La seconde génération des grands artistes classiques
Molière
La comédie moderne s'est constituée lentement par le groupement d'éléments dispersés dans d'autres genres très en faveur: la tragi-comédie, la pastorale, la farce. C'est la farce qui a joué le rôle principal. C'est d'elle que s'est inspiré Molière.
Molière (1622-1673), après de fortes études à Paris, mena pendant douze ans la vie de comédien nomade en province. En 1659, le succès éclatant des Précieuses Ridicules lui valut l'amitié de Louis XIV, dont l'appui lui permit de s'exprimer librement. Sa vie fut une vie de luttes et de labeur acharné: il était directeur de troupe, comédien, auteur.
Ses principales comédies sont: Les Précieuses Ridicules (1659), l'Ecole des Femmes (1662), Tartuffe (1664-69), Don Juan (1665), Le Misanthrope (1666), L'Avare (1668), Le Bourgeois Gentilhomme (1670), Les Femmes savantes (1672), Le Malade imaginaire (1673).
Il ne travaille guère ses intrigues. Ses dénouements sont artificiels. Il s'intéresse uniquement à la peinture des caractères. Il fait évoluer ses personnages dans la société contemporaine, et par là ce sont des originaux du XVIIe siècle. Mais il excelle à marquer en même temps ce que chacun d'eux a de général et d'universel, et par là ce sont des types éternels.
Molière a su faire vrai. Mais il a su en même temps faire comique. Il évite toujours l'impression douloureuse qui pourrait parfois naître de certaines situations ou des personnages sont engagés; et il grossit les moindres parcelles de comique que recèle la réalité. C'est de la réalité qu'il tire tous ses effets, jamais de la fantaisie burlesque ou de l'esprit de mots.
Sa morale est toute pratique et entièrement laïque, comme celle de Rabelais et de Montaigne. Elle proclame le droit pour chaque individu de développer sa nature, sous cette réserve que chacun respecte le droit analogue d'autrui. Elle exalte surtout les vertus altruistes et propose comme idéal la vie de famille.
Le style de Molière est avant tout un style de théâtre, énergique, copieux et toujours si exactement approprié au personnage qui parle que la personnalité de l'auteur semble avoir complètement disparu.
La comédie moderne: Origines.
La comédie moderne s'est constituée lentement par le groupement d'éléments dispersés dans d'autres genres très en faveur: la tragi-comédie, la pastorale, la farce.Certains de ces éléments - la représentation des murs et des milieux contemporains - se trouvèrent libérés lorsque Le Cid et Horace eurent définitivement fixé la notion de la tragédie proprement dite. Corneille lui-même essaya de les recueillir dans des pièces finement et justement observées, mais par trop dépourvues de ces effets qui font jaillir le rire. D'où viendra donc celui-ci?
De la farce, vieux genre national, tout retentissant de propos salés, de coups de bâton et de coups de pied dans le derrière. Le public en raffolait toujours. Molière sut en faire son profit: il est un "farceur" autant qu'un observateur réaliste. Il est même essentiellement un "farceur:" tout ce qu'il a pris ailleurs, il l'a ramené à la farce, il l'y a fondu, il l'en a agrandie et enrichie. La farce lui a appris à faire passer l'expression naïve et plaisante des sentiments avant l'arrangement curieux de l'intrigue et les grâces littéraires de l'esprit de mots. Et si sa comédie est à tel point nationale, c'est qu'il ne l'a pas reçue des mains de ses devanciers comme une forme savante aux traditions réglées: il l'a extraite lui-même de la vieille farce française, création grossière, mais fidèle image du peuple, il l'a portée à sa perfection sans en rompre les attaches à l'esprit populaire. S'il est unique, c'est précisément, n'en déplaise à Boileau, parce qu'il est le moins académique des auteurs comiques et le plus proche de Tabarin.
Vie de Molière. Son caractère.
Jean-Baptiste Poquelin - Molière est pseudonyme - naquit en 1622 à Paris, à deux pas de ce Pont-neuf où Tabarin s'immortalisait alors par ses parades. Il semblait naturellement destiné à prendre la suite de son père, marchand tapissier, fournisseur du roi. Cependant il fut mis au collège de Clermont (lycée Louis-le-Grand) qui était le collège élégant de l'époque; puis il suivit, chez un ami qui prenait des leçons particulières avec Gassendi, l'enseignement du célèbre philosophe, défenseur, contre Descartes, de la doctrine épucurienne; il fit son droit, reçut ses licences à Orléans.
En même temps, il prêtait serment pour la charge de tapissier et valet de chambre de Sa Majesté. Que voulait-il faire exactement? Entrerait-il dans la magistrature, à laquelle le destinait sa forte culture d'humaniste, - ou dans le commerce, où sa situation était toute faite? L'influence de ses amis Béjart, qui étaient acteurs (Madeleine Béjart était une actrice déjà fameuse), en décida autrement, et sans doute aussi l'appel impérieux de sa vocation dramatique. Un jour, - il avait vingt et un ans, - Jean Baptiste avertit par écrit son père qu'il renonçait à la charge de tapissier royal et lui demanda tout ce qui pouvait lui revenir de la succession de sa mère, "pour l'employer à l'effet mentionné." Quel effet? Une association avec la Béjart et quelques-uns de ses amis et parents pour fonder "l'Illustre Théâtre."
