La seconde génération : Les grands artistes classiques

 Racine

Jean Racine (1639-1699) fut élevé à Port-Royal. C’est là qu’il acquit sa conception janséniste des passions et son sentiment du grec. Jeune homme, il rompit avec ses anciens maîtres. Mais après onze ans de production théâtrale, il leur revint : il renonça au théâtre, se maria et leur resta fidèlement attaché jusqu’à sa mort. Il avait une âme de poète, essentiellement sensible et passionnée. Ses principales œuvres sont : une comédie, Les Plaideurs (1668), et neuf tragédies : Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bérénice (1670), Bajazet (1672), Mithridate (1673), Iphigénie (1674), Phèdre (1677), Esther (1689), Athalie (1691). 

Racine laisse à la tragédie les caractères qui la définissaient chez Corneille. Mais il y coule un esprit nouveau. Il veut que l’action soit simple (et non plus complexe), vraisemblable (et non plus extraordinaire), réduite au jeu naturel des sentiments (et non plus menée par des incidents extérieurs). Il prend comme matière de son observation, non plus des caractères, mais des passions en état de crise aiguë : par suite les unités ne le gênent point. De toutes les passions, la plus universelle et la plus terrible dans ses effets est l’amour. Racine le montre cruel et irrésistible, conformément à ses observations propres et à la doctrine janséniste qui livre l’homme privé de la grâce à la tyrannie de ses instincts. Il excelle surtout à peindre les âmes féminines ou les amoureux qui ne sont pas aimés. L’histoire est d’abord pour Racine un moyen d’atténuer le réalisme de son observation. En outre, il l’aime pour les visions qu’elle lui procure ; car il est poète autant que psychologue. Il a de chaque sujet une vision poétique qu’il s’efforce de rendre ; à cela se limite son exactitude historique. 

Les qualités principales du style de Racine sont : la simplicité, la propriété des termes, la   poésie, l’harmonie. L’art de Racine, fondant dans une forme parfaite de pénétration psychologique et la puissance poétique, est l’expression la plus pure du génie classique. 

Vie de Racine. Son caractère 

Jean Racine naquit à la Ferté-Milon, en 1639, dans une famille de petite bourgeoisie qui avait déjà avec Port-Royal des attaches multiples. Orphelin de bonne heure, il passa ses premières années auprès de sa grand’mère ; puis celle-ci, se retirant elle-même, au monastère des Champs, confia aux Messieurs de Port-Royal le soin de parfaire l’éducation de l’enfant à l’instant précis où l’Ecole qu’ils tenaient était licenciée par l’autorité royale. Réduits à cet unique élève si sensible et si bien doué, ces maîtres excellents mirent tous leurs soins à le former. Ils le marquèrent de l’empreinte janséniste à une profondeur que lui-même ne découvrit que plus tard ; et ils lui donnèrent la connaissance solide et le sentiment délicat de l’antiquité grecque. Pendant trois ans le petit Racine vécut à Port-Royal des Champs, privé de tout compagnon de son âge et se grisant en cachette de littérature dans le silence de la vallée solitaire où se dressait ce sanctuaire de la sainteté. 

A dix-neuf ans, il va faire une année de philosophie à Paris. C’est alors qu’il s’émancipe, se lie avec des poètes, de beaux esprits, avec son compatriote Jean de La Fontaine, écrit, obtient du roi un présent de cent louis et une pension de six cents livres ; il fréquente des comédiens, il s’essaie à la tragédie… Port-Royal s’alarme ; et tous, maîtres et parents, se liguent pour l’envoyer dans le Languedoc, auprès d’un oncle qui était grand-vicaire d’Uzès et qui devait le pourvoir d’un « bon bénéfice. »  il part sans enthousiasme ; pendant que son oncle lui cherche vainement quelque charge écclésiastique qui soit vacante, il continue à lire les poètes, à faire des vers galants, à correspondre avec ses amis parisiens. 

