La seconde génération: les grands artistes classiques
Les Mondains
Le duc de La Rochefoucauld (1613-1680) lutta pendant toute sa jeunesse contre Richelieu, puis contre Mazarin. Blessé gravement aux yeux, il se détourna de la vie active et se rejeta vers la vie des salons. Le jeu des maximes, - description et définition de l'âme humaine, - y était fort à la mode; il en écrivit lui aussi; son recueil éclipsa les autres (1665). Il y ramène tout, même la vertu, à l'intérêt. C'est en effet le mobile principal qu'il a en tout temps discerné en lui-même et chez les Frondeurs ses compagnons. Cette démonstration pénétrante mais trop systématique de notre corruption foncière plut beaucoup aux jansénistes. Le style des Maximes est remarquable par la netteté, le relief, la concision.
2. Mme de La Fayette (1634-1693) partagea sa vie entre l'amitié de La Rochefoucauld et celle de Mme de Sévigné. Elle a composé La Princesse de Clèves (1678), court roman semblable à une tragédie de Corneille par l'intrigue, mais écrit avec un naturel et une simplicité qui font songer à Racine.
3. Mme de Sévigné (1626-1696) eut une grande douleur dans sa vie: le départ de sa fille pour la Provence où M.de Grignan, son mari, l'emmena. A cette circonstance nous devons la plus grande partie des fameuses Lettres, écrites pour tromper l'ennui de la séparation et pour tenir l'exilée au courant de la vie de la cour et de la ville. Cette correspondance est l'histoire d'une âme, la chronique d'une époque et d'une société. Mme de Sévigné nous y apparaît comme une femme au tempérament calme et équilibré, douée surtout d'intelligence et d'imagination. C'est une admirable artiste, qui écrit d'une façon vivre, spirituelle et naturelle.
4. Le cardinal de Retz (1613-1679) appartient à cette génération cornélienne qui avait voué à l'énergie un culte dépourvu de toute considération morale: il usa de tous les moyens, y compris les pires, pour essayer de devenir cardinal, puis premier ministre. N'ayant pu réussir à supplanter Mazarin, il se donna l'air de renoncer à tout et sut vieillir avec dignité, s'ocupant de politique par intermittences et écrivant ses Mémoires. Il n'y faut point chercher l'exacte vérité, car le récit est souvent arrangé, mais des narrations vivantes, des portraits pénétrants et de sagaces réflexions sur la politique.
L'année 1660, où Louis XIV prend en mains le gouvernement, marque, nous l'avons vu, le point de partage de l'histoire littéraire du siècle. Un grand ensemble s'offre maintenant à nous, celui des uvres de la seconde partie du XVIIe siècle. Nous étudierons d'abord celles qui sont dues à des mondains: elles nous feront connaître à la fois le milieu où se formèrent les artistes et le public auquel ils s'adressèrent.
La Rochefoucauld
Vie de La Rochefoucauld.
Son caractère.
François, prince de Marsillac et plus tard duc de la Rochefoucauld, appartenait à une très ancienne et très noble famille. A seize ans (1629) il parut à la cour. C'était précisément le temps où Richelieu entreprenait d'asservir la noblesse: le jeune homme, vif, romanesque, aventureux, se dévoua de tout cur aux belles amazones qui combattaient le cardinal. Il prêta la main à bien des complots, et fut au demeurant très heureux de s'en tirer avec une simple disgrâce.
Quand Anne d'Autriche devint régente, tous ceux qui avaient lutté pour elle comptaient sur sa reconnaissance: en première ligne, La Rochefoucauld qui estimait volontiers "qu'il n'y avait rien d'assez grand dans le royaume pour le récompenser." Il fut déçu. Mazarin refusa de lui accorder les privilèges qu'il convoitait et qui l'eussent égalé aux plus nobles maisons: un tabouret pour sa femme et le droit d'entrer en carrosse dans la cour du Louvre. C'en fut assez pour le jeter dans les rangs des Frondeurs et l'attacher, par des liens peut-être plus intéressés que tendres, à l'une des plus illustres Frondeuses, Mme de Longueville, sur de Condé.
