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La vie sexuelle de l'homme

Eveil de la vie sexuelle

(Daniel Lagache)

Les expériences génitales

Les mêmes problèmes se posent à propos des expériences génitales de la première enfance. Ici, d'ailleurs, la question de la valeur sexuelle des fonctions non génitales devient plus aiguë.

Miction et sexualité

La contiguïté, sinon l'identité anatomique, favorise l'intégration du non génital au sexuel, et fait des organes de l'urination un centre de sensations et d'intérêt.

La chaleur de l'urine, l'angoisse du besoin, la détente de la miction restent assez souvent pour l'adulte une source de jouissances appréciables; l'enfant s'attarde volontiers à cette fonction, s'intéresse au bruit qu'il produit, à la puissance du jet, à la quantité et à la couleur, "manifestations qui traduisent plutôt ces sentiments élémentaires et confus de puissance fonctionnelle, de création, d'appartenance" (Wallon). Le petit garçon satisfait par la miction ses tendances exhibitionnistes. Comme la défécation, elle est l'occasion de conflits entre l'enfant et l'adulte.

Souvent la persistance d'une incontinence nocturne s'avère comme un moyen de faire échec à la contrainte des adultes. Enfin, elle fournit un jargon plus adéquat pour penser et exprimer les relations sexuelles; j'ai observé un homme dont le premier émoi sexuel conscient s'était traduit par un phantasme d'urination sur le corps de la bonne objet de son amour; et pendant longtemps, ignorant l'existence du sperme, c'est à l'urine que les petits garçons dévoluent la puissance fécondante. Ici encore par conséquent la sexualité naissante s'étaye sur une fonction préexistante.

La phase phallique selon Freud

Les expériences proprement génitales sont fréquentes. Les tentatives de coït ne sont pas exceptionnelles mais ne se produisent guère avant cinq ans. L'excitation de la sphère génitale est inévitable et l'on observe chez les petits garçons des érections nettes et des manifestations non équivoques de plaisir.

L'onanisme est fréquent pour ne pas dire général chez la fillette il peut consister en attouchements ou en une forte adduction des cuisses; chez le garçon il serait plus fréquemment manuel. Ici cependant il faut distinguer entre la manipulation ludique qui fait intervenir le pénis au même titre que l'oreille, le doigt, ou l'orteil, et l'onanisme proprement dit, qui comporte une attitude spécifique de relâchement, un abandon qui semblent exprimer la jouissance autoérotique.

Pour Freud et son école l'ensemble de ces manifestations qui prédominent entre trois et cinq ans caractérisent la phase phallique, pendant laquelle le clitoris représenterait chez la fille le pénis qu'elle n'a pas. Nous ne croyons pas devoir renseigner le lecteur sur cette phase mal explorée encore, de l'avis même des psychanalystes, et nous le renvoyons aux travaux spéciaux. Ce qui caractérise cet âge, c'est que l'enfant ne reconnaît qu'un organe génital, celui du garçon le clitoris n'en est qu'un faible équivalent.

La fille acquiert la conviction qu'elle a été castrée ou conserve l'espoir qu'il lui viendra un pénis. Le garçon qui en constate l'absence chez la femme se refuse parfois à admettre l'évidence et se croit menacé de la même ablation. La castration est considérée par le garçon et par la fille comme une punition. Le garçon croit qu'il en est menacé. Il tient la femme pour inférieure. Il craint l'envie de la femme. La fille elle-même se sent inférieure et ne parvient pas à vaincre ce sentiment, ni ses désirs de masculinité. Elle voudrait se venger de façon permanente de l'homme, à cause de sa puissance. Le complexe de castration est donc le pivot de la phase phallique (Horney, d'après R. de Saussure).

Valeur sexuelle de ces manifestations

La systématisation de Freud donne ainsi à l'activité génitale de cette période une valeur formellement sexuelle. Ce point demande à être examiné de près.

Onanisme

Schwarz a fait de l'onanisme infantile une discussion intéressante. Elle repose sur la distinction des types de plaisir. Le plaisir sexuel lui parait rentrer dans la catégorie du plaisir lié au fonctionnement des organes, plus spécialement à tout fonctionnement d'organes comportant un risque : le plaisir sexuel comporte le plus grand risque, donc le plus grand plaisir (Lustprämie). Or rien de cela n'interviendrait dans l'onanisme infantile; l'enfant cherche le plaisir en soi, c'est un plaisir de jouissance; il apparaît chez des enfants sans jouets et peu entourés, comme évasion d'une réalité sans joie. Ce ne serait donc pas un plaisir sexuel. La réalité des faits n'offre aucun doute. Mais rien en eux n'infirme la doctrine psychanalytique, dont la notion du retour sur le sujet des tendances qu'il ne peut objectiver constitue un des principes essentiels.

Expression génitale des émotions

Plus difficile peut-être à interpréter est l'expression génitale des émotions. On rencontre de jeunes sujets qu'un choc émotionnel conduit brusquement à l'érection et à l'orgasme. Il en est ainsi des Chimpanzés et des Singes inférieurs observés par Tinklepaugh, chez lesquels, surtout pendant leur jeunesse, un comportement sexuel suit d'ordinaire l'agitation émotionnelle provoquée par des situations non sexuelles; ces réactions apparaîtraient comme réactions de substitution quand les réactions naturelles à des situations qui provoquent l'émotion sont contrariées ou inhibées par les conditions de la captivité, ce qui constitue une analogie avec l'onanisme infantile.

