du coït se stimule par le représentation d'un partenaire autre que l'actuel ou se complaît dans des phantasmes pervers est sur le versant de l'onanisme. L'orgasme psychique ne peut être obtenu dans ces conditions le coït n'est normal et satisfaisant que s'il est accompli avec la personne qui est désirée. Enfin, compte tenu des circonstances communes à tous et des circonstances particulières à chacun, sans conformisme ni moralisme, il semble que la maturité comporte l'adaptation de l'activité sexuelle aux institutions et aux mœurs de la communauté.

Anomalies et perversions psychosexuelles

Nous distinguerons parmi les anomalies psychosexuelles les troubles de l'activité sexuelle, les troubles de 1 acte sexuel, les perversions relatives au but sexuel, et les perversions relatives à l'objet sexuel, et parmi ces dernières l'autoérotisme.

Troubles de l'activité sexuelle

L'activité sexuelle peut être modifiée par excès ou par défaut. Il arrive souvent que ces variations de l'appétit génital soient en rapport avec des conditions organiques, en particulier des troubles nerveux ou glandulaires. Mais il existe aussi des cas d'hyperérotisme ou d'hypoérotisme en dehors de toute anomalie physique.

Dans l'hypoérotisme, l'activité sexuelle réduite au minimum tend à ne pas apparaître dans la vie, à être comme si elle n'existait pas, quitte à se libérer sous la forme de symptômes nerveux ou de sublimations. Dans l'hyperérotisme, elle tient au contraire une place excessive dans le comportement et les pensées du sujet, soit inassouvissement, comme c'est le cas de nombreux Don Juan, soit besoin de se prouver à soi-même sa puissance sexuelle.

Troubles de l'acte sexuel

Chez l'homme, ce sont les diverses formes de l'impuissance psychique: l'impuissance complète par absence d'érection, l'éjaculation précoce ou retardée, l'absence ou l'insuffisance de l'orgasme. Un caractère fréquent de ces impuissances est d'être électives : par exemple, tel sujet n'est puissant qu'en présence de femmes qu'il peut mépriser; tel autre n'a de satisfaction complète qu'à condition d'être passif. Chez la femme, la frigidité sexuelle est bien plus fréquente que l'impuissance sexuelle chez l'homme. Elle peut être complète lorsque la femme n'éprouve ni le désir du coït ni satisfaction, incomplète lorsqu'elle éprouve du désir mais pas de satisfaction. Bien souvent, en cas de frigidité lors du coït, la femme peut être satisfaite par des manœuvres portant sur la région clitoridienne.

Anomalies du but sexuel

Parmi les anomalies du but sexuel figurent d'abord des "transgressions anatomiques", qui donnent aux muqueuses orale ou anale le rôle normalement dévolu aux muqueuses génitales.

Le sadisme, du nom du marquis de Sade, est la disposition à obtenir un plaisir sexuel par la souffrance imposée à autrui. La masochisme, du nom de l'écrivain Sacher Masoch, ou algolagnie, est la disposition inverse à jouir de la souffrance subie. On groupe ces tendances sous le nom de tendances sadomasochistes parce qu'il n'existe le plus souvent qu'une prédominance d'une des dispositions contraires sur l'autre et parce que chacun des personnages d'une situation sadomasochiste participe plus ou moins aux sentiments éprouvés par l'autre : la masochiste participe à la puissance qui l'écrase et, selon la formule de Stendhal, "la cruauté n'est qu'une sympathie souffrante". Sadisme et masochisme montrent fort bien comment les perversions se rattachent à la sexualité normale : il y a en effet quelque chose de sadique dans l'agressivité pénétrante du mâle, et de masochiste dans la passivité de la femelle, qui doit renoncer à sa propre agressivité et à une tendance profonde à défendre son intégrité corporelle.

Ces actions contraires, active et passive, se rencontrent dans les perversions qui mettent en jeu le couple "voir-être vu". Le voyeurisme ou scoptophilie enveloppe l'ensemble des dispositions à contempler la nudité, l'intimité ou les relations sexuelles d'autrui. L'exhibitionnisme, qui s'observe surtout chez l'homme, est la disposition à exhiber les organes génitaux, les fesses ou les seins chez la femme.

Anomalies de l'objet sexuel

Les anomalies de l'objet sexuel se définissent par le fait que l'objet choisi est différent de l'objet normal hétérosexuel. La plus importante de ces anomalies est l'homosexualité : elle est une attirance érotique pour les êtres du même sexe. Ainsi se définit tout au moins l'homosexualité actuelle qui comporte le choix d'un objet homosexuel. Mais les psychanalystes ont à juste titre insisté sur la fréquence des homosexualités latentes: même avec un objet hétérosexuel, il peut exister un certain degré d'inversion, qui se révèle par un comportement féminoïde ou passif chez l'homme, viriloïde ou actif chez la femme. L'homosexualité latente peut encore se révéler par le caractère, les aptitudes et les goûts, par exemple par des aptitudes ou des goûts féminins chez un homme.

