La vie sexuelle de l'homme
Eveil de la vie sexuelle
(Daniel Lagache)
Les jouissances non génitales
Pour l'école freudienne, la sexualité infantile passe par trois stades les deux premiers, le stade oral et le stade sadique anal, constituent la phase prégénitale; le troisième, le stade phallique, constitue le stade génital primaire; il est suivi, vers 6 ou 7 ans, d'une période de latence sexuelle qui se termine par la puberté. De telle sorte que l'examen de la sexualité infantile, avant la période de latence, tant du point de vue du fait que de celui de la doctrine, se scinde en deux chapitres manifestations non génitales et manifestations génitales.
Stade oral
Des manifestations non génitales, la plus précoce est la succion qui, selon Freud, est le type des manifestations sexuelles de l'enfance.
Avant Freud, Lindnes, de Bucarest, avait parlé de "l'il plein de ravissement" du nourrisson. Freud va jusqu'à parler d'orgasme et compare le visage du nourrisson repu à celui de l'adulte qui vient d'accomplir l'acte sexuel. Sans doute il est bien difficile de dire à quels signes on peut reconnaître la nature sexuelle de la succion; il semble que la preuve résulte moins de l'examen direct que de l'insertion ultérieure de la succion dans des cycles de comportement sexuel plus étendus, sous des formes dont le baiser est la plus normale et la plus admise, ou d'une prédominance persistante qui constitue une perversion; à cet égard Freud cite une observation de Galant sur une jeune fille qui n'avait pas renoncé au plaisir de la succion et qui la présentait comme égale sinon supérieure au baiser (Trois essais sur la théorie de la sexualité).
L'étude de la succion permet de reconnaître les principaux caractères de la sexualité infantile. En premier lieu, elle s'étaye sur une fonction différente de la sexualité, l'alimentation. En second lieu, si son premier objet est le sein maternel ou la tétine, elle tend à s'exercer pour elle-même en l'absence de son stimulant spécifique et en prenant pour objet d'autres régions du corps, une partie des lèvres, la langue, une autre région de la peau, souvent le pouce ou même le gros orteil, qui deviennent autant de zones érogènes, c'est-à-dire génératrices d'un plaisir dont il est prudent de ne pas affirmer la spécificité sexuelle. En conséquence, et en troisième lieu, la succion est dirigée sur le propre corps de l'enfant, elle est autoérotique - expression de Havelock Ellis que Freud emploie en un sens un peu différent.
Stade anal
Le deuxième stade de la sexualité infantile est le stade sadique anal. L'activité de la zone anale la rend propre comme la zone buccale a étayer la sensibilité sur une autre fonction physiologique.
Les troubles intestinaux, diarrhée ou constipation, sont fréquents dans la première enfance; la colonne fécale est pour la muqueuse anale un excitant mécanique puissant dont une constipation obscurément intentionnelle renforcerait la valeur érogène. Le témoignage des adultes confirme la valeur sensuelle de la défécation; bien souvent le rêve nocturne ou les phantasmes érotiques assimilent au pénis la colonne fécale; et la sagesse populaire, condensée en des proverbes, rapproche la défécation de la jouissance du coït.
Chez l'enfant la valeur exceptionnelle de la sphère anale est renforcée par l'attitude des adultes; les parents attachent une grande importance à la régularité du fonctionnement intestinal et à la qualité des matières; ils soumettent l'enfant à une discipline sphinctérienne sévère, le punissent de sa saleté ou se réjouissent de sa propreté; l'enfant apprend ainsi à attacher un prix spécial à ses excréments : c'est un cadeau qu'il fait à ses parents; en même temps qu'une expérience voluptueuse, la défécation est l'occasion sinon l'origine des plus anciennes expériences vécues du sentiment de la culpabilité et du contentement de soi, qui tendent à ce que l'enfant renonce à la défécation comme source de volupté. La sphère anale est aussi le théâtre d'agressions corporelles, dont la fessée, le supplice du thermomètre, du suppositoire ou du lavement sont les puis dramatiques.