Il fut frondeur sous les deux Frondes. Il y joua un rôle brillant et équivoque. Dans le fond, il travaillait pour son "accroissement" et demeurait prêt à se rallier, s'il l'obtenait. C'était, comme il l'a remarqué, le cas de tous les Frondeurs, et le pessimisme des Maximes dérive sans doute de cette constatation: "Il est presque impossible, a t-il avoué, d'écrire une relation bien juste des mouvements passés (de la Fronde), parce que ceux qui les ont causés, ayant agi par de mauvais principes, ont pris soin d'en dérober la connaissance, de peur que la postérité ne leur imputât d'avoir dévoué (sacrifié) à leurs intérêts la félicité de leur patrie."
Au combat du Faubourg Saint-Antoine, une arquebusade reçue en pleine figure "lui fit presque sortir les yeux de la tête" (1652). A demi aveugle, fatigué par cinq ans d'agitations stériles, il fit sa paix avec Mazarin: "La réconciliation avec nos ennemis, lira-t-on dans les Maximes, n'est qu'un désir de rendre notre condition meilleure, une lassitude de la guerre et une crainte de quelque mauvais événement."
Les yeux affaiblis, goutteux, toujours valétudinaire, désabusé de tout par l'échec irrémédiable de sa vie, il se confina désormais chez lui: il avait quarante-huit ans. Il allait chercher dans l'exercice désintéressé de ses forces intellectuelles l'adoucissement de ses désillusions. Il se fit une vieillesse paisible, sinon heureuse, illuminée par d'exquises amitiés de femmes, Mme de Sablé, Mme de La Fayette, Mme de Sévigné. Son ancien ennemi, le cardinal de Retz, venait le visiter. A cette société d'élite, il lisait ses Maximes, sollicitant les avis et les critiques. Pendant ce temps, son fils, courtisan modèle, attaché au roi qu'il suivait en tout lieu, en tout temps, obtenait par sa servitude émérite cet "accroissement" que lui-même avait vainement cherché par des moyens plus fiers. C'est là toute l'histoire de deux générations.
Il eut la douleur de perdre, au passage du Rhin, un de ses deux fils et le jeune de Longueville dont demeura inconsolable. Il s'éteignit en 1680, entre les bras de Bossuet.
Rien ne réussit à cet homme, pourtant supérieur, parce qu'il n'avait pas une nature simple. La vanité, chez lui, entravait l'ambition; la passion déconcertait les calculs de l'égoïsme; surtout l'intelligence faisait hésiter la volonté: il était irrésolu, inconstant; il paraissait peu sûr de son parti, qui ne lui pardonnait point la clairvoyance avec laquelle il le jugeait parfois et se jugeait lui-même, en tant qu'il coopérait à l'uvre commune. De là ce je ne sais quoi de trouble, cette irrésolution habituelle, cette impuissance à remplir son mérite, que signale un observateur pénétrant, le cardinal de Retz: ce sont les effets ordinaires de l'esprit critique, rare encore chez ceux de son temps, mais qui bientôt va paralyser chez tous les ressorts de l'énergie.
Le genre des Maximes et l'esprit mondain.
Il importe de bien remarquer que les "maximes" ne sont point une forme littéraire créée par La Rochefoucauld, mais un genre qu'il a trouvé tout établi par l'usage des salons, et dans lequel il s'est simplement exercé avec plus de bonheur que les autres.
Une maxime est l'expression concise d'une vérité générale d'ordre moral. Elle décrit un type d'homme ou elle définit une loi. C'est donc un genre qui vit d'abstraction et de généralisation, et qui est par suite éminemment scientifique: il s'agit d'éliminer tout ce qui est invention d'artiste, fantaisie, roman, effet sensible ou pittoresque, pour décrire et définir avec une exacte précision. Nulle part mieux que dans la création de ce genre et de celui tout voisin du portarait, l'esprit mondain du XVIIe siècle n'a marqué son identité intime avec le rationalisme scientifique.
Faire des maximes était un divertissement très en vogue dans la société, et particulièrement dans le salon de Mme de Sablé, où fréquentait La Rochefoucauld. Au cours de la conversation, quelqu'un attirait l'attention sur un point controversé de psychologie ou de morale: chaque assistant apportait ses suggestions, et l'on élaborait en commun une définition à peu près satisfaisante. Mais souvent certains des assistants, rentrés chez eux, s'ingéniaient à trouver la formule la plus exacte et en même temps la plus piquante possible.
