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La vie sexuelle de l'homme

Eveil de la vie sexuelle

(Daniel Lagache)

La période de latence sexuelle

Cette épuration de l'amour de l'enfant pour ses parents n'est qu'un aspect d'une évolution dont les autres aspects sont plus visibles et moins discutés, et dont le sens général est le renoncement à la sensualité infantile. Pour certains auteurs, cette évolution commence avec la vie; le traumatisme de la naissance (Rank), rupture de l'unité organique de la mère et du fœtus, en serait le premier épisode. Le second serait le sevrage, événement significatif qui achemine l'enfant de la vie parasitaire à la vie de relation.

Action des éducateurs

D'une façon générale, les éducateurs luttent contre les mauvaises habitudes de l'enfant. Par exemple, ils combattent la succion du pouce; ils combattent la tendance à mordre, expression cannibale très spontanée de l'agressivité de l'enfant. On a vu de quelle lutte de plusieurs mois et de quels conflits l'acquisition de la discipline sphinctérienne était l'occasion. On apprend à l'enfant à considérer ses excréments comme sales. L'onanisme, s'il est surpris, est sévèrement réprimé par des corrections physiques accompagnées de menaces de castration, de maladie, de mort; les moyens de contention physique sont employés : les mains de l'enfant sont attachées aux barreaux du lit, ou l'accès des organes génitaux lui est interdit par une ceinture de chasteté fermée par un cadenas (observation personnelle).

L'enfant était indifférent à la nudité on lui apprend à se cacher et à ne pas regarder celle des autres; après une poussée d'exhibitionnisme et de curiosité, la pudeur, répression du désir de voir autant que de celui d'être vu, se constitue le regard d'autrui est perçu comme une agression corporelle; regarder constitue une faute. L'acquisition des catégories du propre et du sale se fonde plus nettement encore sur l'expérience vécue de l'atteinte corporelle. La curiosité sexuelle de l'enfant, elle non plus, n'est pas satisfaite : à ses questions sur l'origine des enfants, on répond par des fables auxquelles il adhère plus ou moins mais il sent très bien qu'il est inutile d'insister; s'il insiste, l'éducateur lui répond souvent qu'il saura plus tard.

Il s'exerce donc chez l'enfant, depuis la plus tendre enfance, une contrainte continue qui tend à limiter son activité et sa curiosité sexuelles. Le fruit de ces efforts, c'est l'organisation du dégoût et de la pudeur, des catégories du propre et du sale, du décent et de l'indécent. L'aboutissement de ces efforts, vers sept ans, constitue ce que les moralistes chrétiens ont appelé l'âge de raison. D'accord avec eux, en cela tout au moins, c'est entre six et huit ans que Freud fait commencer la période de latence sexuelle.

Sublimation de la sexualité infantile

La période de latence sexuelle, expression empruntée par Freud à W. Fliess, correspond assez grossièrement à la seconde enfance et constitue, au moins à notre époque, dans notre société et dans certaines conditions de classe sociale, sur lesquelles nous reviendrons, une transition entre la première enfance et la puberté. Son existence a été contestée. Freud se montre très prudent à cet égard et admet que des fragments de la sexualité infantile puissent soit faire irruption, soit persister. La prolongation de la sexualité infantile, la précocité de la puberté, le passage insensible de la première à la seconde sont en effet des cas fréquents qui ne peuvent être niés.

Même dans ces cas extrêmes il s'accomplit cependant dans le psychisme et le comportement de l'enfant des transformations et un travail qui correspond à ce que Freud appelle latence sexuelle. Le résultat en serait la sublimation totale ou partielle de la sexualité infantile et l'oubli des expériences qui s'y rattachent (amnésie infantile). Les causes en seraient, en dehors de la continuation de la croissance et de l'absence de maturation génitale, d'une part l'action des éducateurs, d'autre part, étroitement lié à cette action, un travail intérieur que Freud conçoit comme la formation du moi idéal ou "sur-moi".

Constitution du "sur-moi"

Ce sur-moi peut dans une certaine mesure être rapproché de la conscience morale, mais d'une conscience morale qui exercerait ses effets sans être perçue. La conception d'Alexander fait bien entendre ce que les psychanalystes entendent par là: pour éviter le déplaisir lié pour lui au mécontentement des adultes, l'enfant renonce aux satisfactions qui les mécontentent; le conflit qui se jouait entre le moi de l'enfant et le toi de l'adulte se joue maintenant entre le moi et le toi de l'adulte intériorisé : le conflit est devenu intérieur, le sur-moi a été créé.