D'autres anomalies du choix de l'objet sexuel ont trait à l'âge de l'objet sexuel qui peut être ou âgé (gérontophilie) ou très jeune (pédophilie). La nécrophilie est l'attrait érotique à l'égard des cadavres. Il s'agit le plus souvent d'hommes qui déterrent pour les profaner des cadavres de jeunes femmes ou de jeunes filles. Mais on doit encore rattacher à la nécrophilie l'attrait pour la mort ou ce qui rappelle la mort. Le fétichisme consiste en ce que l'intérêt érotique se détache de l'ensemble de la personne pour se concentrer sur une partie du corps, du vêtement, ou sur une particularité physique ou psychique citons par exemple le fétichisme des chaussures. La bestialité est l'attrait érotique pour des bêtes, en particulier pour des animaux domestiques.

L'autoérotisme

L'autoérotisme est la disposition à tirer une jouissance de son propre corps. On a vu qu'il représentait pour les psychanalystes la forme la plus primitive des satisfactions sexuelles. C'est une notion qui a une très grande importance dans les conceptions de Freud, tout échec de l'alloérotisme entraînant secondairement un reflux de la tendance non satisfaite sur la personne du sujet. Les principales manifestations cliniques en sont la masturbation et les phantasmes sexuels, c'est-à-dire les rêves ou les rêveries à contenu sexuel manifeste ou latent qui accompagnent ou non la masturbation.

Sous le nom de narcissisme, on distingue de l'auto-érotisme l'amour qu'un sujet éprouve pour lui-même en tant que personne physique et morale.

Nature et signification des anomalies sexuelles

Pour les classiques, c'est-à-dire, en l'espèce, pour les auteurs de la période préanalytique, les anomalies et les perversions psychosexuelles ont été considérées comme une forme clinique de la dégénérescence mentale; en France, Magnan et son école ont rangé les anormaux et les pervers sexuels dans le cadre vaste et imprécis du déséquilibre psychique. Les troubles de la sexualité seraient donc une expression entre autres d'une anomalie dégénérative, le plus souvent d'origine héréditaire, de la personnalité ou plutôt de la "constitution" psychosomatique.

Freud ne méconnaît pas l'influence des conditions biologiques et des anomalies de la personnalité. C'est ainsi que, dans sa conception de l'homosexualité, il fait jouer un rôle important à la théorie de la bisexualité originelle de l'organisme humain. Nous verrons plus loin que pour lui les troubles de la personnalité, les névroses et les psychoses, s'accompagnent toujours de troubles de la sexualité.

Mais il fait observer que les sujets normaux peuvent à l'occasion verser dans les perversions sexuelles et que les relations hétérosexuelles normales comportent l'ébauche de certaines perversions. En revanche, il existe des sujets anormaux du point de vue sexuel qui ne présentent pas d'autres tares de l'intelligence ou de la personnalité et qui sont normaux du point de vue social. Force est donc d'admettre qu'à côté de l'hérédité il faut faire jouer un rôle aux expériences vécues, rôle d'autant plus grand que l'hérédité est moins chargée.

Les prédécesseurs de Freud n'avaient d'ailleurs pas méconnu complètement l'action des événements dans l'étiologie des troubles sexuels. Il suffit de se reporter à la Psychopathia sexua1is pour y retrouver nombre d'histoires d'anormaux et de pervers. C'est ainsi encore que l'on distinguait une homosexualité constitutionnelle et une homosexualité acquise réputée plus curable. Alfred Binet avait montré l'influence des événements de l'enfance dans la genèse de certains cas de fétichisme.

Troubles dans l'évolution de la libido

L'originalité de Freud ne consiste ni à nier l'influence des conditions organiques ni à affirmer celle des événements vécus, mais à rattacher les anomalies sexuelles à la sexualité normale, en y faisant voir des troubles dans l'évolution de la libido. Lorsque se produit à la puberté la forte poussée de l'instinct sexuel, si l'individu ne peut atteindre l'objet et le but sexuels normaux en raison d'obstacles extérieurs ou intérieurs, l'activité sexuelle régresse et prend une forme plus archaïque.

Cette forme est dans une certaine mesure déterminée par l'évolution de la sexualité infantile; si la libido s'est plus particulièrement fixée à l'une d'elles à cause de prédispositions natives ou d'événements accidentels, cette fixation déterminera l'importance de la régression et la nature de la perversion. Mais il ne s'agit que d'une prédominance, non d'une exclusivité : l'examen des pervers met le plus souvent en face de tableaux assez composites.

La psychanalyse rattache donc les anomalies sexuelles non seulement à une constitution psycho-somatique innée, aux malformations de la personnalité, mais aux déformations qui peuvent survenir au cours de l'histoire individuelle. Que ces anomalies puissent coexister avec une personnalité à peu près normale - cela ne doit pas nous étonner : la sexualité est une force difficile à contenir et, dans la vie civilisée, les fonctions sexuelles sont peut-être les plus difficiles à satisfaire. Mais ce n'est pas dire qu'elles constituent une défectuosité isolée dans un système par ailleurs normal; si bien adapté que soit le sujet à la vie sociale, une analyse psychologique soigneuse découvre toujours des corrélations entre l'anomalie sexuelle et d'autres aspects de la personnalité.

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