Finalement, - le chanoine n’ayant pu lui procurer « la moindre chapelle, » - il revient à Paris, plus poète que jamais et résolu à faire une carrière profane. Après tout, il est maître de lui-même ; sa seule parente vivante est maintenant une tante retirée à Port-Royal des Champs, qui du reste, pendant les quinze années de la vie mondaine de son neveu, l’adjurera inlassablement de revenir à Dieu. Il retrouve La Fontaine, il se lie avec Boileau et Molière ; avec eux, il hante les cabarets fameux : le Mouton Blanc et la Croix de Lorraine. Il voit les libres compagnies ; il éprouve les plaisirs et les passions ; il vit ce qu’il doit peindre. Les deux premières pièces qu’il donne achèvent de le brouiller avec Port-Royal : irritable comme une femme, il prend pour une phrase de Nicole qui ne le concernerait point, et se croyant traité « d’empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles, » il lance contre ses anciens maîtres une lettre extrêmement caustique et agressive qui eût été suivie d’une autre, sans l’intervention de ce brave cœur de Boileau. Plus tard, Racine devait regretter amèrement sa mauvaise action. 

Andromaque (1667) eut un succès comparable à celui du Cid. Six autres chefs-d’œuvre, en dix ans, lui succédèrent, soulevant l’admiration de la cour et de la ville, mais aussi, dans le clan des rivaux et des envieux, des critiques si méchantes, des cabales si perfides, que Racine en fut perpétuellement ulcéré au milieu de sa gloire.  

Soudain, en pleine possession de son génie, en pleine force de production, - il avait trente-sept ans, - il répudie ce qui avait été jusqu’alors sa principale raison de vivre ; sacrifice inouï il anéantit les œuvres commencées ; il renonce au théâtre, au monde ; il veut se faire chartreux (1677). C’est que la foi de sa jeunesse s’est réveillée dans son cœur. Déjà il avait écrit Phèdre avec l’intention avouée de se concilier Port-Royal ; et Port-Royal, ayant jugé Phèdre « parfaitement belle et chrétienne d’inspiration, » rouvrit ses bras à son fils repentant. 

Sur le conseil de son confesseur, Racine se maria : il épousa une simple et médiocre bourgeoise, qui n’avait même pas lu les tragédies de son mari. Il en eut deux fils et cinq filles. Vers le même temps, Louis XIV lui demanda, ainsi qu’à Boileau, d’écrire son histoire, il regarda « le choix de Sa Majesté comme une grâce de Dieu qui lui procurait cette importance occupation pour le détacher entièrement de la poésie. » Il s’y voua entièrement. Deux fois cependant, à la requête de Mme de Maintenon, il céda à la tentation d’écrire pour le théâtre : il composa Esther (1689) et Athalie (1691) pour les demoiselles de Saint-Cyr. A part ces deux exceptions, il mena la vie régulière d’un père de famille et d’un chrétien fermement et publiquement attaché à Port-Royal. C’est à cette amitié hautement avouée pour les jansénistes qu’il faut sans doute attribuer le refroidissement de la faveur royale à son égard. Il le ressentit avec sa vivacité ordinaire, et ses derniers jours en furent attristés. Il mourut en 1699 courageusement, chrétiennement, ayant autour de lui sa famille et son vieil et fidèle ami Boileau. Il fut enterré, comme il l’avait demandé, à Port-Royal, aux pieds de la tombe de M. Hamon, le plus aimé de ses anciens maîtres. 

Une sensibilité infiniment délicate, un esprit mordant, un amour-propre irritable, beaucoup d’ardeur et d’impétuosité jusqu’à ce que la religion l’eût réglé, voilà ce que la vie de Racine nous montre en lui : c’est une âme de poète, essentiellement passionnée. Retenons surtout ces deux points : son éducation janséniste et son sentiment du grec ; ils sont indispensables à l’explication de son œuvre. 

Analyse des principales pièces de Racine. 

