La vie sexuelle de l'homme
Eveil de la vie sexuelle
(Daniel Lagache)
Le langage a choisi, pour désigner un ensemble de phénomènes de divers ordres, un signe apparent et en effet caractéristique, au moins dans la moyenne des cas le mot puberté ne désigne à la lettre que l'apparition des poils sur le pubis. Certains auteurs ont même voulu tirer d'une relation quantitative entre les poils de pubis et ceux de l'aisselle un indice objectif du moment à partir duquel on peut dire d'un sujet donné qu'il est pubère (P. Godin). Chez la fille, la constatation de cette relation coïnciderait avec les premières règles. Plus souvent, c'est à ce seul signe que l'on se réfère. Chez le garçon, on prend comme repère la première émission séminale, beaucoup moins facile à déterminer. De telles tentatives peuvent présenter un grand intérêt pratique; du point de vue statistique, il peut y avoir avantage à employer un caractère apparent, mesurable. Mais ce serait une erreur de confondre le signe avec le signifié.
Aucun signe ne constitue à lui seul la puberté, dont le tableau comprend une pluralité de signes hétérogènes, apparaissant à des époques successives, si bien que l'on a pu dire qu'il n'y avait pas une mais des pubertés (Champy). En fait il y a bien une puberté, si l'on veut considérer non la pluralité des symptômes, mais la totalité de l'individu, corps et âme, dans son milieu matériel et social, et la suite de son développement; alors la puberté apparaît comme cette crise de l'existence humaine qui sépare l'enfance de l'âge adulte, crise dont le décours est souvent appelé adolescence. La signification essentielle en est peut-être l'évolution vers l'aptitude à la procréation, dont la première ponte d'ovule chez la fille, l'apparition de spermatozoïdes dans la sécrétion testiculaire chez le garçon sont la signature. Et il existe en effet des espèces, les Lamproies par exemple, chez lesquelles la procréation puis la mort suivent de près l'évolution pubertaire.
Mais, dans l'espèce humaine, ce n'est pas encore assez que d'ajouter à ces déterminations l'apparition des caractères sexuels secondaires ou tout au moins l'accentuation d'un dimorphisme sexuel déjà manifeste antérieurement; une telle "réduction biologique" n'a pour elle qu'une apparence scientifique qu'elle doit à la matérialité de ses constats et de ses explications; elle ne recouvre pas l'étendue ni n'épuise la profondeur d'un règne proprement humain par rapport auquel il faut tenter d'apprécier la nature et la signification de la crise pubertaire, même si le moteur de ce processus est bien la croissance des glandes génitales.
L'âge de la puberté
Dans une telle perspective, le problème de l'âge de la puberté ne présente pas un très grand intérêt.
Chez les filles, la menstruation apparaît en moyenne vers treize ans, plus tôt chez les brunes que chez les blondes, chez les citadines que chez les villageoises, dans les classes aisées que dans les classes pauvres, plus tôt aujourd'hui qu'il y a trois quarts de siècle, plus tôt dans les pays chauds que dans les pays froids et, semble-t-il aussi, plus ou moins tôt selon la race, la famille (Vignes).
La puberté du garçon serait à tous les points de vue plus tardive que celle de la fille. Mais il est préférable, on l'a vu, de considérer la puberté comme un développement s'étalant sur une certaine période plutôt que comme un état constitué après un fait déterminé; du point de vue somatique, on peut fixer les limites de cette période de onze à treize ans chez la fille, de douze à quatorze ans pour le garçon; mais, du point de vue psychique, le développement commence vers neuf ou dix ans et se continue après l'achèvement de la puberté somatique, jusque vers vingt ans, avec une tendance à se prolonger davantage chez le garçon.
C'est donc bien toute la transition entre l'enfance et l'âge adulte qu'enveloppe le concept de la puberté. Si bien que l'imprécision et la variabilité des chiffres ont peu d'importance, la puberté tirant sa signification de ce qui la précède et de ce qui la suit.
La sexualité infantile
Le sexe se définit par les caractères des produits qui interviennent dans la fécondation ou des individus qui en sont porteurs. Ceux-ci, lorsqu'ils sont porteurs à la fois de spermatozoïdes et d'ovules, sont dits hermaphrodites ou dioïques; dans le cas contraire, on dit qu'il y a gonochorisme ou séparation des sexes. C'est le cas de l'espèce humaine où cette séparation est manifeste dès la naissance par la structure des organes génitaux, caractère sexuel primaire, et par des caractères sexuels secondaires (le poids supérieur des enfants mâles, par exemple).
La distinction des sexes
Données embryologiques
La distinction des sexes apparaît dès la vie ftale. C'est aux environs de la 6e semaine que l'ébauche génitale se différencie en ovaire ou en testicule. Vers le 5e mois de la vie embryonnaire, il y aurait (Lip-Schütz, Ashner) comme un début de puberté; chez l'embryon femelle, on constate un début d'ovulation et c'est pendant cette période et peu après la naissance, selon la plupart des auteurs, que se forment les ovules. Vers le 5e ou le 6e jour de la vie, on observe assez souvent une crise génitale que traduit chez la fille un écoulement rappelant les règles et une poussée de congestion mammaire; les uns l'attribuent à la cessation de l'influence exercée par la sécrétion interne du placenta, d'autres à l'action de l'ovaire maternel s'exerçant à travers le placenta. Puis tout rentre pour de longues années dans le silence et l'utérus, en particulier, subit une nette régression.
