La vie sexuelle de l'homme
La crise pubertaire
(Daniel Lagache)
La crise de la personnalité
Envisagée dans la large perspective de la vie humaine et non sous l'angle étroit de la croissance ou de la sexualité, la puberté a pour trait dominant de poser au pubescent le problème de l'individu, de sa place dans le monde et dans la communauté. Dans bien des sociétés, l'importance sociale et religieuse de la puberté est sanctionnée par des usages variés, des épreuves destinées à éprouver le courage physique et moral, pratiques magiques, initiation aux croyances et aux traditions de la communauté; ces "rites de passage" font de la puberté une "nouvelle naissance".
Si aujourd'hui et dans la société européenne ce jalonnage social est plus difficile à déceler et délicat à apprécier, en revanche les phénomènes subjectifs acquièrent une étendue et une profondeur remarquables. D'une façon générale, avec une intensité et des modalités variables selon les milieux sociaux, les sexes et les individus, la crise pubertaire est vécue et pensée sous la forme d'un conflit entre la personnalité de l'enfant et la contrainte des adultes. Jusqu'à cet âge, on ne peut pas dire que celle-ci ait été entièrement et toujours obéie. Mais en somme, elle restait la maîtresse de la situation. A la puberté l'autorité est mise en discussion, surtout si elle n'a pas changé; le type de l'éducateur dominateur ne convient plus à cet âge. On ne conserve son influence qu'en se transformant et en s'adaptant à cette structure de crise. C'est donc dans la personnalité de l'enfant qu'il faut chercher l'origine de la crise.
Découverte du moi
C'est le trait caractéristique de cette crise. C'est là un phénomène tellement typique que l'on a pu qualifier de prépuberté (Ch. Bühler) la période terminale de la première enfance, c'est-à-dire la fin de la troisième année, à laquelle se font jour les premières réactions de la personnalité. Toute la période de 9 à 13 ans se fait sous le signe du moi et c'est un reflux de subjectivité qui en est pour Charlotte Bühler le trait capital.
Découverte du moi, cela ne veut pas dire affirmation du moi ni connaissance du moi; au contraire, la personnalité se sent faible et ne se connaît pas; l'approfondissement du sentiment de la personnalité est plus vécu que pensé. Mais l'intensité même et l'indétermination du sentiment stimulent le travail de la pensée qui cherche à connaître le moi, à le comprendre. L'enfant s'absorbe dans cette recherche de soi, cette complaisance à se sentir et à se contempler.
Le journal intime
Avec les rêveries érotiques ou ambitieuses, le "journal intime" est l'expression spécifique de cette période. Sa fréquence aux différents âges en a été établie par les soigneuses recherches de Charlotte Bühler. D'une durée d'un an dans 30 % des cas, la rédaction d'un journal intime commence et finit le plus souvent à 14 et 18 ans chez les filles, 15 et 20 chez les garçons. Les journaux intimes ont été l'objet de collections et de travaux surtout dans les pays de langue allemande. Il ne faut y voir que la modalité la plus fréquente de la tendance à se décrire soi-même qui peut revêtir d'autres formes.
Dans sa généralité cette tendance est consistante avec la structure de cette période elle représente une satisfaction instinctive dans le conflit. Si ces manifestations n'apparaissent guère qu'au XIXe siècle, ce peut être à cause de la diffusion de l'écriture, mais c'est aussi à cause du développement de l'individualisme qui fait de la puberté psychique, en tant qu'individuation et formation consciente du moi propre, un fait relativement récent (Ch. Bühler). Le contenu des journaux intimes formule souvent de la façon la plus nette cette prise de conscience du moi et les conflits avec l'entourage. Les conditions de ce reflux de subjectivité peuvent être cherchées dans différentes directions.
Développement de l'intelligence
On peut y voir la manifestation de la croissance régulière de la personnalité sous l'influence du développement de l'intelligence il y a une corrélation entre celui-ci et l'apparition du moi personnel; sans moi personnel, les opérations les plus hautes de l'intelligence sont impossibles. Par ailleurs, if semble que la limitation du développement de l'intelligence à un niveau de neuf à dix ans (débilité mentale) restreigne la croissance de la personnalité à l'affirmation unilatérale et égocentrique du moi.
