La vie sexuelle de l'homme
La période de déclin
(Daniel Lagache)
Comme la crise pubertaire conduit de l'enfance à la maturité, la période critique conduit de la maturité à la vieillesse. Plus précoce et plus nette chez la femme, plus tardive et plus progressive chez l'homme, ses effets directs sur le psychisme se surchargent comme ceux de la maturation génitale d'effets secondaires ou réactionnels, d'attitudes d'acceptation ou de refus.
Age pubère et âge critique
L'analogie de signification génétique entre l'un et l'antre se concrétise en des contrastes précis : la puberté est expansion, la période critique restriction; l'une tend à la fusion de la sexualité et de l'érotisme, l'autre n'exclut pas, malgré la défaillance des fonctions génitales, la persistance et parfois l'exaltation des intérêts sexuels; les jeunes ignorent la technique des relations sexuelles, le sujet âgé pratique des raffinements plus ou moins pervers; on peut opposer la fréquence de l'électivité passionnelle chez ceux-ci au polygamisme de ceux-là; les uns cherchent la sécurité auprès d'objets d'amour plus âgés et haïssent les adultes qui limitent leur activité sexuelle; les autres sont attirés par la jeunesse, à qui va également leur ressentiment, par une espèce de jalousie de la vie.
Les deux crises ne sauraient cependant avoir la même valeur, pour la raison manifeste que l'une survient au début, l'autre au décours de la vie humaine, c'est-à-dire au moment où l'homme a acquis la puissance, s'est concilié la société, a achevé le développement de sa personnalité. Les modifications biologiques ne peuvent avoir le même retentissement.
C'est ce qui fait que, malgré le nom d'âge critique qu'elle reçoit souvent, cette période de la vie n'a pas la valeur de crise profonde et féconde qu'a la puberté. Elle n'acquiert une valeur analogue que chez les inassouvis, à la révolte ancienne desquels s'oppose la résignation optimiste de ceux dont la sexualité épanouie et satisfaite s'est intégrée à la personnalité en se sublimant.
Sexualité et personnalité
Le déclin de l'activité sexuelle, s'il est un facteur à la fois précoce et capital de la psychologie de la vieillesse, n'est cependant qu'un aspect entre autres d'une tendance générale à la restriction. La vie humaine, à la puberté, est au contraire en voie d'expansion et c'est peut-être pourquoi il est plus difficile d'en dissocier les aspects : les fils sont entremêlés; l'ardeur sexuelle anime les diverses activités; le problème sexuel semble davantage fournir au conflit ses motifs et sa dialectique.
En opposant ainsi les deux crises, nous schématisons quelque peu : les activités vitales ne sont pas, à la puberté, totalement indifférenciées, non plus qu'elles ne deviennent à la maturité toutes distinctes. Il n'en est pas moins vrai que l'évolution de la personnalité se fait dans le sens d'une croissante différenciation.
Qu'y a-t-il derrière tant de confusion et de distinction ? Est-ce l'intelligence plus clairvoyante qui sépare mieux ce qui était mêlé, ou bien les fonctions différenciées ne sont-elles que l'épanouissement d'une unité foncière, d'une consubstantialité profonde? Tels sont les termes dans lesquels nous paraît se poser le problème central de la psychologie sexuelle, celui des rapports de la personnalité et de la sexualité.
Le conflit des doctrines
En ces matières, la psychologie classique est pluraliste. Posant à la base de sa théorie de l'affectivité les instincts de conservation, de reproduction et de sociabilité, elle distingue, dans la vie intérieure comme dans le comportement extérieur, certains faits qu'elle considère comme sexuels; elle admet les catégories du sexuel et du non sexuel.
La doctrine freudienne est moniste : pour Freud, la libido ou énergie psychique coexiste avec la vie; toutes les activités en procèdent et l'on n'en distingue seulement, sous le nom d'instincts de mort, que des dispositions agressives, destructrices, sadiques, paraissant primitives et laissées dans l'ombre par la psychologie classique, imprégnée d'une morale optimiste.
Les tendances morales, le dégoût, la pudeur sont des variations de la libido. Le caractère moral est l'expression psycho-sociale de la libération ou de la répression de complexes affectifs et d'un certain stade de développement de la libido; par exemple, le caractère anal (crainte de la saleté et amour de la propreté, avarice, constipation), groupement de traits dont on peut contester l'origine, mais non la solidarité, serait en rapport avec une fixation à la phase sadique-anale.
La recherche et la création des valeurs éthiques seraient la sublimation (le mot est de Nietzsche) de dispositions originellement sexuelles : la curiosité scientifique a pour archétype la curiosité sexuelle, la charité peut être une sublimation de dispositions masochistes ou une surcompensation de dispositions agressives.
L'école phénoménologiste proteste là contre; elle défend la spécificité de valeurs, de sentiments et d'actes dont il est en effet incontestable qu'en bonne méthode scientifique il faille d'abord les prendre pour ce qu'ils sont avant de les réduire à autre chose : l'argent est pour l'avare l'argent, avant de signifier les matières fécales. Max Scheler, en particulier, dans son ouvrage sur la sympathie, a critiqué la théorie freudienne de la sublimation et la nature sexuelle de tous les sentiments d'amour.
Ce conflit de doctrine et de méthode traduit l'avènement en psychologie des réactions contre "l'historisme" qui se sont manifestées plus tôt en d'autres domaines de la science : on est si hanté par la genèse, disent les phénoménologistes, que l'on croit avoir étudié un phénomène lorsqu'on l'a réduit à des expériences antérieures, avant d'en avoir dégagé les caractères essentiels.
Différence mais non opposition
Il n'y a cependant pas d'opposition doctrinale entre la phénoménologie et la psychanalyse: leurs directions sont différentes mais ne s'excluent pas. Pour le psychologue, ce sont des méthodes qu'il faut savoir employer tour à tour afin d'arriver à une connaissance exhaustive des objets étudiés.
Au surplus, il ne s'agit pas moins d'une différence de matériel que d'une différence de méthode : le phénoménologiste, pratiquant la réduction phénoménologique, excluant les particularités individuelles et historiques, cherche à expliciter des caractères et des relations d'ordre général. Le psychanalyste voit dans la situation actuelle la répétition d'une situation antérieure et dans l'objet d'amour l'identification d'une "imago" antérieure. Mais il est évident que les sentiments sont a' la fois ce qu'ils sont - et en ce sens quelque chose de nouveau, une création - et la répétition de sentiments anciens. D'autre part, on ne peut contester une valeur générale aux résultats de l'analyse régressive.
Le problème se centre sur les rapports du sujet et de l'objet. Le signe de la maturité est d'établir entre eux une relation parfaitement spécifique et adéquate : le lien qui unit l'homme et la femme doit être a la fois l'individuation de la relation conjugale générale, telle que la dégage la phénoménologie, et la généralisation des affinités électives résultant de leur histoire et de leur nature, telles que le psychanalyste peut les découvrir.
Si l'indifférenciation règne aux origines, si les sentiments filiaux sont taillés dans la sexualité et si l'amour sexuel se construit sur la base des sentiments infantiles pour les parents, l'amour filial et l'amour sexuel ne sont eux-mêmes que si la personnalité a liquidé les complexes infantiles et s'avère capable d'une attitude spécifique et adéquate devant chaque objet d'amour. En ce sens, l'amour sexuel n'est sexuel que s'il est une création.