La différenciation des sexes et une poussée génitale spécifique apparaissent donc précocement. Il n'en existe pas moins, au début de la vie ftale, une période où il est impossible de prévoir le sexe futur. Cette période doit-elle être considérée comme une période d'indétermination réelle?
Les données de l'embryologie font généralement admettre une phase de bisexualité originelle, dont on constate les vestiges à la période de différenciation unisexuelle. Entre les organes génitaux de l'un et l'autre sexe il est possible d'établir une homologie étroite l'ovaire et le testicule sont issus des mêmes formations embryonnaires; la prostate est une ébauche d'utérus, et le clitoris un pénis en miniature. Cette homologie n'est pas une raison suffisante pour parler de bisexualité actuelle ou potentielle. Les premières semaines de la vie ftale peuvent-elles être considérées comme une période d'équipotentialité?
Un argument théorique contre cette hypothèse est que l'on ne comprendrait pas l'évolution ultérieure vers l'un ou l'autre sexe. Un argument de fait résulte de tout ce que l'on sait aujourd'hui sur la détermination du sexe. Pendant longtemps les opinions se sont partagées entre la progamie, la syngamie et l'épigamie, théories selon lesquelles, respectivement, le sexe était déterminé avant la fécondation, au moment de la fécondation, ou après.
Données de la génétique
Aujourd'hui la plupart des auteurs ont adopté la théorie de la syngamie, surtout en raison de découvertes qui ont montré la concordance de particularités structurales des gamètes et du sexe de l'embryon issu de leur union.
Lorsqu'une cellule se divise pour se reproduire, la substance colorante du noyau ou chromatine se divise en un certain nombre de chromosomes, nombre caractéristique de l'espèce. La genèse des gamètes mâles et femelles destinées à se fusionner comporte la réduction du nombre des chromosomes à la moitié du nombre normal pour l'espèce. Or on a trouvé dans les noyaux des cellules sexuelles, outre les chromosomes normaux, un ou plusieurs chromosomes accessoires, ou hétérochromosomes, ou allosomes.
Ces chromosomes ne sont pas répartis également entre tous les spermatozoïdes alors qu'ils le sont entre tous les ufs; dans d'autres espèces, c'est le contraire que l'on constate. De toute façon, la fusion des gamètes entraîne la production de deux formules chromosomiales certains embryons ont plus de chromosomes que d'autres. L'expérience montre que, suivant l'espèce, les uns sont voués au sexe mâle, les autres au sexe femelle. Tels sont, réduits à l'essentiel, les faits de génétique qui paraissent en faveur d'une détermination rigoureuse du sexe et qui tendent à l'assimiler à un caractère héréditaire soumis aux lois de Mendel.
Données morphologiques et physiologiques
Doit-on tirer de là la notion d'une uni-sexualité stricte ayant pour cause les hétérochromosomes? En fait, il semble qu'avant comme après la fécondation certains facteurs sont capables d'influer sur l'évolution vers l'un ou l'autre sexe.
C'est ainsi que Kusschakewitch, Witshi ont établi que, chez les Grenouilles, les ufs hypermatures donnaient un pourcentage très élevé de mâles; les embryons soumis à un froid relatif donnent surtout des femelles, les embryons soumis à une chaleur relative donnent surtout des mâles; les facteurs endocriniens peuvent également jouer dans cette première flexion de la glande génitale.
Certains auteurs n'hésitent pas à voir dans le métabolisme de l'uf fécondé la cause primordiale de la différenciation sexuelle. Certes on ne peut contester la frappante coïncidence qui existe entre la répartition des chromosomes et le sexe. Mais il se peut que cette répartition ne soit qu'un témoin très apparent de phénomènes qui se passent dans l'organisme tout entier. D'autres particularités morphologiques peuvent d'ailleurs coïncider avec la répartition des chromosomes c'est ainsi que chez certains Pucerons (Phylloxera) les ufs destinés à engendrer des mâles et ne renfermant qu'un seul hétérochromosome au lieu de deux sont sensiblement plus petits.
Gynandromorphisme et intersexualité
La distinction établie par Richard Goldschmidt entre le gynandromorphisme et l'intersexualité parait de nature à montrer comment, aujourd'hui, se pose le problème et s'en ébauche la solution. "Un gynandromorphe est un individu qui se présente extérieurement comme une mosaïque des deux sexes, dans laquelle les parties mâles et femelles ont la constitution chromosomique mâle ou femelle. Si l'on pouvait découper une femelle et un mâle et combiner les fragments obtenus pour former un nouvel être complet, on aurait un vrai gynandromorphe." Cette anomalie est due à un mauvais fonctionnement de la répartition chromosomique, par exemple à une double fécondation ou à la perte d'un hétérochromosome.