L’œuvre dramatique de Racine comprend douze pièces : une comédie, Les Plaideurs (1668), et onze tragédies, dont les deux premières sont imitées de Corneille mais dont les neuf autres sont des chefs d’œuvre originaux : Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bérénice (1674), Phèdre (1677), Esther (1689), Athalie (1691). 

Andromaque (1667). – Source principale : Virgile, Enéide, Racine s’est également inspiré d’Homère (Iliade) et d’Euripide (Andromaque). La scène est en Epire, a la cour de Pyrrhus, fils d’Achille. Troie prise, Pyrrhus a eu dans sa part de butin la veuve d’Hector, Andromaque, et son fils Astyanax. Il s’est épris de sa belle captive, au point de reculer sans cesse son mariage avec sa fiancée Hermione, fille de Ménélas, déjà arrivée dans son palais. Alarmés par cette situation, les rois grecs confédérés ont envoyé une ambassade à Pyrrhus pour le sommer de leur livrer le fils d’Hector. Or l’ambassadeur, Oreste, nourrit le secret espoir que Pyrrhus refusera de lui livrer l’enfant et le laissera libre de ramener en Grèce Hermione sa cousine, dont il est depuis longtemps amoureux. C’est en effet le tour que prennent d’abord les choses. Mais l’inébranlable attachement au souvenir d’Hector que montre Andromaque change les dispositions de Pyrrhus : il épousera Hermione, qui l’aime passionnément, il livrera l’enfant. Andromaque désespérée se résout alors à épouser Pyrrhus, de façon à « l’engager à son fils par des nœuds immortels » ; après, elle se tuera. Hermione, abandonnée

La poétique de Racine 

Racine n’apporte pas la formule nouvelle au théâtre. Il laisse à la tragédie les caractères qui la définissaient chez Corneille : l’action enfermé dans les trois unités, l’intérêt placé dans l’expression des  caractères, l’allure du drame fortement noué et débarrassé de toutes les manifestations inutiles. Mais il y coule un esprit tout nouveau, en sorte qu’il semble être le créateur d’un système dramatique.

Des admirateurs de Corneille avaient contesté ses premiers succès. Il répliqua avec une ironie agressive dans la première préface de Britannicus et fit le procès de l’illustre vieillard qu’il était en train de supplanter. Il lui reprocha son goût pour l’extraordinaire, pour les intrigues compliquées, pour les déclamations. A cette conception qu’il juge périmée, il oppose la sienne : il veut une action qui « jamais ne s’écarte du naturel pour se jeter dans l’extraordinaire, » - qui soit « simple, chargée de peu de matière, » - et qui s’avance « par degrés vers sa fin, soutenue seulement par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages . » La préface de Bérénice est plus explicite encore. (On sait que les deux poètes avaient traité simultanément le sujet ; Corneille avait cru devoir étoffer l’intrigue, Racine s’en était gardé.) Il déclare que le sujet lui a plu parce qu’il le trouvait extrêmement simple, » par là même vraisemblable, et digne d’être traité, à condition de respecter sa simplicité : « toute l’invention consiste à faire quelque chose de rien » sans recourir à « ce grand nombre d’incidents qui a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez l’abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l’élégance de l’expression. » Ainsi la tragédie de Racine sera simple. Elle sera vraisemblable et naturelle. Et elle sera réduite au jeu des sentiments.

Elle sera vraisemblable et naturelle : Racine, comme tous ses amis, n’avait souci que de la vérité. Il est aisé de réduire la matière de ses sujets légendaires ou historiques les plus éclatants à de simples faits-divers, pareils à ceux que les journaux relatent à chaque instant. Une femme délaissée qui fait assassiner son amant par un rival, ne voilà-t-il pas Andromaque ? Cette volonté de traiter sans concession « au méchant goût du siècle » la simple, la générale, l’humaine vérité, exclut naturellement l’intrigue romanesque, les moyens compliqués ou surprenants, et s’accommode au contraire des ressorts les plus triviaux ; à tel point qu’on a pu dénoncer certaines affinités entre l’action dans la tragédie de Racine et l’action dans la comédie de Molière : Mithridate tendant un piège à Monime évoque Harpagon tendant le même piège à Cléante. Au fond, Molière et Racine travaillent sur la même matière : les passions humaines. Mais tandis que le premier atténue l’aspect tragique de ces passions, le second le pousse en pleine lumière et en fait prévoir des effets sanglants.

