La vie sexuelle de l'homme
La maturation sexuelle : le mariage
(Daniel Lagache)
Nous ne pouvons dans le cadre de cette étude faire un examen complet de tous les problèmes psychologiques que soulève le mariage; nous ne voulons que le situer dans le développement de la personnalité et de la sexualité, amorçant ainsi la question de " la famille "qui sera reprise plus loin dans son ensemble.
Cette façon d'envisager le mariage nous éloigne du point de vue formel, c'est-à-dire d'un point de vue qui envelopperait tous les cas de relations sexuelles revêtant la forme du mariage; elle nous éloigne également des formes pathologiques ou anormales du mariage, c'est-à-dire de celles qui ne rappellent plus que lointainement l'"idée" du mariage : si des phantasmes et des velléités d'infidélité peuvent servir au mariage de soupape de sûreté, l'adultère n'est possible que si le mariage est déjà en voie de désagrégation, et la jalousie conjugale implique la perte de ce qu'elle veut conserver : une appartenance mutuelle, tensionnelle pour ainsi dire, qu'elle confond avec la possession matérielle.
Le mariage exemplaire
Si l'on s'attache à définir ce mariage exemplaire en tant que réalité psychique, il apparaît comme " l'expérience vécue de la communauté sexuelle "; communauté à deux, il suppose l'expérience générale de la communauté sociale spécifiée par l'amour et par la sexualité, qui cependant n'en constituent pas la substance.
L'amour et la sexualité
L'amour n'est pas essentiel au mariage. Le mariage de raison offre plus de garanties de durée que le mariage d'amour, bien que l'absence de passion et de tension interne puisse être pour lui une cause de destruction. Mais il n'est peut-être pas de meilleurs mariages que ceux d'où l'amour est exclu et qui sont comme la cristallisation de conditions supra-individuelles, sociales et religieuses; l'individualisme moderne, l'amour, le souci du bonheur individuel ont brisé ce cadre et rendu le mariage plus difficile.
Difficultés que l'amour ne peut résoudre; si l'expérience caractéristique de l'amour est la découverte du toi, si sa structure se définit par les relations du moi et du toi, celle du mariage apparaît comme la création continue d'un nous, unité vivante au sein de laquelle chaque conjoint reprend son individualité et l'enrichit.
La sexualité elle non plus n'est pas essentielle; elle donne au mariage son caractère spécial, c'est la signature du contrat. Mais elle ne constitue ni la substance du mariage ni la force du lien matrimonial. La tension propre à l'amour ou au mariage requiert une détente qu'elle ne peut trouver que dans une expression physique; en ce sens, suivant Schwarz, le coït exprime la détente de l'amour, la tendresse exprime celle du mariage.
Une relation définitive et spécifique
Ce qui, plus que l'amour et la sexualité, caractérise le mariage, c'est précisément qu'il déborde l'amour et la sexualité; il implique des charges supportées en commun, des buts poursuivis en commun qui n'ont de relation directe ni avec la sexualité ni avec l'amour; c'est "l'union de deux existences", et cela implique le partage de la vie de tous les jours, de ses réalités les plus humbles : c'est se mettre en ménage, comme on dit lorsqu'une liaison tourne au mariage.
La liaison acquiert ainsi des caractères qui opposent le manage aux formes de relation sexuelle précédentes et spécialement à la liaison : il est public, reconnu comme une institution essentielle de la communauté sociale; ce caractère public s'exprime notamment par le fait que les conjoints acquièrent le même patronyme; en ce qui concerne le temps, il est définitif : il ne faut entendre par là ni une intention de définitivité qui peut appartenir aussi à la liaison, ni sa réalisation, dont on ne pourrait juger que la vie achevée; le sens en est que les époux se donnent tout ce qu'ils ont à donner, décision bien particulière au mariage chez l'homme, plus universelle chez la femme: pour elle, le critère du définitif est le désir d'avoir un enfant. Enfin, autre caractère lié à la définitivité, la spécificité la liaison amoureuse est déjà spécifique, en ce sens qu'elle procède de la personne entière de l'amant et qu'elle est dirigée sur la personne entière de l'aimé; le mariage l'est davantage, en ce sens que la seule utilisation spécifique du matériel personne est de vivre avec et par une personne.
Par sa structure et par sa signification le mariage exemplaire qui a été envisagé ici achève l'intégration de l'individu à la société et de la sexualité à la personne. Il répond dans ce domaine à un caractère général de la vie humaine : après une période d'essais, d'apprentissage technique, elle exige la réalisation d'uvres, l'acquisition de résultats définitifs, dans le domaine économique comme dans celui de la pensée.
Dans le domaine de la sexualité, le mariage est l'uvre spirituelle dont le matériel spécifique est une forme très particulière de coopération : vivre l'un par l'autre.