Les débuts furent très difficiles. De la rive gauche à la rive droite, l'Illustre Théâtre pourchassa le succès, qui ne vint point; et les dettes s'accumulaient, si bien que des créanciers firent emprisonner Molière. Mais ni lui ni Madeleine n'étaient gens à désespérer. Ils résolurent de tenter la fortune rebelle sur les grandes routes du Midi. Ces longues pérégrinations à pied ou à cheval, dans la poussière ou la pluie, autour de la charrette qui portait les malles et les décors, durèrent douze ans. Après quoi, fournie d'argent et de réputation, la joyeuse compagnie revint enfin à Paris. Et Molière débutait devant le roi (1685). Il avait trente-six ans. Ses études classiques lui avaient ouvert le monde de la poésie; ses années de misère et de vagabondage lui avaient donné une rare expérience des choses et des gens, ainsi que l'habitude de l'observation directe. Nul écrivain n'eut jamais de formation plus complète.
L'éclatant succès de la Farce des Précieuses Ridicules (1659) lui valut l'amitié de Louis XIV. Evénement capital, puisque seul l'appui royal pouvait lui permettre de s'exprimer librement, comme il a fait. A chaque succès en effet, ses ennemis se font plus nombreux: ce sont les précieux, les "grands comédiens," mes petits marquis, les auteurs jaloux dont il dédaigne "les critiques et les contre-critiques," si calomnieuses et infamantes qu'elles puissent être; ce sont les dévots, vrais ou faux, que le Tartuffe indigne et que le Don Juan scandalise, en même temps qu'il indispose les libertins; ce sont les parvenus de la bourgeoisie, les aigrefins de la noblesse, les charlatans de la médecine. Seul contre tous, mais appuyé par la bienveillance du roi et soutenu par l'amitié de Boileau, de La Fontaine, Molière fait bravement tête.
Au milieu de ces luttes acharnées, il lui faut faire vivre sa troupe, amuser le roi; il est directeur, comédien, auteur; il joue dans ses pièces, dans celles des autres, dans des ballets, dans des tragédies; et parmi cette agitation, parmi cette vie de fièvre, de soucis, de surmenage, il écrit un treize ou quatorze ans près de trente pièces, dont beaucoup sont en cinq actes et beaucoup des chefs-d'uvre.
Cependant sa vie intime était douloureuse: il avait épousé Armande Béjart, fille ou sur de Madeleine, plus jeune que lui de vingt et un ans. Ce mariage disproportionné l'empoisonna d'inquiétudes et d'amertume. Il souffrit profondément; mais il n'était pas sentimental, bien que sérieux et volontiers songeur. Ses contemporains l'appelaient "le contemplateur." De tant d'expériences accumulées dans sa vie intérieure comme dans sa vie extérieure, il tira une large connaissance des travers, des faibleses, des vices de l'humanité.
Certains ont voulu l'idéaliser. Sachons le voir comme il était: c'était un homme et un comédien, et il y avait d'étranges murs parmi les comédiens du XVIIe siècle, et les Béjart furent parmi les pires. Molière vivait dans le milieu le plus libre et le plus irrégulier de son temps. Mais il y conserva intacts son bon sens ferme et fin, ses instincts généreux et humains: ni la trahison de Racine, qui lui enleva sa meilleure actrice et porta ses pièces à la troupe rivale, ni les légèretés d'Armande ne purent l'aigrir contre l'ami déloyal et l'épouse infidèle; surtout il garda jusqu'au bout son infatigable activité et sa belle énergie: on sait que ce lutteur obstiné, se sentant touché à mort, rassembla ce qui lui restait de force pour jouer quand même et eut l'héroïsme de dissimuler aux spectateurs, par "un ris forcé," les premières convulsions de l'agonie qui le saisirent en scène. Deux prêtres, qu'on manda successivement, refusèrent de l'assister. Il fallut que sa veuve allât à Saint-Germain se jeter aux pieds du roi pour lui obtenir une sépulture en terre bénite. Encore l'enterrement eut-il lieu de nuit, sur l'ordre de l'archevêque de Paris (1673).
Analyse des principales comédies de Molière.
Rien n'est plus artificiel que la classification communément admise de ses pièces en farces, comédies de murs et comédies de caractères. Il n'est point d'uvre où les trois comiques ne soient représentés, à des degrés divers, selon les convenances dramatiques. La Farce des Précieuses Ridicules est avant tout une comédie sur les murs contemporaines, mais aussi une comédie de caractères, puisqu'elle dénonce un travers d'esprit éternel. Et telle comédie classée parmi les comédies de caractères, Le Misanthrope ou le Tartuffe, pourrait aussi bien être classée parmi les comédies de murs parce qu'elle ne dépeint les caractères généraux qu'à travers les formes particulières qu'ils revêtaient alors.