Et la tragédie de Racine sera réduite au jeu des sentiments. Ceci est encore une nouveauté : comme chez Molière, l’intrigue n’aura pas d’intérêt par elle-même : elle sera subordonnée à la peinture des caractères ; c’est le besoin de développer ceux-ci sous tous leurs aspects qui suggérera à l’auteur telle complication intéressante. Saint-Evremond l’a justement remarqué : « Autrefois on prenait un grand sujet et on y faisait entrer un caractère un caractère ; maintenant on forme sur les caractères la constitution du sujet. » Il fallait que Thésée fût réputé mort pour que Phèdre osât faire cette déclaration d’amour « qu’elle n’aurait jamais osé faire tant que son mari était vivant ; » il fallait qu’il revînt pour qu’elle entrât « dans cette agitation d’esprit qui la met hors d’elle-même » et la rend complice d’un crime (préface de Phèdre). Parfois même, la situation posée, l’intrigue disparât ; ainsi dans Andromaque, dans Bérénice, le drame est tout intérieur (comme dans Le Misanthrope). Pareille simplification eût été impossible à Corneille. Il peignait la volonté, qui a besoin, pour se manifester, d’obstacles extérieurs sans cesse renouvelés ; tandis que les passions portent leurs obstacles en elles-mêmes et s’y déchirent. 

En un sens, Racine a resserré le domaine de la tragédie : il ne crut point suffisant, comme Corneille, de présenter des caractères ; il estima nécessaire de les saisir dans la passion, et même dans une crise aiguë de passion. Il est certain qu’en vingt-quatre heures une âme ne se montre pas naturellement tout entière et jusqu’au fond, si quelque violente agitation ne la remue. A la tragédie de caractère, telle que la pratiquait de plus en plus Corneille, Racine substitua donc la tragédie de passion.

Dans ces conditions, comment les unités l’auraient-elles gêné ? Elles le servent au contraire. Il se propose uniquement d’étudier le conflit des forces immatérielles et de montrer comment le dénouement en jaillit : pour cela il lui suffit, il lui est même nécessaire de choisir son point de départ tout près de son point d’arrivée, d’enfermer l’action, l’espace et le temps dans un tout petit cercle. Cette concentration permet seule de maintenir sans invraisemblance les âmes en état de crise. Or Racine produisait toujours ses caractères en travail, jamais en état purement sentimental. Il ne note ces états qui pourraient être purement passifs – les émotions – que dans la mesure où ils affectent la résolution à prendre, qui demeure la chose essentielle. Etudiez Phèdre, la grande passionnée : amour, pudeur, espoir, honte, remords, jalousie, repentir, il n’y a rien, dans cet être si riche, qui soit donné simplement comme modification sentimentale de l’être intime ; tout est évalué comme quantité d’énergie, produisant un certain travail, pour éloigner ou approcher tour à tour le personnage d’une action irréparablement bonne ou mauvaise. Voilà comment la tragédie de Racine, au lieu de s’étaler sans cesse en effusions lyriques, n’est au contraire qu’une suite rigoureuse de coups de théâtre. 

La peinture des passions chez Racine 

Qu’entendait Racine par le mot « passions ? » Il désignait ainsi ces forces impulsives qui sommeillent dans le cœur de l’homme, et qui font réapparaître chez le plus civilisé, quand elles se déchaînent, la brutalité naturelle. De toutes, la plus redoutable est l’amour. C’est pourquoi l’amour est le ressort principal des tragédies de Racine. 