Nous avons bon nombre de recueils de ces maximes. Celui de La Rochefoucauld éclipsa tous les autres, mais il a même origine: il manifeste donc, non seulement le tempérament de son auteur, mais le pur génie du monde et sa naturelle direction. Voilà quels étaient, à cette date de 1665 qui est celle de première édition des Maximes, les goûts du public qui allait applaudir les Satirs dans un an, Andromaque dans deux ans et dans cinq ans découvrir les Pensées.
Cinq éditions se succèdèrent du vivant de La Rochefoucauld. La cinquième (1678) est celle que l'on réimprime. Elle contient 504 maximes.
La philosophie de la Rochefoucauld.
Le livre est d'un pessimiste et d'un désabusé. "Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. - Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes." Voilà la note, et l'essence du système. Il n'y a au monde qu'égtoïsme, c'est-à-dire intérêt. Les plus belles actions ne sont que de beaux dehors. Il n'y a pas de vrais amis. Il n'y a pas d'honnêtes femmes, c'est-à-dire qui le soient par choix et avec satisfaction. La nécessité de notre nature nous fait vicieux; la nécessité de la fortune nous fait heureux ou malheureux. Cela n'est pas gai, et cela fit scandale. Les femmes surtout, qui sont volontiers et optimistes, se récrièrent contre ces définitions si peu flatteuses.
Il est certain que le goût du paradoxe, qui est un tour de l'esprit mondain, y entrait pour quelque chose. Il est certain également que nos actes sont plus complexes que ne l'indiquent ces brèves sentences: l'altruisme s'y mêle à l'égoïsme, mais c'est un tort que de ne retenir que l'égoïsme; la vertu est souvent accompagnée de passions peu honorables, mais c'est un tort que de l'y dissoudre. Or La Rochefoucauld emploie constamment ces deux procédés. Voici un exemple du premier: "La reconnaissance dans la plupart des hommes n'est qu'une forte et secrète envie de recevoir de plus grands bienfaits." Et du deuxième: "Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de donner."
Pourtant, en dépit du tour paradoxal et systématique de ses Maximes, La Rochefoucauld disait seulement ce qu'il avait constaté en lui-même et autour de lui: à l'origine de tout, l'égoïsme. Qu'aurait pu lui apprendre d'autre un Condé, un Retz, un Mazarin? Aussi chacune de ses Maximes est comme une piqûre d'épingle qui dégonfle l'idéal emphatique et les aspirations surhumaines de la littérature de son temps, romans précieux ou tragédies cornéliennes. Les jansénistes applaudissaient: ils retrouvaient, dans cette impitoyable analyse de l'égoïsme humain, la démonstration, qui leur était chère, de l'état de corruption où vit la nature déchue.
La Rochefoucauld cependant n'est pas janséniste: aucune idée religieuse ne le guide. Il formule impartialement, avec une probité scientifique, les lois des faits qu'il a observés. Ses Maximes sont à la fois le testament littéraire et le testament moral de la société précieuse.
Et elles sont en même temps un des livres les plus pénétrants qui aient été écrits sur le cur de l'homme. Elles nous dénoncent notre inconsciente hypocrisie. Elles sont le remède par excellence à la naïveté; le remède à la vanité aussi, et ceux-là seuls en médiront qui n'auront pas su s'y reconnaître.
Le style de La Rochefoucauld.
La marque essentielle du style de La Rochefoucauld est d'abord l'exactitude, la netteté, ensuite le relief. Mais il faut prendre garde que ce relief est rarement dû à une image; le plus souvent, il vient du dessin très ferme de la phrase, d'un raccourci inattendu, d'une antithèse. La Rochefoucauld ne cherche pas à "faire pittoresque," mais à "faire intelligible." Son style est la perfection du style mondain, qui n'est point artiste.
Il retouchait sans cesse l'expression, afin de la rendre plus concise et plus claire; presque toujours il la rendait en même plus simple. Ainsi la maxime de 1665: "Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom honnête pour faire impunément ce qu'on veut," est devenue en 1675 (4e édit): "Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés."