Freud décrit les choses d'une façon plus compliquée. Il convient de préciser ce mécanisme : cet exposé fournira la matière d'une discussion qui permettra de rejoindre certains caractères de la psychologie infantile. Voici l'exposé aussi schématique que possible de la constitution du sur-moi chez le garçon et des phénomènes analogues qui se passent chez la fille.

Le sur-moi se constitue par divers mécanismes d'identification au père. L'identification primaire repose sur l'amour du père : le petit garçon voudrait remplacer le père, être ce qu'il est; le père est son idéal; cette attitude n'a rien de passif ni de féminin mais est essentiellement masculine. L'identification secondaire repose sur la crainte : à ce stade, la situation oedipienne est constituée; même auprès de la mère le petit garçon désire remplacer le père; l'attitude qui résulte de la situation oedipienne est donc une attitude ambivalente, faite d'un mélange d'amour et de haine, où l'hostilité et la crainte contraignent le garçon à renoncer à son attachement au père; or la perte d'un objet aimé entraîne l'identification à l'objet par introjection; l'onanisme intervient à côté du complexe d'œdipe et renforce la crainte à cause des idées de castration qui lui sont aussi associées.

L'identification tertiaire repose sur la neutralisation de l'agressivité : la situation oedipienne se résout, l'enfant renonce à la mère; deux éventualités peuvent alors se produire : ou bien il s'identifie à la mère, ou bien il renforce son identification au père, qui lui permet dans certaines limites de conserver sa tendresse pour sa mère. Le sur-moi résulte de cette triple identification au père.

Il serait la source de tout ce qui arrête chez l'individu le libre épanouissement de la sexualité, d'attitudes autocritiques, autoaccusatrices, autopunitives, accentuées et bien mises en évidence par certaines psychoses. Ce qu'il est très important de comprendre, ce qui constitue peut-être l'essence du freudisme, c'est que la répression sexuelle tire ainsi son origine, sa substance et sa force moins de la contrainte extérieure que de la sexualité elle-même, de la libido.

De telles explications, dans lesquelles des psychanalystes orthodoxes ne laissent pas de reconnaître quelque flottement, ne peuvent manquer de susciter de vives protestations chez les profanes. Nous pensons cependant qu'elles sont à examiner, que ne pas les examiner serait méconnaître la façon dont les problèmes se posent aujourd'hui. Elles deviennent plus compréhensibles si on les rapproche de la structure de la pensée enfantine, en même temps que ce rapprochement retire à la sexualité le privilège d'une structure prélogique. Une telle tentative a été faite, notamment par Raymond de Saussure et Jean Piaget.

Evolution morale de l'enfant.

La constitution du sur-moi présente une analogie évidente avec l'évolution morale que Jean Piaget décrit chez l'enfant.

La première morale répond à la contrainte morale de l'adulte; elle aboutit à une hétéronomie : c'est une morale du devoir et de la sanction expiatoire. La seconde répond à la coopération et aboutit à l'autonomie : c'est une morale du bien. Entre l'épanouissement de ces deux morales se situe une phase intermédiaire d'intériorisation et de généralisation des règles et des consignes, où la règle s'impose encore du dehors sans apparaître comme le produit nécessaire de la conscience. Le sur-moi ne serait, suivant l'hypothèse de R. de Saussure qu'un vestige de la phase où la morale de l'enfant est régie par la conduite de l'adulte.

On retrouve d'ailleurs dans la genèse du sur-moi décrite par Freud des mécanismes caractéristiques de la pensée enfantine. L'identification primaire correspond à ce que Piaget appelle indifférenciation l'enfant ne se distingue pas de la force du père à laquelle il participe, il n'a pas une notion claire de ce qui le sépare de l'être qu'il voudrait être. Et, d'autre part, son réalisme intellectuel lui fait continuer à voir dans le père un être omnipotent et omniscient, quelques expériences que lui-même ait pu faire. L'identification secondaire est caractérisée par l'ambivalence, c'est-à-dire un mélange d'amour et de haine. C'est encore le pouvoir de discrimination qui manque; il y a une certaine indifférenciation entre l'amour et la haine.