L’amour qui naît, qui s’ignore ou qui veut plaire, y parle parfois le langage galant et précieux des salons : les jeunes héros, quand ils sont aimés, font souvent figure, selon le mot de Voltaire, de « courtisans français. » Ainsi Xipharès, Achille, Hippolyte. Mais ils ne jouent point les premiers rôles. Ceux qui les remplissent souffrent trop pour songer à autre chose qu’à gémir. Une force inconnue retourne leur âme jusque dans ses profondeurs ; elle les rejette sans cesse de l’angoisse à la fureur ; ils ne songent qu’à tuer ou à se tuer. Pyrrhus, Britannicus, Bajazet, Roxane sont assassinés ; Oreste devient fou ; Hermione, Atalide, Eriphile, Phèdre se suicident. Il n’est pas d’œuvre dramatique où l’amour produise plus souvent des sanglants effets. C’est à quoi auraient dû prendre garde ceux qui ont fait à Racine la réputation d’être « tendre » : la décence soutenue du langage n’aurait pas dû les tromper.  Racine est féroce au contraire, et les contemporains le jugèrent ainsi : ils estimèrent l’amour qu’il leur décrivait contraire à toutes les bienséances, et Racine, s’il les eût écoutés, eût adouci ses effets qu’ils trouvaient trop crus. 

Cette passion, si aisément cruelle, porte chez lui un autre caractère : elle est fatale. Ceux que la fureur d’aimer possède essaient en vain de lui résister, en vain ils s’analysent, se jugent, se condamnent même, comme Phèdre, que hante le désir de la pureté ; rien ne sert : Phèdre deviendra « malgré soi, perfide, incestueuse ; » l’homme est, quoi qu’il fasse, entraîné par sa passion, parce qu’elle est irrésistible. Cette conception de la nature humaine est proprement janséniste. Racine avait rompu avec ses anciens maîtres, mais leur doctrine était en lui : pour lui comme pour eux, la nature est faible, tiraillée entre l’instinct, la passion, la volonté, impuissante à se diriger quand elle est privée de la grâce. Ainsi, tandis que Corneille résout le conflit de la volonté et des passions par le triomphe de la volonté, Racine conclut au triomphe des passions ; et comme Corneille tend à supprimer les passions, il tend à supprimer la volonté. De là vient que les personnages de Racine sont plus près de nous que ceux de Corneille : c’est que dans nos âmes communes les abandons au sentiment sont plus fréquents que les résistances de la volonté. 

Et comme la faiblesse de notre nature éclate particulièrement dans la femme, le théâtre de Racine est surtout féminin. La volonté de la femme, pour Racine, est en général faible ou nulle ; sa raison est ployable ; elle suit surtout ses instincts. Il était naturel qu’il lui donnât la première place dans ses tragédies. Remarquons qu’à la même époque elle prenait précisément la première place dans la société.

 Racine a peint admirablement les âmes féminines, avec une finesse singulière. Il en a marqué toutes les nuances les plus délicates, mais surtout la forme et le mouvement caractéristiques : le sentiment faisant office de raison, l’extrême violence sortant de l’extrême faiblesse. Et il a varié son observation à l’infini, peignant non pas l’amour, mais cinq, dix amours dont pas un ne ressemble à l’autre. Plus faibles peut-être sont les hommes. Les amoureux aimés sont des galants agréables et rien de plus. Racine retrouve sa vigueur de touche dans les amants qu’on n’aime pas : Pyrrhus, Oreste, Mithridate, Néron. 

Racine ne s’est pas borné à étudier l’amour, et c’était le bien mal juger que de prétendre qu’il ne ferait plus de tragédies quand il ne serait plus amoureux. Dans les tragédies même où l’amour est tout, il y a des caractères où il n’est rien : Andromaque à la fois veuve et mère, Acomat, ministre réaliste uniquement attentif à ses intérêts politiques. Il est des tragédies où l’amour n’est qu’un prétexte : Iphigénie, Britannicus. Il en est même où il n’existe pas : Athalie, la peinture la plus hardie qu’on ait jamais faite de l’enthousiasme religieux. 