- Madame de la Fayette
Vie de Mme de La Fayette. Son caractère.
"Le caractère d'une femme est de n'avoir rien qui puisse marquer," a écrit Mme de La Fayette. Toute sa vie, elle observa cette réserve exquise qui enveloppait un jugement très sûr. Ce fut là le charme qui la mit en crédit à la cour et qui valut à Marie Madeleine Pioche de la Vergne (née en 1634 dans une famille de très petite noblesse, mariée selon les convenances à un compte auvergnat), les confidences de la jeune et brillante Madame, belle sur du roi, - l'amitié intime de la marquise de Sévigné, - l'attachement passionné de La Rochefoucauld vieillissant. Ces deux dernières affections se sont partagé sa vie: Mme de Sévigné, quelque peu sa parente, noua avec elle une amitié qui dura quarante ans sans le moindre nuage, et bon nombre des Lettres célèbres ont été écrites dans ce "petit hôtel de la rue de Vaugirard, proche la rue Férou," où sa santé fragile tenait Mme de La Fayette trop souvent recluse. C'est aussi là que tous les jours, sauf ceux où la goutte le tourmentait trop cruellement, on voyait apparaître La Rochefoucauld vieillissant, épris de cette charmante femme, de vingt ans moins âgée que lui.
On causait à trois dans la vaste chambre, ou, les soirs d'été, dans le jardin; on retouchait les Maximes, dont l'âpre ironie effarouchait Mme de La Fayette; on subtilisait sur les caractères de chacun, et parfois les propos prenaient un tour si triste "qu'il semble, écrit Mme de Sévigné, qu'il n'y ait plus qu'à nous enterrer.
La mort de La Rochefoucauld rompit cette intimité à trois. Mme de La Fayette ne s'en consola point. 'Tout le monde, écrit-elle un jour de mélancolie, perd la moitié de soi-même avant que d'avoir été rappelé." Elle mourut en 1693, ayant peu produit, car elle ne se piquait point de littérature et aimait "se baigner" dans la paresse. Mais elle avait écrit un chef-d'uvre, en confessant à demi le secret douloureux de sa propre vie: La Princesse de Clèves (1678).
Analyse de La Princesse de Clèves.
Mlle de Chartres, âgée de seize ans, épouse M. de Clèves, sans l'aimer véritablement. . Le jeune et beau duc de Nemours s'éprend d'elle, et elle se sent près de partager cette passion coupable. Elle demande appui à sa mère, qui meurt en l'exhortant à songer à ce qu'elle doit à son mari et à elle-même. Puis elle se tourne vers son mari, elle lui laisse entendre que son cur est de plus en plus troublé, elle le supplie de la protéger contre elle-même. Le duc de Clèves accueille cet aveu avec douceur et bonté; il consent à ce que, sous un prétexte, sa femme demeure éloignée de la cour. Mais, trompé par de faux indices, il croit qu'elle reçoit Nemours à son insu. Il est saisi d'un tel chagrin que sa femme, accourue à son chevet, a juste le temps de se justifier: il meurt.
Désormais la princesse de Clèves est libre. Néanmoins Nemours est la cause de la mort de son mari: elle ne l'épousera pas. Elle le lui explique dans un admirable entretien qui est en même temps un aveu. Puis elle se retire dans un couvent où elle refuse de recevoir celui qui l'aime et qu'elle aime. Elle meurt bientôt.
La Princesse de Clèves est une transposition du tragique cornélien dans le roman. Le sujet même, c'est Polyeucte moins la religion: une honnête femme aime un autre que son mari et va chercher auprès de son mari un appui contre l'amour. La précision de l'analyse, l'énergie fière des âmes, la conception de l'amour vertueux et l'écrasement de l'amour sous l'honneur, tout rapproche La Princesse de Clèves de l'uvre même de Corneille.
Mais si les âmes y sont cornéliennes, elles sont pénétrées d'une douceur inconnue à Corneille; si les actions sont héroïques, le langage est délicat, plein d'une mélancolie voilée qui touche et qui captive. Le sentiment général de l'uvre, la simplicité et la vérité de l'action, l'amertume contenue de ton sont raciniens.