Les principales comédies de Molière sont: Les Précieuses Ridicules (1659); l'Ecole des Femmes (1662); Tartuffe (1664-1669); Don Juan (1665); Le Misanthrope (1666); L'Avare (1668); Le Bourgeois Gentihomme (1670); Les Femmes savantes (1672); Le Malade imaginaire (1673). Nous joindrons à l'analyse de ces pièces l'analyse d'une farce, Le Médecin malgré lui (1666).
Les Précieuses ridicules (1659)
Deux gentilshommes, La Grange et du Croisy, sont venus faire leur cour à la fille et à la nièce de Gorgibus, Magdelon et Cathos. Or les deux jeunes filles, récemment arrivées de province, ont "humé leur bonne part de cet air précieux qui a infecté Paris." Elles ont reçu les deux prétendants, dont les manières simples leur ont déplu, de façon si dédaigneuse qu'ils ont résolu de se venger. Un de leurs laquais, beau parleur, nommé Mascarille, se présente en habit magnifique chez les deux précieuses; il les éblouit par sa faconde et son grand air. Il est rejoint par un de ses camarades, Jodelet, en habit de vicomte. Mais au moment où elles se félicitent de voir "le beau monde prendre le chemin de venir chez elles," La Grange et du Croisy raparaissent brusquement, bâtonnent et dépouillent leurs laquais. Les deux précieuses, rouge de honte, pensent "crever de dépit" devant leurs amies qu'elles avaient envoyé chercher pour une petite sauterie improvisée; elles doivent par surcroît endurer les reproches de Gorgibus, homme de manières grossières mais de gros bon sens.
Les Précieuses Ridicules sont essentiellement une farce, c'est-à-dire une action souvent bouffonne mêlée de coups de bâton. A ce titre les acteurs y figurent soit sous leurs noms d'acteurs (La Grange, du Croisy, Jodelet), soit sous le nom du type conventionnel qu'ils représentent (Gorgibus, Mascarille). La matière de cette farce parut toute nouvelle: c'était la première fois qu'un auteur prenait directement pour sujet d'observation les murs contemporaines. Le succès de cette innovation fut éclatant: du coup, toutes les exagérations de l'esprit précieux se trouvèrent discréditées, et l'attention du roi fut fixée sur Molière.
L'Ecole des Femmes (1662)
Arnolphe se délecte au récit de toutes les infortunes conjugales. Il pense échapper à de telles disgrâces en épousant (à quarante-deux ans) une enfant de dix-sept ans, la jeune Agnès, qu'il a jadis acheté à sa mère, une campagnarde, et qu'il a fait élever dans la solitude, de façon à "la rendre idiote autant qu'il se pourrait." Or cette candeur tourne contre lui: car Agnès accueille sans défiance les assiduités du jeune Horace. Arnolphe a beau être averti de tous les succès d'Horace par Horace lui-même (qui ignore ses vues sur Agnès et l'a choisi comme confident), il ne peut empêcher "la jeune innocente et le jeune éventé" de déjouer toutes ses précautions. Le désespoir qu'il en éprouve est à la fois grotesque et touchant. L'action se dénoue de façon purement conventionnelle par la réapparition inattendue du père d'Agnès revenu à point nommé d'Amérique pour reprendre possession de sa fille et la donner au jeune Horace.
L'Ecole des Femmes est la première grande comédie de Molière. Elle suscita des polémiques ardentes, les unes concernant la valeur littéraire de la pièce, les autres sa valeur morale. Molière répondit aux unes et aux autres dans une petite pièce, La critique de l'Ecole des Femmes, où l'on voit un marquis, un pédant (Lysidas), une prude (Climène) attaquer la pièce de Molière dans le salon d'Uranie qui la défend, assistée par sa cousine Elise et surtout par le chevalier Dorante.
Tartuffe (1664-1669).
Orgon a deux enfants, Damis et Marianne; il a épousé en secondes noces la jeune Elmire. Tous seraient heureux, si Orgon et sa mère Mme Pernelle ne s'étaient entichés d'un certain certain Tartuffe, qu'ils considèrent comme un saint homme, mais pour Damis, Marianne, Elmire, Cléante (frère d'Elmire) et la servante Dorine, Tartuffe est un hypocrite, dont la "sacrilège et trompeuse grimace" est bien différente de la vertu des dévots veritables. Quoi qu'il en soit, Orgon a résolu de lui donner sa fille Marianne, qui est presque fiancée à Valère. L'intervention d'Elmire, qui essaie de détourner Tartuffe et l'aveuglement d'Orgon: car Tartuffe propfite du tête-à-tête pour faire à la jeune femme, en termes mystiques, une déclaration prudemment enveloppée; et Orgon, avisé de cette fourberie par Damis qui a surpris la scène, refuse de croire son fils, le chasse, fait à Tartuffe une donation générale de ses biens.
