La vie sexuelle de l'homme
La crise pubertaire
(Daniel Lagache)
Puberté et dimorphisme sexuel
Du point de vue de l'espèce, le sens du mot puberté est essentiellement celui d'une évolution vers l'aptitude à la procréation : chez la fille le repère le plus sûr, bien que parfois infidèle, est la première ponte d'ovules, que suivent, deux semaines plus tard, les premières règles; chez le garçon, un repère éventuel est la première émission de sperme. Chez l'un et chez l'autre, les signes les plus manifestes de la puberté sont l'apparition ou l'accentuation, selon le cas, de particularités morphologiques ou fonctionnelles parmi lesquelles les biologistes ont établi une hiérarchie; malgré des divergences de détail, la distinction de caractères sexuels primaires ou génitaux et de caractères sexuels secondaires ou extra-génitaux en reste l'essentiel.
La conception classique
Voici (ci-dessous) une liste comparative que nous empruntons à Marañon, sans entrer dans les discussions que peuvent soulever certains détails ni dans l'exposé des conceptions de cet auteur.
Le déterminisme de cette différenciation morphologique et fonctionnelle des deux sexes est généralement attribué à la sécrétion interne de la glande génitale, glande interstitielle du testicule, corps jaune de l'ovaire, que Lipschütz a appelé "glande de la puberté" et où Moll va jusqu'à voir le seul et authentique caractère sexuel primaire.
Telles sont les conceptions que l'on trouve exposées dans la plupart des ouvrages classiques la sécrétion externe de la glande génitale rend possible la reproduction; sa sécrétion interne, condition de l'opposition morphologique et fonctionnelle des sexes, rend possible leur rapprochement. Les travaux contemporains, en particulier ceux de Champy, nous incitent à examiner la portée et le mécanisme de cette opposition au point de vue biologique et au point de vue psychologique.
Femme
Homme
Caractères anatomiques
Caractères primaires
(génitaux)
a) Ovaires; b)Trompes, Utérus, Vagin, Vulve (lèvres, clitoris, etc.);
c) Seins bien développés.
a)Testicules b) Epididyme, canal déférent, Vésicules séminales, Prostate, Pénis, Scrotum;
c) Seins rudimentaires
Caractères secondaires (sexuels)
a) Prédominance du développement pelvien sur le scapulaire; b) Système locomoteur peu puissant;
c) Plus grand développement et -distribution pique de la graisse sous-cutanée;
d) Système pileux infantile et chevelure longue et persistante;
e) Larynx dont le développement est infantile.
a) Prédominance du développement scapulaire sur le pelvien b) Système locomoteur très Puissant;
c) Moindre développement et distribution typique de la graisse sous-cutanée;
d) Système pileux développé et cheveux courts et caducs;
e) Larynx bien développé.
Caractères fonctionnels
Caractères primaires
(génitaux)
a) Libido envers l'homme; b) Orgasme sexuel lent et qui n'est pas nécessaire la fécondation
c) Aptitude conceptionnelle, Menstruation, Grossesse, Accouchement
a)Libido envers la femme b) Orgasme sexuel rapide et nécessaire à la fécondation;
c) Aptitude fécondante.
Caractères secondaires (sexuels)
a) Instinct de la maternité et soins directs de son enfant; b) Plus grande sensibilité aux réactions affectives et moins de dispositions pour le travail abstrait et créateur;
c) Moins d'aptitude aux impulsions motrices actives et à la résistance passive, Marche et attitude caractéristiques;
d) Timbre de voix aigu.
a) Instinct d'agir socialement (défense et accroissement du foyer); b) Moins de sensibilité aux réactions affectives et plus grande capacité pour l'abstraction mentale et la création;
c) Plus d'aptitude aux impulsions motrices et à la résistance passive, Marche et attitude caractéristiques;
d) Timbre de voix grave.
Puberté et maturation génitale
La plupart des biologistes ont été surtout frappés par l'existence de caractères qui distinguent les mâles des femelles, caractères apparaissant à la maturité sexuelle et communément désignés sous le nom de caractères sexuels secondaires.
Caractères sexuels secondaires
En analysant de plus près ces différences, Champy a été amené à en réviser l'interprétation. C'est ainsi que la rougeur et la turgescence de la crête de certains Gallinacés sont communes au Coq et à la Poule et n'existent pas chez les castrats; la forme de la crête droite chez le Coq, cassée chez la Poule est due à un petit tractus fibro-élastique qui n'existe que chez la Poule et qui lui constitue un caractère différentiel précoce. De multiples exemples se laissent analyser de la même façon. C'est ainsi que l'engraissement dû à la régression de la glande exocrine du pancréas apparaît après castration chez le mâle et chez la femelle.