La vision poétique de Racine 

Il semble que la tragédie comme la comprenait Racine aurait pu se passer de l’histoire : elle ne renferme aucune invraisemblance à légitimer, elle est toute proche de la vie courante. Mais c’est précisément cette considération qui rendait nécessaire le choix de sujets historiques ; sans cela, les personnages, trop semblables « à ceux que nous avons vus de si près » manqueraient de prestige et de poésie : l’histoire leur en donne (préface de Bajazet). Racine demande donc à l’histoire d’envelopper de poésie le réalisme de son observation. Le service que lui demandait Corneille était tout autre. Du reste Racine n’aura pas plus que Corneille la superstition de l’histoire. Soin objet essentiel était de peindre les passions éternelles de l’âme humaine : il n’hésitera donc pas à modifier tel détail historique toutes les fois que cela sera nécessaire et ne heurtera pas trop l’idée générale que nous faisons du sujet. 

Mais une raison plus haute et plus impérieuse encore poussait Racine à puiser ses sujets dans l’histoire : c’est qu’il est poète ; c’est qu’un sujet, pour le retenir, doit se présenter non seulement comme une action dramatique, mais comme une vision poétique ; or la réalité immédiatement aperçue n’est pas poétique : elle le devient dans le recul de l’âge. C’est sans doute en vertu du même sentiment que les tragiques grecs, modèles de Racine, puisaient toujours leurs sujets dans leurs plus lointaines légendes. Il est du reste bien remarquable que Racine ait pris la plupart des siens chez les poètes (Andromaque, Iphigénie, Phèdre dans Euripide, Homère et Virgile) ou chez les historiens-poètes (Britannicus dans Tacite, « le plus grand peintre de l’antiquité », Mithridate dans Plutarque, le faiseur de biographies dramatiques où Shakespeare allait aussi chercher la poésie des passions) ou dans les livres saints (Esther, Athalie). 

Corneille, au contraire, a tiré presque tous ses sujets d’historiens sans valeur littéraire : c’est qu’il leur demandait seulement d’être historiens, c’est-à-dire garants de l’authenticité des faits. Racine s’est toujours efforcé de garder intacte cette vision poétique qui avait d’abord saisi son cœur. Il ne se pique pas d’exactitude archéologique, mais cherche à rendre avec soin l’originalité profonde de chaque légende, de chaque civilisation (civilisation romaine dans Britannicus, turque dans Bajazet, grecque dans Iphigénie, juive dans Athalie). Il est également sensible à toute la poésie qui s’est, au cours des âges, amassée autour de ses héros. Bien que mus par des passions éternelles et universelles, ils ne sont pas seulement pour lui des types généraux de l’humanité situés à divers moments de l’histoire ; ils parlent à son imagination, il s’applique à les évoquer tels qu’ils sont d’après l’histoire et c’est pourquoi ils paraissent plus individuels que les héros de Corneille, qui n’a souci que de les faire ressembler à son idée. Son Andromaque, c’est l’Andromaque d’Homère et de Virgile ; son Oreste, c’est l’Oreste fatal d’Eschyl et d’Euripide. Britannicus est un vigoureux tableau de la Rome impériale peint avec les sombres couleurs de Tacite. Mithridate, c’est, en même temps qu’un vieillard amoureux, le despote asiatique, cruel et même héroïque dont Plutarque lui donnait l’idée. Autour d’Iphigénie il a pris plaisir à évoquer toute la Grèce homérique. Phèdre a une poésie plus prestigieuse encore. On ne saurait citer tous les vers qui créent, autour de cette dure étude de passion, une sorte d’atmosphère fabuleuse, enveloppant Phèdre de tout un cortège de merveilleuses ou terribles légendes, et nous donnant la sensation puissante des temps mythologiques :  

Noble et brillant auteur d’une triste famille,

Toi dont ma mère osait se vanter d’être fille,

Soleil…,

O haine de Vénus ! O fatale colère !

