La vie sexuelle de l'homme
La sexualité après la puberté
(Daniel Lagache)
On a vu que l'évolution sexuelle se faisait dans le sens de la fusion de la sexualité et de l'amour ou, ce qui revient au même, de l'intégration de la sexualité à la personnalité. Suivant une formule d'Oswald Schwarz, "être mûr sexuellement, c'est désirer la personne aimée".
Entre la crise pubertaire où cette unification s'ébauche et la maturité, on doit distinguer un certain nombre de phénomènes de maturation. Si bien que l'étude de la sexualité après la puberté peut être divisée en trois périodes : la maturation sexuelle; la maturité sexuelle; la période de déclin.
La succession de ces phases s'accomplit avec une rapidité variable selon les individus, mais reste nette, au moins en ce qui concerne les hommes, dont la mentalité logique et objective s'exprime dans leur développement. Pour la moyenne des femmes, il est plus difficile de distinguer des phases, et leur développement semble plus souvent consister en une découverte précoce ou en une latence prolongée.
La maturation sexuelle
Cette période est caractérisée par ce fait que la sexualité tend à se réaliser et à fusionner avec l'érotisme. Mais cette fusion n'est pas encore faite. Aussi les deux séries de phénomènes doivent-elles encore être examinées séparément. C'est ce que l'on fera en envisageant l'éducation sexuelle et l'éducation sentimentale, chez l'homme d'abord, puis chez la femme.
L'éducation sexuelle de l'homme
L'adolescent est poussé à l'accomplissement de l'acte sexuel par le besoin physique, l'insatisfaction consécutive à l'acte solitaire et le désir d'affirmer sa virilité. Mais l'accomplissement de l'acte sexuel, dans une société hérissée de tabous, est une action particulièrement difficile; indépendamment de la possibilité d'une impuissance émotive, la seule réalisation des circonstances propres à cette manifestation de l'émoi est déjà un problème et l'occasion fréquente de tentatives et d'échecs; les difficultés dont l'acte est entouré se doublent d'ignorance pratique.
On retrouve donc ici de nouveaux signes d'une faiblesse déjà maintes fois soulignée et, avec la faiblesse, le besoin d'aide. A ces conditions particulières répondent soit l'initiation par une femme expérimentée, soit, plus souvent, les relations avec les prostituées.
Ces relations présentent, du point de vue phénoménologique, des caractères qui ont été bien mis en évidence par Schwarz : elles sont d'abord, de part et d'autre, anonymes les patronymes n'interviennent pas; la partenaire a bien souvent un "prénom de guerre" et son client n'est l'objet que de désignations non spécifiques, plus ou moins pittoresques.
En second lieu, les relations sont atemporelles, sans rapport avec la durée, puisqu'elles ne comportent ni lien ni responsabilité : c'est un trou dans le temps pendant lequel la vie n'avance pas. Enfin, elles ne comportent aucun contenu psychique. La satisfaction reste purement sexuelle, partielle. Elle ne fait intervenir aucune des deux personnalités mais s accomplit en dehors de la personnalité qui en reste le témoin. D'où, chez le jeune homme, une certaine gêne devant son corps étranger à lui-même.
Les relations avec les prostituées apparaissent ainsi comme des relations de type infantile, convenant à des enfants ou à des adultes restés enfants; la prostituée présente souvent elle-même des traits d'infantilisme psychique, en particulier une perversité polymorphe. La persistance des relations avec les prostituées doit être considérée comme un trait d'infantilisme et coïncide souvent avec des perversions le plus souvent de caractère passif. Dans l'adolescence, elle traduit cependant un progrès sur l'onanisme, une victoire sur l'autoérotisme et la timidité; elle a pour fruit l'apprentissage de la technique de l'acte sexuel.
L'éducation sentimentale
La liaison représente une phase, à certains égards, nécessaire, du développement de la sexualité elle y occupe une place qu'aucune autre relation ne peut combler et le rôle qu'elle joue paraît devoir être rempli, d'une façon ou d'une autre, pour que se réalise la maturité. Les rapports sexuels en sont une composante essentielle, bien qu'ils puissent être incomplets ou absents, du fait de circonstances extérieures; mais ils ne suffisent pas à la constituer : la fréquentation répétée d'une même prostituée n'est pas une liaison.
La liaison présente en effet, par rapport à cette dernière relation, des caractères différentiels importants (Schwarz) : elle n'est plus anonyme et fait intervenir non les patronymes, mais les prénoms; au point de vue du temps, c'est une relation qui dure, bien que la durée soit limitée; si une liaison se prolonge, ce n'est pas qu'elle dure, c'est qu'elle ne finit pas; enfin, elle établit entre les partenaires une relation d'appartenance mutuelle par laquelle s'avère sa vertu socialisante, en dépit du secret garant de son intimité.
La liaison implique donc une adaptation plus complète à la femme, une attitude nettement spécifique. Mais cette spécificité n'est pas complète, elle n'engage pas tous les domaines de l'existence; publique, elle devient scandale; elle est provisoire et non définitive; elle ne comporte ni enfants ni charges supportées en commun; elle établit bien une relation spécifique entre un moi et un toi, mais elle ne crée pas un nous, uvre spécifique du mariage. C'est ce qui lui conserve un caractère d'essai, d'expérience de soi-même et de la femme. Et c'est sans doute en ce sens qu'il faut interpréter la polygamie prénuptiale il s'agit moins d'une disposition instinctive spéciale que de la manifestation, dans le domaine sexuel, d'une instabilité, d'une hyperactivité d'une expérimentation qui se retrouvent dans les autres domaines.
C'est une marque de l'âge de la personnalité, et non de la sexualité. Si cette instabilité est particulièrement intense et tend non à décliner mais a se maintenir ou même à s'accentuer, elle est le positif de l'impuissance à se fixer et à trouver auprès d'une femme une satisfaction profonde et durable; bien des Don Juan seraient des homosexuels qui s'ignorent.