Le sur-moi présente une analogie frappante avec le réalisme moral; l'un et l'autre sont l'aboutissement d'une double série de causes la pensée égocentrique et réaliste de l'enfant, la contrainte exercée par l'adulte. Il résulte de tout cela que ni le complexe d'œdipe ni le complexe de castration ni l'onanisme ne paraissent jouer le rôle que leur attribue Freud dans la genèse du sur-moi. Le sur-moi est le résidu de la pensée réaliste et égocentrique sur le terrain moral. Sur le terrain moral, disons-nous.

Car, à la même époque, c'est-à-dire entre sept et huit ans, c'est toute la pensée qui évolue pour prendre une autre structure; la pensée de l'enfant se socialise; il se détache du lieu exclusif qui le reliait à ses parents; il renonce à l'égocentrisme; il abandonne ainsi l'animisme et l'artificialisme des phases précédentes. La période de latence apparaît donc en définitive comme l'expression de transformations qui s accomplissent dans la pensée et la personnalité de l'enfant ainsi que dans ses relations avec l'entourage.

Rôle des conditions sociales

Une conséquence en est que les conditions sociales dans lesquelles se trouve l'enfant ont une grande importance dans l'apparition de la période de latence; si elle est liée à la contrainte exercée par les adultes, il est à prévoir que là où cette contrainte ne s'exerce pas, elle ne saurait apparaître.

C'est en effet ce que Malinowski a observé en Mélanésie, chez les indigènes de l'archipel Tropbriandais : les enfants ne sont soumis à aucune contrainte sexuelle; il en résulte qu'il n'existe aucune période d'indécence infantile, "aucun monde souterrain dans lequel les enfants se livreraient à des j eux clandestins ayant pour centre les fonctions d'excrétion et caractérisés par la tendance à l'exhibitionnisme"; lorsque, vers cinq ou six ans, apparaît la sexualité de forme génitale, elle n'est frappée d'aucune réprobation morale.

Cette activité continue et se développe à la phase pubère : il n'existe aucun tabou sexuel, ni génital ni paragénital; les enfants forment une sorte de communauté où le jeu de "mari et femme" et "l'amusement de copulation" occupent une place importante; les parents ne voient dans ces jeux rien de répréhensible et les enfants sont laissés à eux-mêmes dans leurs affaires amoureuses.

Dans notre société, ces conditions de liberté se trouvent réalisées, à un moindre degré, dans la famille paysanne et dans la famille prolétarienne. C'est sans doute ce qui explique le désaccord entre Moll et Freud sur l'existence de la période de latence : les statistiques du premier portent sur des cas empruntés à toutes les classes de la société alors que Freud a eu affaire à une clientèle aisée.

Par un autre côté, les travaux de Malinowski diminuent la valeur générale des conceptions de Freud.

Dans La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives, Malinowski compare à la société européenne une société de type matriarcal où la filiation se fait par voie maternelle et où le fils hérite de l'oncle; le tabou de l'inceste concerne la mère et la sœur; la famille est "patrilocale", c'est-à-dire qu'elle réside dans l'habitat du père, avec lequel le fils conserve de tout temps de bons rapports; dans une telle société, le complexe parental comporte le désir de tuer l'oncle pour épouser la sœur. Il en résulte que le complexe d'Œdipe ne représente qu'une particularité liée à la structure de la famille aryenne, et non un trait général de l'humanité; à cet égard les vues de Jones qui représentent la structure matriarcale comme due à un refoulement de l'Œdipe pourraient être considérées selon Malinowski comme une ingénieuse fantaisie. Ce qui frappe d'un deuxième coefficient de relativité la genèse que Freud a tracée du sur-moi.

Malgré toutes ces réserves, les idées freudiennes sur la période de latence, la constitution du sur-moi et des mécanismes d'autopunition nous paraissent d'une importance primordiale. La période de latence apparaît comme favorable à la croissance de la personnalité, à l'entente de la famille, au progrès de la culture. Mais la répression sexuelle peut dépasser le but; c'est alors que la latence se prolonge, l'enfant ne prend plus conscience de lui-même, de ses désirs qui sont immédiatement refoulés. Ou bien il n'accepte plus la contrainte de l'adulte, il se révolte, donne libre cours à son agressivité. Telles sont les alternatives entre lesquelles se passe l'expérience vécue de la puberté, jusqu'à ce que l'être humain arrive à une attitude rationnelle de coopération et de réciprocité.

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