Ainsi se trouverait inversée la relation psychanalytique selon laquelle des expériences non sexuelles ont une valeur sexuelle ici le sexuel serait l'expression non spécifiée du non sexuel; le sexuel apparaît comme un moyen d'expression universel.

Notions sexuelles de l'enfant

Quant à la représentation que les enfants se font de la différence des sexes, de leur rapprochement et de la naissance, elle n'est pas non plus un événement spécifiquement sexuel, mais est l'expression, dans le domaine sexuel, de modes de pensée plus généraux. C'est ainsi que le complexe de castration reflète très exactement la structure artificialiste, qui est celle de la pensée enfantine entre cinq et sept ans (Piaget, De Saussure).

Les sentiments amoureux

Les mêmes problèmes se posent à propos des sentiments d'amour de l'enfance en quoi sont-ils sexuels, considérés dans leurs origines, dans leurs objets et dans la nature de la relation?

Complexe parental

Pour Freud, l'identité ne fait pas de doute, et ce n'est que par une abstraction que l'on a jusqu'ici isolé l'examen des expériences génitales et non génitales des sentiments envers les personnes.

La mère est le premier objet d'amour, comme le sein maternel avait été le premier objet de l'oralité; avoir un objet d'amour veut dire pour l'enfant qu'il renonce à l'autoérotisme, qu'il unifie les objets des diverses tendances et qu'il élimine celles qui sont inutilisables; les tendances psychiques viennent occuper le premier plan alors que les exigences sensuelles sont repoussées au second; mais cet amour reste profondément physique dans ses aspirations comme dans son mode d'expression et l'on peut considérer la tendance à embrasser et à étreindre comme son aspect le plus typique, alors que les tendances partielles et en particulier la tendance à rechercher la détente génitale sont très effacées; le sentiment tend de plus en plus à être total du point de vue du sujet comme du point de vue de l'objet.

Toute la phase prégénitale et la première partie de la phase phallique se passeraient ainsi "sous le signe de la mère", et cela chez la fille comme chez le garçon les petites filles font précocement des scènes de jalousie lorsqu'elles voient le père s'approcher de la mère; bien souvent et pendant longtemps, elles préfèrent nettement leur mère.

L'évolution ultérieure du garçon et de la fille devient différente. Le petit garçon voudrait avoir sa mère pour lui seul et tend à éliminer le père, à l'égard duquel il a une attitude ambivalente, c'est-à-dire un mélange d'amour et de haine; la petite fille tout en restant très attachée à la mère voudrait captiver l'intérêt du père et met en œuvre une coquetterie toute féminine. Ces attitudes se trouvent favorisées ou renforcées par celles des parents : il n'est pas rare dans les familles où il y a plusieurs enfants des deux sexes que le père préfère manifestement les filles et la mère les fils ainsi se constitue le complexe parental (ou d'œdipe).

Complexe familia1

Le complexe parental peut s'élargir en un complexe familial s'il vient de nouveaux enfants. Dans certaines conditions de différence d'âge le nouveau-né peut être mal accueilli par son aîné qui cesse d'être le centre de l'intérêt et de l'amour des parents: d'où, à l'égard du nouveau venu, des sentiments de jalousie et de haine. Il en résulte un refroidissement de l'amour filial, et l'on peut voir une sœur ou un frère prendre la place de la mère ou du père dans l'affection de l'enfant (complexe fraternel). Ainsi, dans ses origines, dans son expression, dans son objet, la forme la plus archaïque de l'amour serait une relation incestueuse.

Valeur sexuelle de ces complexes

En ce qui concerne le choix de l'objet, il est difficile de nier la place prédominante du père et de la mère dans la tendresse de l'enfant. Mais dans quelle mesure la distinction des sexes y intervient-elle?

L'opposition de l'évolution du garçon et de la fille, pour correspondre à des faits incontestables, est-elle générale? Il n'est pas sûr que les cas où la fille conserve une prédilection pour la mère et ceux où le garçon s'attache fortement au père doivent être toujours considérés comme des anomalies conduisant à l'homosexualité; d'autre part, le fait d'un amour partagé par l'enfant entre le père et la mère, se différenciant plutôt par la nature des relations que par le degré d'attachement ce n est pas là simple convention. Enfin, la fixation érotique peut dépasser le cadre de l'entourage familial et ne tenir aucun compte de la détermination des sexes, qui intervient au contraire dans d'autres circonstances ni sexuelles ni amoureuses, telles que le choix des camarades.

Quant à la nature de la relation, il paraît indéniable qu'elle est profondément physique et sensuelle dans ses plus anciennes déterminations comme par les moyens d'expression qu'elle conserve. Mais il est plus hasardeux d'y faire intervenir l'élément génital, ne serait-ce que sous la forme de phantasmes. Enfin l'origine sexuelle de l'amour filial et de l'amour fraternel peut être contestée. Scheler y voit des variétés primitives et irréductibles des sentiments amoureux; l'erreur de Freud serait méthodologique et consisterait à vouloir expliquer le normal par des cas anormaux. Mais nous avons déjà dit que le point de vue phénoménologique n'excluait pas le point de vue génétique et interprétatif et que la spécificité, la nouveauté d'un sentiment pouvaient être affirmées en même temps que sa valeur comme "répétition".

Il ne paraît pas possible de nier l'importance du complexe familial dans la genèse des sentiments amoureux. L'érotisme, expression d'un contact social, et la sensualité sont confondus à l'origine. Puis la sensualité recule, l'amour des parents se purifie : sa destination est autre. C'est en dehors du cadre familial que l'amour et la sensualité devront à nouveau fusionner; ce sera la tâche de la maturation sexuelle.

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