Un autre fait significatif est que les animaux hermaphrodites présentent à la période de maturité de leurs glandes génitales des transformations remarquables d'organes jouant le rôle d'annexes génitales.
Les caractères sexuels secondaires apparaissant à la puberté doivent donc être interprétés comme des caractères ambosexuels liés à la maturité génitale.
Hormones
L'opposition d'une hormone mâle et d'une hormone femelle n'est pas absolue. On s'est trop hâté d'admettre cette vue simple que les expériences de Steinach et de Lipschütz semblaient suggérer des transplants de testicule chez des Rats femelles et d'ovaires chez des Rats mâles, après castration, déterminent, chez ces animaux, l'apparition des caractères sexuels du sexe de la glande greffée. L'endocrinologie seule l'e rend pas compte des faits il faut que les tissus soient réceptifs pour que la réaction se produise; les caractères sexuels apparaissent non simultanément mais successivement il n'y a pas une mais des pubertés.
Et surtout l'étude chimique comme l'étude physiologique des hormones sexuelles montre une profonde analogie entre la sécrétion testiculaire et la sécrétion ovarienne c'est ainsi que le phénomène de la rougeur et de la turgescence de la crête est provoqué aussi bien par l'une que par l'autre. Mais l'hormone ambosexuelle de la maturité est sécrétée en plus grande quantité par le testicule et, au moins dans certaines espèces, d'une façon plus constante.
Est également ambosexuelle la propriété chalone, c'est-à-dire empêchante, qui est considérée comme caractéristique de l'ovaire; seulement elle est produite en moindre quantité par le testicule, et d'autant moins qu'il est plus proche de la maturité. Si cependant les hormones ambosexuelles Peuvent ne pas déclencher les mêmes phénomènes dans les deux sexes, c'est en raison de sensibles locales, c'est-à-dire d'un état de sensibilité de tissus à l'hormone qui peut être un caractère antérieur à la maturité sexuelle et ayant en lui-même une valeur différentielle; il se distingue nettement des caractères de maturité dans les cas de maturation transitoire, par sa précocité et sa permanence; les sensibles locales sont des caractères génétiques liés au sexe.
Les conditions de la production des hormones ambosexuelle de maturation génitale sont également commune aux deux sexes. L'entrée en activité de la prétendue glande de puberté nécessite que la nutrition de l'individu ait un taux minimum en activant la consommation des réserves, soit par élévation de la température, soit par amputation d'un membre entraînant la régénération, Champy a obtenu chez le Triton la régression des caractères de maturation sexuelle. Une autre condition liée à la première est que l'individu ait atteint un certain degré de croissance; c'est là un phénomène extrêmement général qui se retrouve dans toute la série animale, la dysharmonie de croissance, caractérisée par le fait que le variant sexuel croît avec la taille mais plus vite qu'elle. Inversement, l'atteinte grave ou la suppression des glandes génitales peut réaliser un syndrome d'allongement somatique.
Cet exposé n'a pas pour but d'épuiser le problème du déterminisme de la puberté mais de montrer comment la conception habituelle de puberté est en train de se réformer. A l'analyse, elle apparaît moins comme un processus de différenciation sexuelle, ce qu'elle semble en première approximation, que comme un processus de maturation sexuelle commun aux deux sexes, mais évoluant sur un terrain déjà différencié sexuellement en raison de caractères génétiques d'ailleurs susceptibles de mutations.
Caractères morphologiques
Il en résulte que la conception habituelle du dimorphisme sexuel est à réviser elle aussi; chez l'homme, du point de vue morphologique, certaines oppositions sont mal fondées:
Par exemple les poils pubiens et axillaires, en dépit de légères différences, d'ailleurs inconstantes, de structure et de topographie, sont un caractère ambosexuel de maturité génitale; l'ébauche de la moustache existe chez l'embryon de l'un et l'autre sexe, elle se développe à la puberté chez l'un et chez l'autre, moins chez la femme en raison de la propriété chalone de l'ovaire; dès que l'ovaire est déficient, elle s'accentue; des remarques analogues peuvent être faites à propos du larynx; d'une façon générale, on a exagéré la spécificité sexuelle des organes : des anatomistes exercés se déclarent incapables de reconnaître le sexe d'un os, même d'un bassin.
