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La vie sexuelle de l'homme

La crise pubertaire

(Daniel Lagache)

La sexualité de l'âge pubère

Les manifestations sexuelles de la puberté peuvent être la continuation de la sexualité infantile quand celle-ci n'a pas été interrompue par une période de latence; elles peuvent apparaître spontanément ou à la faveur d'une séduction; dans tous les cas elles revêtent des formes spécifiques dont il faut rechercher la relation avec la structure de la crise pubertaire.

Il est difficile de contester aux psychanalystes que le sens de la puberté, au point de vue sexuel, ne soit d'établir "le primat de la zone génitale". Chez les garçons, le fait est manifeste la sensation de plénitude et de tension génitale, la plus grande fréquence de l'érection, dont le rôle peut être longtemps méconnu, accroissent l'intérêt dont les organes génitaux sont l'objet, entraînent à les regarder, à les manipuler, de telle sorte que l'émission de sperme et l'orgasme vénérien peuvent être fortuitement provoqués; les songes érotiques et les pollutions nocturnes sont d'autres dérivations de cet état de tension psycho-organique.

Chez les filles, si l'intérêt est attiré par les règles vers la sphère génitale, la tension sexuelle reste plus diffuse; l'évolution est rendue plus difficile non seulement du fait de la répression sexuelle plus sévère mais en raison des conditions anatomiques : le primat de la zone vaginale peut ne s'établir que très tard, à la faveur de relations sexuelles complètes, la région clitoridienne ne jouera alors selon Freud qu'un rôle de "bois d'allumage", en même temps que la femme renonce à un rôle actif et masculin.

Les principales expériences sexuelles de la puberté sont l'initiation sexuelle et l'onanisme. L'initiation sexuelle a été l'objet d'une enquête soigneuse de Canivet qui insiste sur les effets néfastes de l'abandon dans lequel parents et éducateurs laissent la curiosité légitime et en tout cas incoercible des enfants.

L'onanisme

Il peut être considéré comme la réalisation sexuelle typique de la puberté. Il peut prolonger et continuer l'onanisme de l'enfance; il peut apparaître à la puberté, par initiation ou par découverte. Sa caractéristique essentielle est de n'être pas seulement un remède à la tension génitale, mais d'être l'expression physique d'une rêverie érotique d'objet hétérosexuel.

Ce n'est donc pas sans réserves que l'on peut le faire rentrer dans l'autoérotisme; pour n'être qu'imaginée la présence d'un autre être n'en fait pas moins une activité alloérotique; inversement, il est des coïts que l'accompagnement d'une rêverie dirigée sur un autre être que le partenaire rapproche de l'onanisme; dans le cadre de celui-ci il est défendable de faire rentrer avec O. Schwarz tous les cas où "l'individu dont viennent les excitations sexuelles et qui est désiré comme partenaire n'est pas l'individu avec lequel l'acte sexuel s'accomplit". L'onanisme est l'activité sexuelle des solitaires; mais, pour les jeunes, la solitude est naturelle, nécessaire et par là normale. Sa relation avec la rêverie hétérosexuelle en fait une expérience mentale pour sortir de la solitude et un progrès vers le but de la maturation.

Les sentiments amoureux

Ce qui distingue l'amour (ou l'érotisme) de la sexualité, c'est qu'engageant la personne tout entière c'est aussi vers une personne tout entière qu'il est dirigé; la sexualité s'y intègre et peut l'exprimer physiquement; en elle-même elle est partielle, même dominée par la génitalité, et non spécifique. L'unification de l'amour et de la sexualité caractérise une évolution sexuelle complètement achevée. Quelle est la contribution de la puberté à cette synthèse ?

Certains sentiments amoureux semblent prolonger ceux de l'enfance ce sont les amourettes pour des enfants du même âge, relations où l'amour et la sexualité n'arrivent pas à se concilier; sexuelles et d'objet non spécifique, elles satisfont un besoin d'investigation plus que de détente par l'exhibition ou les attouchements mutuels; sentimentales et personnelles, elles impliquent avec la conscience du "nous" des obligations réciproques et une communauté de but qui font exclure ou remettre l'intimité sexuelle, même au prix de plus grandes difficultés.

La timidité à l'égard de l'autre sexe, la crainte de l'approcher joue chez le garçon un rôle qui finit par faire de la seule approche un but. Chez la fille l'excitation sexuelle diffuse entraîne une agitation diffuse, une attente mal définie, une défense jusqu'à ce que peu à peu elle apprenne à connaître quels hommes lui plaisent et quel genre de contact rechercher.