Tendances sado-masochistes
En même temps que l'analité se développent en effet d'autres valeurs sexuelles parmi lesquelles les tendances sado-masochistes sont les plus importantes et méritent aussi de qualifier cette période. L'enfant est en général porté à la cruauté; son agressivité envers ses camarades et les animaux n'est pas arrêtée par la vue de la douleur d'autrui dont il se représente mal la conscience.
L'origine de cette tendance à la cruauté est mal connue : on admet volontiers qu'elle est une dérivation d'une tendance primaire à la possession, de la volonté de puissance; et il n'est pas sans intérêt de remarquer que la tendance à mordre, une de ses modalités les plus archaïques, s'étaye sur les expériences de la période précédente; on peut y voir encore une espèce de retour sur autrui des agressions corporelles subies pendant la première enfance, notamment de l'excitation douloureuse de la région fessière, dont la valeur érogène, bien connue depuis les confessions de J.-J. Rousseau, est à l'origine du masochisme; d'où la réprobation dont les psychanalystes frappent les corrections corporelles. Unies dans leurs manifestations comme dans leurs origines, les tendances sado-masochistes s'expriment non seulement par des comportements, mais par des phantasmes qui, plus tard, s'associent fréquemment à l'onanisme.
Exhibitionnisme et curiosité
Vers la même époque, il est des situations qui acquièrent une signification plus nettement sexuelle : ce sont celles où il est donné de voir et d'être vu. Chez l'enfant il existe précocement un intérêt pour les formes de son corps et pour le corps d'autrui, par exemple pour les mamelons ou le nombril. Mais la pudeur n'existe pas, ni pour les enfants ni même, dans une certaine mesure, pour les adultes qui l'entourent. La nudité ne devient objet spécifique d'exhibition et de curiosité qu'à partir du moment et dans la mesure où, l'enfant devenu grand, on a devant lui plus de réserve et on lui apprend à en avoir. Telles paraissent être les origines de l'exhibitionnisme et du "voyeurisme", par lesquelles s'expriment aussi des aspirations en rapport avec la volonté de puissance.
Ainsi s'amorce la curiosité de l'enfant, curiosité orientée surtout vers des problèmes sexuels différence des sexes, nature des rapports sexuels et mystère de la naissance. Ce dernier problème surtout, "l'Enigme du Sphinx", est l'occasion de nombreux phantasmes : l'enfant le résout avec les notions et le langage qu'il a à sa disposition, c'est-à-dire l'absorption et la défécation. Les rapports sexuels sont l'objet d'intuitions vagues; lorsqu'ils sont surpris, ils sont interprétés comme un acte sadique d'agression, parfois comme un jeu, mais un jeu où les rôles essentiels de la situation sado-masochiste sont conservés, le chevauchement.
Tel est l'ensemble des vues que Freud résume dans la doctrine de la disposition perverse polymorphe de l'enfant, par suite d'une séduction où spontanément l'enfant peut être amené à toutes sortes de comportements sexuels pervers; il est prédisposé à la perversité parce que les digues psychiques telles que la pudeur, le dégoût, la morale, qui s'opposeront plus tard aux excès sexuels, ne sont encore qu'en voie de formation.
Valeur sexuelle de ces manifestations
Si on envisage les jouissances non génitales en elles-mêmes, en tant qu'expériences vécues par l'enfant, il est impossible de savoir quelle en est la valeur sexuelle, seul le sujet de l'expérience étant à même d'en garantir ou d'en écarter la signification sexuelle. Or nous ne pouvons tabler en cette matière que sur le témoignage rétrospectif de l'analyse régressive de l'adulte.