Il ne faut pas moins qu'une récidive de Tartuffe, cette fois, habilement provoquée par Elmire en présence de son mari caché, pour convaincre celui-ci: outré, il se montre et veut chasser l'imposteur. Mais celui-ci répond sur le ton d'un maître: la maison est à lui, du fait de la donation, et il détient en outre des papiers politiques compromettants que Organ lui a jadis confiés. Il les met sous les yeux du roi; Orgon serait perdu si "nous ne vivions sous un prince ennemi de la fraude:" l'exempt, que Tartuffe est allé chercher pour arrêter Orgon et qui l'a patiemment suivi, met soudainement la main au collet du misérable reconnu pour être un criminel que la justice recherche. Le roi pardonne à Orgon en considération de ses services passés. Marianne, naturellement, épousera Valère.
Molière dut combattre cinq ans, malgré l'appui du roi, pour obtenir le droit de représenter publiquement le Tartuffe. Les ennemis de Molière prétendaient qu'il avait englober dans la même attaque la fausse dévotion de la vraie piété, un curé fanatique demanda pour l'auteur "le feu, avant-coureur de celui de l'enfer." Il semble établi que Molière a visé l'action d'une société particulière, la Société du Saint-Sacrement, dont les memebres espionnaient la vie des particuliers.
Don Juan ou le Festin De Pierre (1665).
Don Juan a brusquement abandonné sa jeune femme, dona Elvire. Et il part en quête de nouvelles aventures amoureuses, suivi de Sganarelle, son valet, qui considère son maître comme "le plus grand scélérat que la terre ait porté," mais n'ose point le quitter parce que "un grand seigneur méchant homme est une terrible chose." Les frères d'Elvire le poursuivent jusque dans une forêt où il secourt du reste l'un d'eux assailli par des voleurs; car il n'est point lâche. Il le montre encore mieux en visitant le tombeau d'un commandeur qu'il tua en duel quelques mois auparavant: la statue, qu'il invite à diner par jeu, accepte d'un signe de tête.
Mais rien ne peut émouvoir ce cur endurci et sceptique: il accueille les énergiques réprimandes de son père avec impertinence, les adjurations de dona Elvire (qui va se faire nonne et voudrait le voir s'amender) avec un intérêt qui tient uniquement au charme nouveau que son costume prête à la jeune femme, et quand la statue du commandeur se présente, il l'accueille sans trembler. Mieux, il accepte d'aller dîner chez elle. Il se divertit encore à tromper son père, puis le frère d'Elvire, par des simagrées pleines d'onction; les présages se multiplient autour de lui sans pouvoir fléchir son âme orgueilleuse. Et quand la statue du commandeur surgit à son tour devant lui, il met sans trembler sa main dans la main de pierre qui l'entraîne dans l'abîme d'où jaillissent des flammes.
Don Juan était un sujet fort à la mode quand Molière le reprit. Il en atténua le caractère terrifiant et substitua au séducteur légendaire le grand seigneur libertin et débauché tel qu'il l'avait observé à Versailles. Il ne réussit pas, en attaquant le libertinage, à apaiser le parti des dévots qui s'opposait inlassablement à la représentation du Tartuffe, mais il jeta de l'huile sur le feu, en chargeant le libertin de dénoncer l'hypocrisie des dévôts.
Le Misanthrope (1666)
Alceste déteste les hypocrisies mondaines: il tient, - contre son ami philinte, - pour la pleine franchise, dût-elle blesser les gens. Or il est amoureux d'une jeune veuve, Célimène, malgré l'humeur coquette et l'esprit médisant de celle-ci; la raison serait d'aimer la cousine de Célimène, la sincère Eliante, qui a du penchant pour lui; mais la raison ne règle point le cur. La pièce tout entière tient dans cette alternative douloureuse qui déchire le cur d'Alceste: tolérer les médisances et les coquetteries de Célimène, ce qu'il ne peut faire; les lui reprocher, ce qui l'expose à la perdre. Car Célimène est courtisé par de jeunes marquis, Oronte, Acaste, Clitandre, qui nourrissent en l'applaudissant son humeur satirique. Brusquement, tous se tournent contre Célimène; ils se sont communiqué les lettres qu'elle écrivait à chacun en particulier, et sa duplicité éclate aux yeux de tous. Tous la quittent avec des mots cinglants. Un seul demeure, bien qu'il ait eu "son parquet" comme les autres; c'est Alceste, prêt à pardonner parce qu'il aime vraiment. Il allait fuir le commerce des hommes que lui rendent désormais intolérable un procès perdu au déni de toute justice, d'abominables calomnies répandues sur son compte: que Célimène consente à le suivre dans son désert A ce mot de désert, la jolie mondaine frissonne: le mariage, soit, mais pas l'exil. Alceste indigné rompt avec elle et part. Eliante épousera Philinte.
L'action du Misanthrope, tout intérieure, déçut un peu le gros public. Par contre, les connaisseurs qualifièrent dès le début la pièce de "chef-d'uvre inimitable." Fénelon et Jean-Jacques Rousseau ont taxé d'immortalité cette pièce qui leur paraissait rendre ridicule un homme vertueux; en réalité nous rions non des principes d'Alceste, non de sa passion de sincérité qui le rend sympathique, mais de l'obstination qu'il met à vouloir imposer les dits principes dans les milieux mondains où manifestement ils ne peuvent triompher.