Dans quels égarements l’amour jeta ma mère !...

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !... 

Toute la poésie des Livres Saint est passée dans la prière d’Esther, leur force et leur âpreté dans Athalie. Songez à l’accès de fureur prophétique de Joad ; évaluez ce qu’il a fallu de puissance poétique, de hardiesse artistique, pour concevoir et pour offrir à ce monde de raisonneurs et d’intellectuels un prophète, un vrai prophète inspiré, délirant, dessinant l’avenir en images qui semblent actuellement extravagantes. 

Le style de Racine 

Le style de Racine a toujours été admiré. Pour sa simplicité d’abord : il est si naturel qu’il rase souvent la prose, comme disait Sainte-Beuve. Point de sublime ; point de mots à effets, de vers à détacher, à retenir. Racine ne fait pont, comme Corneille, de « pensées » ni de maximes. Le Qui te l’a dit ? d’Hermione, le Seigneur, vous changez de visage de Monime, le Sortez de Roxane, voilà le sublime de Racine : mots de situation, mots très simples, locutions de la conversation courante qui ne sont terribles ou pathétiques que par les causes qu’on leur connaît et les effets qu’on en pressent.  

La propriété de ce style est également remarquable. Racine emploie le mot noble quand il faut, le mot trivial quand il est nécessaire, le mot exact toujours (sauf dans les passages où il prête à ses personnages le langage conventionnel de la galanterie et des cours). Cette précision qui n’est jamais en défaut donne au style, tout simple qu’il est, une densité rarement égalée. 

Dans ce style si simple et si pur se coule une admirable poésie. La notation exacte de l’idée ne suffit pas à Racine. A tout instant, l’idée s’épanouit en images, s’élargit en tableaux qui la dépassent infiniment et qui ouvrent de larges échappées à l’imagination. Corneille, attentif à déduire des raisons, à établir des rapports, n’éprouvait guère ce besoin. Voici, sèchement énumérés par Corneille, les exploits de Thésée. 

Quand vous aurez défait le Minotaure en Crète,

Quand vous aurez puni Damaste et Périphète,

Sinnis, Phoea, Sciron… 

Et les voici, évoqués par Racine, - mais cette fois avec quelle puissance poétique : 

Les monstres étouffés et les brigands punis,

Procuste, Cercyon, et Sciron, et Sinnis,

Et les os dispersés du géant d’Epidaure,

Et la Crète fumant du sang du Minotaure… 

Les mots n’ont pas seulement pour Racine une valeur pittoresque. Ils ont aussi une valeur musicale. L’harmonie du vers racinien est justement célèbre. Elle tient à un sens exquis de la qualité expressive des sons, à l’habile distribution des accents rythmiques et des coupes secondaires. Toute cette habileté prosodique s’étale au grand jour dans Les Plaideurs, où elle constitue un élément de comique ; mais dans les tragédies, elle ne se trahit plus que par des dessins mélodiques d’une grande souplesse et d’une extrême pureté :

 Dans l’Orient désert, quel devint mon ennui !

Je demeurais longtemps errant dans Césarée,

Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée !

 La simplicité, la propriété, la poésie, l’harmonie, - voilà les grandes qualités du style racinien.

 Aucun art ne semble plus simple ; aucun n’est plus complexe en réalité puisqu’il unit, dans une langue toujours claire et toujours musicale, la pénétration psychologique et la puissance poétique. On peut s’étonner que les romantiques, qui étaient poètes et artistes, aient traité si mal ce grand artiste et ce grand poète, mais il faut songer que Racine leur apparaissait à travers les pseudo-classiques qui leur en faisaient méconnaître le véritable caractère. Et surtout la poésie de Racine est tout juste l’opposé de la poésie romantique : elle n’est pas l’épanouissement de l’individualité, impérieuse et capricieuse ; elle est tout impersonnelle. Par là le théâtre de Racine, quelque poétique qu’il soit, est l’expression la plus parfaite du génie classique.

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