L'intersexualité est différente à la fois dans sa cause et dans ses résultats : un intersexué est un individu qui a commencé son développement avec son sexe génotypique, qu'il tient de la répartition chromosomique, et qui l'achève avec le sexe opposé. Ce n'est pas une mosaïque dans l'espace, c'est une mosaïque dans le temps. Ce qui est troublé, ce n'est pas la répartition chromosomique, qui est celle du sexe initial, c'est la physiologie de la différenciation sexuelle. La structure des intersexués dépend du moment où se fait le changement de sexe, ou point de virage. L'écart par rapport au type du sexe initial est d'autant moins marqué que le point de virage se place à un stade plus avancé de la morphogénèse.
Mais, si le processus chromosomique n'est qu'un témoin très apparent de phénomènes morphologiques et physiologiques moins évidents, on peut se demander si le gynandromorphisme n'est pas un cas extrême et très précoce d'intersexualité.
Au total, le point de vue génétique tend à faire admettre comme normale une détermination rigoureuse du sexe; le point de vue morphologique et physiologique oriente au contraire vers l'hypothèse d'une bisexualité originelle et d'une équipotentialité persistante. Les faits d'intersexualité semblent indiquer une indétermination d'autant plus grande que l'on envisage des stades plus précoces du développement ontogénique.
Les méthodes
Les origines de la vie psychique sont peut-être le chapitre le plus obscur de la psychologie, parce que ce psychisme est très éloigné de celui de l'adulte qui essaye de le comprendre. Avant la fin de la troisième année, époque de la crise de la personnalité, de l'affirmation du moi et de l'objet, l'être humain offre a l'adulte qui l'observe des manifestations proprement incompréhensibles, c'est-à-dire a quoi l'adulte ne peut avec efficacité et sans erreur appliquer les catégories selon lesquelles se comprend une conscience socialisée c'est le stade du "syncrétisme indifférencié" de \Wallon. On a parlé à ce propos de psychologie "abyssale". Y reconnaître d'emblée l'existence de manifestations sexuelles paraît difficile et dangereux; quel critère nous garantira la nature sexuelle d'une expérience vécue? et que faut-il entendre par sexuel?
Si l'on en croit Freud, l'existence d'une sexualité infantile aurait généralement été méconnue avant l'ère psychanalytique on a admis que l'instinct sexuel faisait défaut a l'enfance et qu'il s'éveillait a la puberté; les auteurs qui se sont appliqués a l'étude de l'adulte ont donné une grande importance a la recherche des antécédents héréditaires mais négligé la "préhistoire individuelle" sans laquelle on ne peut guère faire la part des conditions héréditaires qui n'en sont que la limite. La cause de cette omission serait d'une part l'attitude des auteurs, faite de réserves conventionnelles, d'autre part un phénomène propre a l'enfance, l'amnésie infantile, qui couvre d'un voile épais pour la plupart des humains les six a huit premières années de leur vie. Mais cette amnésie représentative n'entraîne pas l'amnésie affective les traces des impressions d'enfance subsistent dans la profondeur et exercent une action constante sur l'évolution ultérieure.
De la conscience adulte à la conscience infantile
La méthode d'étude de la sexualité infantile ne peut donc être directe ce sont ses traces dans le psychisme de l'adulte, retrouvées par l'analyse régressive, qui enseigneraient la signification véritable de manifestations obscures dans le psychisme indifférencié de l'enfant, données qui doivent rejoindre celles de l'observation directe et l'analyse des névroses infantiles. Prendre comme matériel la personnalité adulte, passer ensuite a la conscience infantile en affirmant le caractère sexuel de certaines expériences vécues cette méthode sera légitimée par l'affirmation que la sexualité est coextensive a la personnalité et que celle-ci n'est en quelque sorte qu'un développement ou une transposition de celle-là.
De la conscience infantile à la conscience adulte
D'autres ont tendance a aborder la sexualité infantile d'un point de vue inverse, que l'on peut appeler formel. Pour Charlotte Bühler série de structures successives caractérisent les étapes du développement enfantin.
Le premier stade est celui de la fonction pure : l'enfant manipule avec n'importe quel matériel. A partir de la fin de la 1er année la manipulation fait intervenir les qualités spécifiques du matériel; à partir de la fin de la 2ème, l'enfant s'aperçoit que l'on peut créer une uvre. Les relations interpsychologiques évoluent parallèlement après la phase du contact social non spécifié, sans détermination individuelle, où diverses personnes peuvent indifféremment se substituer l'une a' l'autre, vient une phase de contact spécifique où l'enfant tient compte des caractères individuels; la possibilité de créer une uvre se traduit dans l'ordre des relations sociales par le développement d'une communauté. De la 5ème à la 8ème année se déroule une phase d'objectivisme impliqué par le souci du réel, que caractérise la possibilité du travail, la notion du devoir, la préoccupation des autres. La sexualité n'apparaît donc que comme une relation parmi d'autres; elle relève de modes plus généraux de comportement et de pensée dont on a vu l'organisation et le développement.
Tels sont les deux points de vue, nettement opposés l'un a l'autre, d'où peut être envisagé le problème de la sexualité infantile.