Le Médecin malgré lui (1666).
Pour se venger des brutalités de son mari, la femme du bûcheron Sganarelle le désigne aux deux domestiques de Géronte, en quête d'un habile homme capable de guérir la fille de leur maître, comme un médecin fantasque qui ne convient de sa science que sous les coups de bâton: le procédé réussit très bien. Conduit devant la malade, - Lucinde, devenue subitement muette depuis qu'il est question de contrarier son inclination pour Léandre, - Sganarelle commet toutes les bouffonneries imaginables et en impose cependant à Géronte et à son entourage. Il introduit Léandre, déguisé en apothicaire, auprès de Lucinde, qui recouvre subitement la parole, et déjà il se voit pendu, lorsque Léandre reparaît: il vient d'apprendre que la mort d'un oncle le fait héritier d'une grosse fortune, et, comme il s'y attendait, cette seule nouvelle fait instantatnément tomber toutes les objections que Géronte élevait contre son mariage avec Lucinde.
Cette farce a été inspiré à Molière par un fabliau: le Vilain Mire.
L'action chez Molière: Son rôle subordonné.
Il est très injuste de dire que Molière ne sait pas bâtir une intrigue. Il s'entend admirablement au contraire (comme les Italiens qu'il a beaucoup pratiqués) à tenir notre curiosité en haleine en combinant les incidents les plus bouffons et les plus imprévus. Mais c'est surtout dans la farce qu'il se divertit à ses combinaisons amusantes. - Dans ses grandes comédies, il est visible qu'il ne met dans l'intrigue ni la source du rire ni l'illusion de la vérité. Il la prend n'importe où, dans les vieux thèmes rebattus de la comédie antique ou italienne; peu lui importe, elle n'est plus que le cadre où s'étalera la comédie qui sera toute dans les caractères.
Il lui arrive même de briser l'intrigue, de la réduire au minimum strictement indispensable pour fournir aux caractères des occasions de se manifester. Le Misanthrope nous offre un exemple de pièce à peu près dépourvue d'intrigue et ramenée au mouvement naturel de Oronte, son amour pour Célimène, autant d'incidents qui ne sont guère liés entre eux et qui n'ont d'autre raison d'être que de mettre en pleine lumière, sous ses différents aspects, la misanthropie d'Alceste. Il n'y a pas de dénouement: Aceste demeure en face de Célimène; il peut, s'il le veut, revenir chez elle le lendemain; ce ne serait pas la première contradiction de ce faible amoureux.
Au reste, Molière est indifférent lorsqu'il s'agit de terminer ses pièces. Tartuffe et Don Juan finissent par deux miracles: il faut ici Dieu et là le roi pour venir à bout des deux scélérats. C'est une lettre supposée qui termine Les Femmes Savantes, une cascade de reconnaissances qui termine L'Avare. Ces dénouements sont d'autant plus discutables qu'ils vont directement à l'encontre des caractères et des passions: ils en annulent d'un coup le développement normal et les effets logiques pour rendre tout le monde heureux et satisfait.
Par là ils sont tout conventionnels, mais comment faire autrement? Comment finir gaîment, sans user de quelque artifice, ces conflits d'égoïsme qui tiennent au fond même des personnages et ne sauraient s'éteindre véritablement dans le court espace d'un cinquième acte? Sans doute Molière eût pu faire ces dénouements moins brusques. Mais il aurait fallu donner à leur préparation une place et un temps que Molière aime mieux consacrer au déploiement des caractères.
La peinture des caractères,
objet propre des comédies de Molière.
La peinture des caractères, voilà l'objet propre de Molière: c'est le principe même de son réalisme, qui est un réalisme psychologique avant tout. Les dessous de l'âme, les motifs, les ressorts, voilà ce qui le captive. Mais il a trop l'instinct de la vie pour imaginer de pures abstractions, comme le fit le XVIIIe siècle (l'hypocrite en soi, le pédant en soi, etc ) Au contraire, les personnages qu'il crée évoluent dans la société, contemporaine et présentent l'ordinaire complexité des vivants. Ils évoluent dans la société contemporaine: Les Précieuses Ridicules, ce sont les salons savants; Tartuffe, c'est la désorganisation d'une maison bourgeoise par un faux-dévôt; Don Juan, c'est la satire du libertinage, si fréquent alors chez les grands seigneurs, etc... Ils sont complexes: le misanthrope aime une coquette, l'hypocrite Tartuffe est trahi par la brutalité de ses appétits, l'avare est amoureux, Don Juan est si divers qu'il reste mystérieux et inquiétant. Cette complexité donne à chacun d'eux une vie individuelle profonde.