D'autres caractères sexuels secondaires, pris comme différentiels, peuvent exister chez l'homme et chez la femme; des ébauches de caractère sexuel ou des taux de sensibilité sont souvent liés à un sexe mais - peuvent à la suite de mutations de la sensibilité locale se présenter chez l'un et chez l'autre.
Comportement sexuel
Ces vues s'appliquent également aux faits de comportement sexuel. Il n'y a pas de comportement sexuel masculin et féminin; suivant l'espèce, la race, ou même la lignée, la maturité sexuelle déclenche, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, des comportements actif ou passif. Certains faits de comportement sexuel sont communs aux deux sexes par exemple, le passage de la vie dans la vase à la vie aquatique chez les ammocètes des deux sexes devenant Lamproies. L'ardeur génésique elle-même est un caractère ambosexuel, avec son orientation d'abord autoérotique, puis alloérotique; mais elle évolue sur une base primaire différentielle du sexe, le développement des organes génitaux externes, qui lui donne son cachet particulier dans chacun des sexes.
Le dimorphisme psychologique
Sur le terrain psychologique, la valeur de l'opposition d'un type viril et d'un type féminin soulève encore plus de difficultés. Sans doute, il peut être commode au point de vue didactique et euristique de définir des types idéals, sortes d'étalons par rapport auxquels on peut situer de multiples cas intermédiaires. Mais la netteté d'une telle antithèse, n'eut-elle que des fins pratiques, poserait encore d'une façon aiguë le problème de sa valeur théorique.
La psychologie populaire se plaît à reconnaître chez les enfants, dès le plus jeune âge, les caractères psychiques distincts de leur sexe : il y a certainement là une part de suggestion et d'éducation dont la seule nature des jouets destinés aux garçons et aux filles est le signe. On admet communément que ces caractères s'accroissent sous l'influence de la puberté ou même s'y révèlent pour s'épanouir à l'âge adulte et régresser dans la vieillesse, assez nettement surtout chez la femme qui, à la ménopause, se viriliserait tant au point de vue psychique qu'au point de vue somatique.
Recherches caractériologiques
Les recherches caractériologiques, surtout statistiques, par enquêtes fondées sur des questionnaires, ont confirmé ces notions sans en apporter de bien nouvelles.
Pour Heymans, dont le travail sur la Psychologie des femmes paru en 1910 reste un des plus importants en cette matière, les différences psychiques entre les deux sexes seraient quantitatives, graduelles et non qualitatives. C'est par l'émotivité et l'activité que la mentalité féminine se différencierait de la masculine; d'où la plus grande fréquence chez la femme d'un certain nombre de traits de caractère : inconstance de l'humeur, inquiétude, pusillanimité, persistance de la tristesse et brièveté de la colère, besoin de changement, propension au rire, défaut de logique, répugnance à l'abstraction, pensée intuitive, impulsivité, fanatisme, adresse, vanité, esprit dominateur, penchant à l'exagération, excès de cruauté ou de pitié, honnêteté, religiosité, fragilité mentale, sincérité, tendance à l'économie, patience dans la maladie. L'adresse, l'aptitude à acquérir des langues sont aussi des caractéristiques féminines.
En revanche, l'homme aurait plus d'aptitude à la pensée logique et abstraite, à l'invention et à la création intellectuelle, plus d'initiative et de courage dans l'action, plus de mesure et d'équilibre.
En France, les mêmes méthodes sont actuellement employées par D. Weinberg. Elle a soumis à des questionnaires ayant trait à la peur, à la dépression, à la combativité et à la résistance, aux tendances dites paranoïaques un groupe de plusieurs centaines de garçons de neuf à dix-sept ans et de filles de dix à seize ans; les résultats de cette enquête montrent la plus grande fréquence chez les filles des dispositions à la peur, à la dépression et au découragement, la plus grande fréquence chez les garçons de la résistance, de la combativité et des tendances paranoïaques.
Ces différences caractérisent des types moyens masculin et féminin, ce qui veut dire que, dans un groupe homogène, on trouvera beaucoup d'hommes plus émotifs que la moyenne des femmes et beaucoup de femmes plus logiques que la moyenne des hommes.
Deux stades de l'évolution mentale
On peut cependant, en partant de ces données, tenter de dégager des relations plus générales qui les enveloppent et qui expriment pour ainsi dire l'essentiel de la mentalité masculine et de la mentalité féminine. Si l'on reprend le vieux modèle platonicien des fonctions contrôlantes et des fonctions contrôlées, on peut opposer, au domaine de l'instinct; du sentiment et de l'automatisme, l'action de la volonté intelligente, comme puissance de prévision, de contrôle, d'intégration personnelle et d'innovation. Sur ces bases, on pourrait dire que l'action de la volonté intelligente se fait plus sentir chez l'homme que chez la femme.