Le développement de l'intelligence est donc un facteur d'autonomie. Mais il est aussi un facteur de socialisation de la pensée. Et surtout, précédant d'assez loin le conflit, il n'en saurait être qu'une condition nécessaire mais non suffisante; l'intelligence est un instrument, un témoin du conflit. Elle en prend conscience, elle le formule. Mais elle ne le comprend pas ni ne le peut résoudre. Ce qui le montre est que bien souvent aucune autre issue n'est prévue qu'une rupture radicale et définitive avec les éducateurs. Le travail s'accomplit dans l'ombre; la dialectique en est plus vécue que pensée.
Effets de la maturation génitale
La personnalité subit les effets des modifications du corps. La maturation génitale ne s'accomplit pas sans introduire dans l'intimité de la personne des changements incompréhensibles et provisoirement inexplicables : variabilité de l'humeur, pleurs et rires immotivés, dépression ou excitation, exaltation ou anxiété, irritabilité, agressivité, mêmes rapportées à leurs causes, n'en constituent pas moins, par leur originalité et leur profondeur, une source constante de perplexité et par conséquent de travail de pensée.
Il en est à peu près de même de manifestations génitales précises, premières règles chez la fille, fréquence des érections et émission de sperme chez le garçon. Chez les sujets non informés, elles font souvent croire à une maladie, à un cas exceptionnel ou même unique. Même chez les sujets judicieusement éclairés, l'expérience vécue reste irréductible aux notions théoriques; il reste une impression de mystère, d'unicité, qui relève le sentiment de la valeur du moi et laisse dans l'ombre la banalité des phénomènes et leur existence chez autrui.
Conflit avec les adultes
La méconnaissance d'autrui est le complément fréquent de l'hypertrophie du moi. Chez les adolescents elle concerne surtout les éducateurs, les parents, souvent représentés sous les traits d'adversaires incompréhensifs.
La vie de l'enfant est dominée de plus en plus par le besoin : besoin sexuel, plus diffus chez la fille, plus local chez le garçon; besoin avide de savoir et d'éprouver; impatience de liberté et d'étendue; le développement de l'intelligence, l'éducation intellectuelle révèlent la valeur de l'indépendance d'esprit et de la critique. Or les éducateurs les plus souples ne peuvent qu'inciter à la patience; les moins sévères s'opposent à une activité sexuelle trop précoce; l'impatience d'être un adulte fait rencontrer à nouveau la contrainte des adultes.
Dans de telles conditions, il ne peut pas ne pas y avoir de conflit. Sans doute, celui-ci peut rester latent, surtout chez les filles. Plus souvent, il se manifeste sous la forme de troubles de l'humeur, bouderie, colère, de réactions paranoïaques (orgueil, susceptibilité, méfiance) ou schizothymiques (repliement sur soi, rêverie, introspection, autisme), parfois de réactions agressives (vol, violences); le suicide, la fugue imaginative ne sont pas exceptionnels, en l'absence de psychopathie caractérisée.
Une réaction de la personnalité
Le conflit de la puberté et le développement de la personnalité ne sont pas seulement l'expression directe de la maturation génitale. Ils ne se réduisent pas aux symptômes psychiques de transformations organiques l'état de besoin et de souffrance ne conduirait pas plus loin que la prise de conscience des besoins non satisfaits. Mais la personnalité déjà existante doit prendre position par rapport à ses transformations, à ses besoins, à sa jeunesse et à sa faiblesse devant la contrainte des adultes.
C'est ce qui nous fait concevoir la crise pubertaire sous la forme d'une réaction de la personnalité, réaction qui a une structure et une dialectique intrinsèques et qui ne peut être prise pour le seul effet du corps. La nature et la forme de l'événement ne sont pas seulement les conséquences de la situation et de la personnalité antérieure; celle-ci en est profondément transformée; elle peut rester fixée dans une forme de soumission infantile, de révolte pubertaire, de défaite ou soumission secondaire; normalement, à travers des expériences vécues spécifiques de la puberté, elle s'oriente dans la voie de l'autonomie et de la coopération.