Mais, - voici le coup de génie, - ces originaux du XVIIe siècle, si fortement individualisés, sont en même temps des types éternels. Ces bourgeois et ces nobles sont des vaniteux, des orgueilleux, des sots, des habiles, des méchants, des égoïstes, ou au contraire des curs droits, de solides esprits; en sorte qu'on peut à volonté considérer les pièces de Molière comme des évocations d'une société disparue ou comme la description de caractères sans date ni existence historique. Une seule peut-être fait exception: L'Avare. Harpagon est bien l'avare en soi; l'usurier du XVIIe siècle n'apparaît qu'après une étude minutieuse.
Molière ne se contente pas d'étudier les ravages du vice dans l'homme: il suit hors de l'homme les altérations ou destructions de sentiments naturels qui en résultent. La génération du vice par le vice est bien visible dans l'Avare: l'avarice d'Harpagon tue en lui le sentiment de l'honneur, le souci de sa dignité, la notion de ses devoirs, même l'affection paternelle; mais en ses enfants elle tue le respect, l'affection filiale. La famille est détruite: ce père, ces enfants sont en face les uns des autres comme des étrangers, comme des ennemis, et des ennemis qui ne s'estiment pas. A suivre ainsi les conséquences d'un vice initial, la comédie tournerait vite au noir. Molière a soin de maintenir la pleine lumière sur les caractères, qui sont plaisants; mais il laisse toujours entrevoir les suites graves des travers les plus légers. Et rien n'a donné plus de largeur et plus de portée sérieuse à ses comédies.
On a reproché à Molière (Boileau, La Bruyère, Fénelon) d'avoir forcé la nature et outré les caractères. Il est exact que Molière à dû simplifier et grossir le travers dominant pour le mettre vigoureusement en évidence. Ainsi l'argent est l'unique idée d'Harpagon; la naïveté vaniteuse de M. Jourdain est sans bornes, etc. Mais ces simplifications et ces grossissements ne sont jamais des déformations; ils accentuent le relief; ils sont nécessaires au théâtre, autant pour bien manifester la vérité que pour bien dégager le comique. L'Onuphre de La Bruyère peut être plus minutieusement étudié que Tartuffe; mais ce personnage composite ne vit guère: Tartuffe est vivant.
Les personnages de Molière: Leur diversité.
Molière nous offre donc un vaste tableau de la France au XVIIe siècle, étonnant de couleur et de vie, où néanmoins les murs et nous apparaissent que comme les formes éphémères des grandes passions éternelles. Ainsi la satire sociale se double toujours d'uen satire morale, - et réciproquement. - On entrevoit à peine le paysan, naïf et finaud, enveloppant d'innocence sa nature égoïste et vicieuse; la paysanne coquette et vaniteuse, par là facile à enjôler. Sganarelle est le paysan ivrogne, brutal, intéressé. On entrevoit le peuple, par quelques silhouettes de rustres, porteurs de chaise, un monde louche d'intrigants, entremetteuses, spadassins, se laisse deviner: c'est de là que sortent et là qu'ont leurs attaches les valets impudents et fripons. Le peuple honnête, rude en ses manières, cru en son langage, solidement loyal et bon, est représenté par les servantes.
Les bourgeois sont nombreux et divers, comme leur classe: M. Dimanche, le marchand, créancier né des gentilshommes et né pour être payé, en monnaie de singe; Mme Jourdain, toute proche du peuple par son bon sens, sa tête chaude, sa parole bruyante et sa bonté foncière; Chrysale, la ganache bourgeoise, épais et matériel, tout occupé de son pot, père et mari sans dignité et sans autorité; Jourdain, Arnolphe, les bourgeoisvaniteux qui jouent au gentihomme, prennent des noms de terre, ou frayent avec des nobles dont la compagnie leur coûte cher; Madelon, Cathos, Armande, Philaminte, les bourgeoises qui font les précieuses et jouent au bel esprit; Orgon et sa famille, la haute bourgeoisie ou la noblesse de robe, de bon ton, de vie large et déjà luxueuse.
Voici la noblesse provinciale: les Sotenville (dans George Dandin) fiers du nom et de la race, gourmés, solennels, insolents pour tout ce qui n'est pas né; leur fille Angélique, une coquette de province qui n'est qu'une coquine; M. de Pourceaugnac, vaniteux, lourd et sot; la comtesse d'Escarbagnas, folle du bel air, et qui singe grotesquement les manières de la cour et de Paris. Voici enfin la noblesse de Paris et de la cour: le noble ruiné qui se fait escoc, Dorante; les petits-maîtres, jolis et ridicules; les marquis; Oronte, le grand seigneur qui fait des vers; Arsinoé, la prude; Célimène, la coquette féroce et exquise: Clitandre, Alceste, Philinte, Eliante, les vrais honnêtes gens. Le financier n'est qu'entrevu: son temps n'était pas encore venu. Deux personnages manquent, et pour cause: le prêtre et le roi.
Le comique de Molière.
Molière voulait faire vrai. Mais il voulait aussi faire comique. Il fallait donc mêler à l'observation, quand elle était trop amère, des élèments comiques destinés à susciter le rire quand même ou si les travers observés recélaient une parcelle de comique, la grossir jusqu'à ce qu'elle éclatât à tous les yeux.