En présentant ces notions sous la forme d'une relation générale, on a d'abord l'avantage de se placer au point de vue de l'ensemble et d'unifier la pluralité des faits, d'autre part on évite une contradiction ou une imprécision fréquente comme celle de reconnaître à la femme une imagination plus riche qu'à l'homme, alors que l'on reconnaît chez lui une plus grande aptitude à l'invention et à la création, ce qui est aussi absurde que de dire que l'enfant a plus d'imagination que l'adulte parce qu'il en est plus facilement la dupe.
Présenter les choses ainsi revient à dire que, dans la moyenne, la personnalité de l'homme est plus développée, différenciée et organisée que celle de la femme qui resterait plus proche de la personnalité de l'enfant. On a vu d'ailleurs que le développement psychique, s'il était plus précoce chez la femme, paraissait également s'arrêter plus tôt; les termes de l'opposition viril-féminin se réduiraient donc, du point de vue caractériologique, à des stades différents dans l'évolution qui conduit de la mentalité infantile à un type adulte idéal.
Recherches de psychologie individuelle
Les recherches de psychologie individuelle par l'étude de la biographie ou des associations d'idées confirment en partie cette façon de concevoir l'opposition du viril et du féminin.
D. Weinberg, dans le travail cité plus haut, se pose une question importante la sincérité est-elle la même dans les deux sexes et l'aveu n'est-il pas plus pénible pour les uns que pour les autres? "Ainsi le garçon avouerait moins volontiers une peur réelle que la fille. Des jugements de valeur peuvent influencer l'exactitude des renseignements. Mais, dans ce cas encore, ce serait une différence d'attitude psychologique caractéristique des sexes."
Une étude plus pénétrante et plus prolongée de cas individuels montre qu'en l'absence de tout mensonge l'action des jugements de valeur sur les réponses est hors de doute. A ce qui dans le psychisme individuel traduit le développement pubéral se superpose la conscience que l'individu prend de son sexe et sa réaction à cet égard. Dans une situation vitale favorable, il tendra à s'épanouir dans le sens de virilité ou de féminité que la société lui propose; la solution heureuse des problèmes sexuels développera chez les partenaires des attitudes complémentaires dont la nuance masculine ou féminine sera prononcée.
Au contraire, les difficultés de la vie et les échecs sexuels, les particularités biographiques pourront entraîner le refus de la virilité ou de la féminité, tant au point de vue vital qu'au point de vue sexuel, et un développement de certains traits psychiques réputés caractéristiques du sexe opposé.
Pour l'école freudienne, le lien est étroit entre le caractère d'une part, les tendances et le comportement sexuel d'autre part; l'opposition de la virilité et de la féminité conserve donc une signification sexuelle, et leur dosage a peut-être son fondement dans un dosage comparable des propriétés biologiques.
Pour Adler, l'opposition viril-féminin ne paraît plus avoir de signification sexuelle : ce ne sont que des catégories, un jargon dont se sert le nerveux pour penser et pour construire son existence; au sentiment d'infériorité né de la constatation pénible de l'insuffisance d'un organe, il répond par une protestation virile qui n'est que l'affirmation d'une volonté de puissance inhérente à la vie mais en elle-même asexuée.
Au total, dans le problème du dimorphisme psychologique des sexes, on arrive à des résultats différents mais non contradictoires selon la méthode employée et les faits étudiés. L'analyse fonctionnelle qui est le point de vue des recherches de caractériologie statistique, n'établit entre les deux sexes que des différences quantitatives. L'unification de ces résultats, du point de vue de la structure de la personnalité, montre chez l'homme une prédominance plus nette du contrôle et des aptitudes novatrices sur les réactions instinctivo-affectives et les acquisitions mnésiques.
L'étude du développement de la personnalité, au moyen de l'enquête biographique et de l'analyse psychologique, semble montrer qu'aux dispositions psychiques exprimant le développement pubéral se superposent des réactions personnelles qui peuvent renforcer ou atténuer les caractères psychiques du sexe. Il n'est pas certain qu'à la base des états d'intersexualité psychique il y ait un état d'intersexualité anatomo-physiologique. En revanche, le "sexe psychique" paraît généralement en corrélation avec l'accomplissement de l'activité sexuelle propre à chaque sexe.