"Il y a bien chez l'enfant, comme le soutient Freud, une période bucco-anale. Longtemps il portera tout objet à sa bouche et il éprouvera tous les objets avec sa bouche. Le même qu'il sera souvent captivé par les déjections qui viennent de franchir son anus. Bouche et anus sont le siège de sensibilités qui peuvent l'accaparer. Il s'absorbera de longues heures à sucer son pouce et si ses tentatives ne sont pas réprimées, il lui arrivera de s'introduire une baguette dans l'anus ou de chercher à le faire sur des camarades. Le goût qu'il peut éprouver pour ce genre de sensations se changera facilement en curiosité pour les organes, les siens et ceux d'autrui. Mais il n'y a aucune raison de donner une signification érotique à l'intérêt puissant que suscitent en lui ses sensibilités organiques c'est l'âge où il est encore inapte à trouver dans le monde des réalités objectives les intérêts ou les satisfactions propres à les réduire ou à les camoufler. Sans doute, les jouissances qu'il en tire, n'étant pas délimitées par d'autres, pourront-elles plus tard, à distance, lui paraître comme ayant été grosses de toutes les jouissances possibles. Mais si, avant toute différenciation, la jouissance est en effet d'une qualité unique, c'est un abus que d'en identifier les origines avec une de ses différenciation ultérieures." (Wallon, Les origines da caractère chez l'enfant, p. 25). Ces lignes expriment dans toute sa rigueur l'exigence phénoménologique en face des hardiesses de l'interprétation.
Le sexuel et le génital
Mais on ne peut nier que Freud ait reconnu ce problème à plusieurs reprises, dans l'Essai sur la sexualité infantile, il signale la difficulté d'affirmer la nature sexuelle de ces jouissances infantiles; il a insisté à mainte reprise sur la distinction du sexuel et du génital : une expérience, pour n'être pas génitale, peut cependant être sexuelle. Si ce n'était là qu'une question de mots, on pourrait ne pas appeler sexuelles ces jouissances et ces expériences puisqu'elles n'ont rien à faire, au stade infantile, avec la distinction des sexes et leur rapprochement. Mais si l'on se place au point de vue de l'évolution, on les voit s'intégrer dans les comportements nettement sexuels, ou bien l'hypertrophie de la perversion traduit la persistance de leur prédominance ou de leur solitude première; à ce stade adulte, on n'hésite généralement pas à les considérer comme sexuelles.
Or le sont-elles? ou ne sont-elles pas plutôt le fait d'une sensualité qui n'atteint pas à la sexualité? Mais alors elles ne tirent leur valeur sexuelle que de l'accompagnement de manifestations génitales et la distinction établie entre le sexuel et le génital tombe. Bien des objections faites à la théorie freudienne de la sexualité infantile sont dirigées contre la qualification de "sexuel" et disparaissent si l'on se contente de parler de sensualité infantile, et d'une sensualité dont nul ne conteste, d'ailleurs, les possibilités de polymorphisme et de perversité.
Sexualité et personnalité
Si on les envisage dans l'ensemble dont elles font partie, c'est-à-dire dans l'ensemble de la personnalité, ces jouissances et Ces expériences non génitales peuvent être mieux comprises et mises en place. W. Stern appelle période de l'espace buccal la première étape du développement de l'enfant. Si la bouche est le plus précoce des moyens d'action sur les choses, elle est aussi "le système le plus précis de références qui permette à un enfant de cet âge d'attribuer aux choses leur qualité de volume et de forme" (Wallon).
Sans doute serait-il bien artificiel d'isoler dans la continuité du vécu l'action, la connaissance et l'affection, et il se peut que tout soit porté par l'unique courant d'une volonté de vivre et d'une énergie psychique que l'on peut appeler libido; mais si la connaissance en procède, elle s'en distingue; et quelque interprétation qu'on en donne elle est ce qu'elle est avant d'être autre chose : une expérience vécue spécifique et irréductible.
De même, comment comprendre l'exhibitionnisme de l'enfant si l'on ne tient compte de son esprit de parade; s'il s'exhibe c'est pour attirer l'attention sur lui; bien des pulsions exhibitionnistes de l'adulte ont le même but. Il se peut que les jeux sadiques ne soient aussi qu'un moyen particulier de mettre en jeu un matériel plus général, le "sensationnel-obscène" : situation dramatique, rôle héroïque seraient les vraies impulsions pour ces jeux, préludes des jeux d'Indiens et de la "politique de prestige" (Oswald Schwarz).
La doctrine freudienne tend à réduire la spécificité d'expériences concrètes au détriment même, peut-être, de la sexualité qu'elle dilue. Si l'on ne se contente pas d'opposer à son monisme une pluralité de fonctions distinctes, on est amené à l'idée d'une personnalité s'intègrent une multiplicité de fonctions et dont les stades évolutifs s'expriment par la même succession de structures sur des matériels qualitativement différents.