Cette double intention est partout sensible dans ses comédies. Ses sujets ne sont pas toujours gais. Les travers, les vices, les passions qu'il étudie martyrisent le individus, ruinent les familles. Arnolphe, Alceste sont profondément malheureux. L'hypocrisie de Trissotin, de Béline et de Tartuffe détruit la paix et la fortune des maisons. Avec les mêmes types et les mêmes sujets, Balzac fera frissonner. Molière fait rire: il s'est imposé de chercher par où ces tristes dessous de l'âme et de la vie peuvent être risibles. Parfois le sujet l'emporte: dans Don Juan, dans Le Misanthrope, dans Tartuffe, dans Le Malade imaginaire, la comédie touche un moment aux limites du genre, même les franchit: une émotion tendre ou douloureuse se dégage. Mais Molière la réprime aussitôt et rentre dans la comédie: il vaut la peine d'étudier avec quel art il fait toujours dominer l'impression comique, chargeant Sganarelle d'égayer les sombres épisodes de Don Juan, Du Bois d'effacer le trouble pathétique du Ive acte du Misanthrope, Dorine de jeter sa belle humeur à travers les scènes pitoyables du Tartuffe, Argan de compenser la répulsion que nous ressentons pour Angélique. Moins la réalité est risible, plus Molière la traite en farce.
Il ne faudrait du reste pas croire que le comique de Molière soit un comique rapporté, plaqué sur un fond d'expérience amère. Le triomphe de Molière, c'est au contraire d'avoir spontanément saisit le plaisant dans chaque type, dans chaque situation, et de l'avoir poussé en lumière.Sa gaîté est franche, solide, sincère.
On ne saurait trop insister sur la qualité de la plaisanterie chez Molière. Elle n'est jamais l'esprit de mots. Marivaux, Beaumarchais sont infiniment plus spirituels que Molière. La plaisanterie de Molière est, en son genre, analogue au sublime de Corneille: c'est un jaillissement vigoureux du caractère se révélant tout d'un coup en son fond (le Pauvre homme! D'Orgon, le Je ne dis pas cela, d'Alceste, le Sans dot! De l'Avare, etc ) Il l'a définie excellement quand, justifiant un mot de l'Ecole des Femmes, il a dit: "L'auteur n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement une chose qui caractérise l'homme" (c'est-à-dire le personnage en scène). Pareillement, les répétitions, les interruptions, les développements parallèles qui donnent sans cesse au dialogue une allure irrésistiblement comique, ne sont, à bien regarder, que la reproduction du train ordinaire de la conversation où trop souvent deux entêtements s'affrontent chacun monologuant pour soi. Ainsi la bouffonnerie de Molière ne se perd jamais dans la bouffonnerie burlesque, mais garde toujours quelque attaxhe avec la réalité.
Pas de vérité sans comique, mais pas de comique sans vérité, voilà la formule même de Molière.
La morale de Molière.
De ces satires sociales ou morales, peut-on dégager une morale cohérente?
Oui, sans aucun doute. Cette morale est résolument humaine, entièrement indépendante du christianisme que Molière ne comprend pas: il l'a prouvé dans le Tartuffe, en s'essayant à définir la vraie dévotion. Il le prouve encore mieux en excluant de son uvre la forme originale de la morale chrétienne: la résistance à la nature, le dépouillement de soi, l'effort douloureux vers l'idéal.
Il croit à la légitimité de l'instinct. Héritier de Rabelais et de Montaigne, il estime la nature bonne, et, d'ailleurs, toute puissante. Il faut suivre l'instinct, cela est légitime. De plus, le combattre est folie, car il a toujours le dessus; en le combattant, on se rend donc à la fois malheureux et ridicule. Voilà pourquoi Molière est avec les jeunes gens qui suivent la loi naturelle de l'amour contre les pères et tous ceux qui les entravent.
Cependant il faut fixer des limites à l'instinct. Il est, par définition, égoïste et brutal: après tout, l'avarice est l'instinct d'Harpagon et l'hypocrisie l'instinct de Tartuffe. Comme Rabelais et comme Montaigne, Molière contrôle l'instinct par la raison. La raison approuve l'égoïsme désintéressé des amoureux; elle condamne l'égoïsme intéressé d'Harpagon et de Tartuffe. Elle donne à tous les individus le droit de développer pleinement leur nature, sous cette réserve que chacun respecte le droit analogue d'autrui. Il n'est donc pas permis de se subordonner une personne humaine jusqu'à la supprimer.
Là est la faute d'Arnolphe, qui par une vue tout égoïste condamne Agnès à l'ignorance, à la bêtise, à la privation de tous les plaisirs naturels: mais la nature d'Agnès se révolte, et la petite niaise court energiquement, directement à son bonheur, selon son instinct; et Molière l'approuve. Pareillement il est implitoyable contre les pères qui veulent faire servir leurs enfants à l'égoïste satisfaction de leurs propres idées et de leurs propres besoin quand ces enfants ont l'âge de vivre par et pour eux-mêmes. L'autorité des pères était extrêmement dure au XVIIe siècle. Molière la raille et la brise. Il rêve d'une autorité paternelle qui serait toute tendresse et toute indulgence, et qui guiderait par la douceur l'enfant vers le plein épanouissement de son être.