Les psychanalystes, rejoignant l'expérience courante, insistent sur la fréquence des sentiments pour des adultes de l'autre sexe plus âgés et y voient un retour du complexe parental. Relation qui ne peut être niée ni affirmée dans sa généralité mais à vérifier dans les cas singuliers. En se bornant à expliciter le contenu de telles expériences, il est de fait qu'il apparaît quelque chose de paternel ou maternel dans l'attitude de l'être le plus âgé, quelque chose d'infantile dans l'attitude de l'être le plus jeune : il cherche le savoir, l'expérience, un appui pour son insécurité.

L'homosexualité de développement

C'est aussi dans cette direction que nous sommes portés à chercher l'explication des passions homosexuelles des adolescents, point extrêmement intéressant et important de la psychologie de la puberté. C'est une manifestation très générale dans la société européenne : à la fiamma des jeunes Italiennes répondent le Schwärmerei des Allemandes et le raving des Anglaises.

Pour Freud cette homosexualité transitoire est une séquelle d'un complexe parental incomplètement liquidé; le garçon renonçant à sa mère s'identifie à l'objet perdu et recherche un objet d'amour qu'il puisse traiter comme sa mère le traitait; un mécanisme analogue interviendrait chez la fille. Ici encore, nous devons renoncer à l'inépuisable discussion des problèmes de genèse et nous limiter à l'explicitation du vécu. La signification érotique de cette homosexualité est incontestable : l'expression passionnée de la tendresse, de l'adoration ne permet pas de l'éliminer.

Sa valeur sexuelle

Elle est moins nette. Il arrive qu'une forte pulsion sexuelle, l'absence d'êtres de l'autre sexe en soient l'origine. Il arrive qu'un comportement sexuel exprime l'excitation diffuse née du plaisir d'être ensemble; mais le contact intime des corps, les attouchements mutuels ne sont pas nécessairement homosexuels si l'on s'attache non seulement aux gestes extérieurs mais à leur signification : la masturbation mutuelle peut correspondre à une sensualité de type infantile, c'est-à-dire sans partenaire, ou s'accompagner d'une rêverie hétérosexuelle. Souvent la sensualité est moins spécifiquement sexuelle ou en tout cas génitale; elle se limite à des manifestations de tendresse, baisers, embrassements.

Le but conscient est beaucoup plus sentimental que sexuel : c'est la recherche de la réciprocité, d'un "toi" et d'une communauté restreinte, d'un "nous". L'adolescent s'est détaché de la collectivité après conscience de son moi, cherche un être isolé, un ami à qui se confier et qui le comprenne. Le but, non seulement n'est pas atteint, mais est souvent négligé. La passion reste silencieuse et lointaine. Si l'objet est un être du même âge et un compagnon, les existences demeurent parallèles; il n'y a pas à proprement parler découverte d'un "toi" et formation d'un "nous" : la communauté ne dépasse pas l'entraide ni la conversation le monologue collectif. Il n'y a pas comme dans l'amitié adulte un tiers principe de coopération, par exemple, la similitude de profession et d'intérêt. D'où la ressemblance de cette amitié avec l'amour.

Sa valeur éthique

Que le but soit plus personnel qu'amoureux, la valeur éthique de ces passions est là pour l'établir. La relation, le plus souvent, n est pas symétrique : il y a un meneur, adulte ou compagnon plus âgé, et un mené, il y a un modèle. La fonction de ces amitiés n'est pas seulement l'élargissement mais aussi l'élévation du moi. De telles relations de subordination peuvent aisément se transposer sexuellement. On peut rapprocher ce fait de certaines observations biologiques des mâles faibles ou fatigués peuvent servir de femelles à d'autres mâles. La sexualité apparaît comme un moyen d'expression universel mais non spécifique. La mise en relation de pulsions spécifiquement sexuelles avec des situations et des contenus spécifiquement sexuels est le propre de la maturité.

A la puberté, les fils qui relient l'amitié, l'amour, l'érotisme sont entremêlés. Ce serait fausser les faits que nier au profit d'un aspect tous les autres. Mais l'aspect prédominant de l'homosexualité y parait celui de la satisfaction et de la construction de la personnalité; il y aurait là une forme infantile de l'amitié on cherche non un objet sexuel mais une aide; on se complète plus facilement avec un être du même sexe; pour rechercher un être de l'autre sexe, il faut plus de sécurité. Par son caractère transitoire et par le rôle qu'elle joue dans le développement de la personnalité et de la sexualité, cette relation érotique, spécifique de la puberté mérite le nom d'homosexualité de développement qu'Oswald Schwarz, entre autres, lui a donné.

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