Cependant toute morale qui proclame la légitimité de l'instinct court risque de provoquer d'irréparables conflits entre les instincts déchaînés. Pour prévenir ou adoucir les heurts, Molière exalte les vertus sociales, la sympathie, la bienveillance, la tolérance. Ce sont même les seuls vertus qu'il préconise: l'individu, dans la mesure où ses actes n'ont pas de conséquences pour la société, est libre de se conduire comme il lui plaît. Il est cependant une vertu individuelle, une seule, que Molière recommande de pratiquer pour elle-même, sans égard aux conséquences: c'est le respect absolu de la vérité. Néanmoins sa lucidité coutumière lui montrait que la franchise absolue était incompatible avec le train du monde: de là vient cet arrière-goût d'amertume que dégage Le Misanthrope.
Un trait bien remarquable de cette morale, le Misanthrope mis à part, c'est son caractère profondément bourgeois: ce comédien longtemps nomade, enfoncé toute sa vie à des titres divers dans cette louche famille des Béjart, et qui n'a connu du mariage que les ennuis, a été hanté de l'idéal du bonheur bourgeois, de la vie de famille régulière et paisible. De là vient qu'il choisit toujours des sujets qui touchent aux conditions du bonheur domestique et de la vie de famille. Il est toujours revenu sur deux points: le mariage et l'éducation des filles.
Dans le mariage, il exige quatre convenances. Il faut un rapport des conditions: c'est une nécessité sociale; George Dandin, un vilain, sera malheureux pour avoir épousé une "demoiselle." Il faut un rapport d'humeur: c'est folie de vouloir marier le pédant Trissotin à la simple Henriette. Il faut un rapport d'âge: la nature destine le jeunes hommes à épouser les jeunes filles; Harpagon est ridicule de se poser en rival de son fils. Il y a une quatrième convenance: l'amour mutuel. C'est la convenance suprême qui peut suppléer à toutes les autres.
Le second point, c'est l'éducation des filles. Il ne les veut ni cloîtrées et sournoises comme Isabelle, ni abêties et ignorantes comme Agnès, ni précieuses et folles comme Madelon, ni pédantes et sèches comme Armande; mais sachant le vie, raisonnables, équilibrées, pratiques, l'esprit net, la volonté droite, le cur fidèle, telles que l'Henriette des Femmes savantes.
Comme on voit, la morale de Molière est toute pratique. Elle l'est énergiquement; elle n'est pas sublime, ni dure, ni chrétienne, ni stoïque; elle propose un idéal très accessible de bonheur individuel et de bien-être social. Elle veut faire des honnêtes gens, qui s'efforcent d'être tous heureux en s'aidant mutuellement à l'être.
La langue et le style de Molière
On On a reproché à Molière "son jargon et ses barbarismes" (La Bruyère), son "galimatias" (Fénelon), ses "expressions bizarres et impropres" (Vauve-nargues). Sans doute il écrivait vite, en homme presé par mille soucis, et dans le feu de l'improvisation bien des négligences lui ont échappé; mais il n'en demeure pas moins un excellent écrivain.
Que lui reproche-t-on? Au fond, c'est surtout de ne pas employer le langage des "honnêtes gens" tel que l'ont élaboré les précieux et l'Académie. En effet Molière, né près du peuple, absent de Paris pendant douze ans, a conservé un parler savoureux et substantiel, franchement indépendant des règles savantes et du bel usage. Mais ce langage intense, coloré, brusque, est merveilleusement efficace au théâtre; les expressions fines et discrètes passent moins facilement la rampe.
D'autres ont déclaré sa syntaxe "inorganique". Ils se sont plaints de ces phrases qui se répètent, se juxtaposent, toujours reliées par la conjonction et: or c'est la nature même et l'allure générale de la conversation. Ces critiques n'ont pas compris que les phrases qui semblent à la lecture longues et embrouillées doivent être entendues à la scène: alors elles s'organisent spontanément, car elles ont été faites pour les oreilles, non pour les yeux.
La vérité, c'est que le style de Molière est un admirable style de théâtre. Il est énergique, juste et toujours approprié au personnage qui parle: la convenance dramatique est la seule règle qui vaille aux yeux de Molière. Il l'observe du reste jusqu'à parler, quand il le faut, précisément le langage des ruelles et des cours qu'on l'accuse d'ignorer. Mais il ne prête ce langage qu'aux précieux et aux courtisans. Les paysans chez lui, parlent en paysans, les bourgeois en bourgeois. L'imitation est si fidèle qu'on cherche vainement dans leurs propos la marque de l'auteur: cette diversité de styles, que personne n'a égalée, c'est assurément le triomphe de l'expression dramatique.