Ce petit ouvrage est écrit avec précision, pureté et mesure. Unissant à la pénétration psychologique une forme délicate et sobre, c'est le chef-d'uvre du roman classique.
Madame de Sévigné
Vie de Mme de Sévigné
Marie de Chantal naquit à Paris en 1626. Orpheline à six ans, elle épousa à dix-huit ans un gentilhomme breton, le marquis de Sévigné. Il la ruina et se fit tuer en duel pour une autre. A vingt-quatre ans, elle demeurait veuve, avec une fortune compromise et la charge de deux enfants, une fille de cinq ans, un garçon de trois. Elle se retira alors dans une terre bretonne que son mari lui avait laissée, - les Rochers, près de Vitré, - pour y reconstituer le patrimoine de ses enfants. Ceux-ci grandissant, elle revint à Paris. Elle reparaît à l'Hôtel de Rambouillet, à la cour.
Mais le fils part pour l'armée; la fille épouse le comte de Grignan (1669) qui l'emmène bientôt à l'autre bout de la France, dans son gouvernement de Provence. Le départ de cette fille adulée, adorée est un cruel déchirement pour sa mère. Dès lors ce ne sont plus que longues séparations traversées de mille inquiétudes et brèves réunions où la tendresse de la mère est blessée à tout instant: car autant Mme de Sévigné était vive, enjouée, aimante, expansive, autant Mme de Grignan était sèche, froide et réservée. Et les difficultés recommencent: il faut de l'argent pour payer les fredaines du fils, "le petit fripon, le petit compère," bon cur, tête fantasque, un peu trop dépensier: "sa main était un creuset où l'argent fondait." Il en faut surtoit pour jeter dans le gouffre ouvert par l'orgueil des Grignan, pressés de dettes énormes, mais incapables de réduire leur train, ils ne se maintiennent qu'à force d'expédients.
Ils se débarrassent brutalement de leur fille Marie-Blanche, - une enfant de cinq ans et demi, que Mme de Sévigné avait élevée avec amour, qu'elle appelait ses petites entrailles, mais qu'elle ne put préserver du couvent où on la jeta pour n'avoir pas à la doter. Et ils font épouser à leur fils, pour éviter la banqueroute, la fille d'un fermier général: "Il faut bien fumer ses terres," disait Mme de Grignan. Mme de Sévigné ressentait comme siens tous les soucis de sa fille; elle n'osait la contrecarrer en rien, elle l'aidait de son mieux. Elle mourut auprès d'elle, sans doute en la soignant (1696).
En somme l'événement capital de sa vie a certainement été le mariage de cette fille "dont elle avait fait, disait Arnauld, l'idole de son cur." A cette circonstance fortuite, nous devons l'un des chefs-d'uvre de notre littérature.
Les Lettres de Mme de Sévigné.
Jusqu'au mariage de sa fille, Mme de Sévigné a peu écrit. Sa fille mariée, tout change; désormais, pour conjurer l'ennui, pour rester aussi proche conjurer l'ennui, pour rester aussi proche que possible de la chère absente, pour la distraire dans sa lointaine province, elle va lui envoyer poar tous les courriers les nouvelles grandes et menues de la cour et de la ville, mêlées de réflexions, de papotages, d'impressions de toute espèce. Ces lettres n'étaient point destinées à la publicité: elles ne furent recueillies en volume que trente ans environ après la mort de la marquise (en 1725).
Cette correspondance est d'abord l'histoire d'une âme. Ce que nous y trouvons avant tout, c'est Mme de Sévigné elle-même, avec son aisance, ses grâces naturelles, son esprit droit et sa sensibilité impétueuse: effusions après les séparations qui lui sont si cruelles (6, 9, 13 février, 4, 24 mars 1671, 5 octobre 1673), - impressions de lectures, réflexions sur la vie, - impressions de nature: le "triomphe du mois de mai" (29 avril 1671), la gaîté de la fenaison (22 juillet 1671), la tristesse des arbres que l'on abat (27 mai 1680), la fantasmagorie des clairs de lune (12 juin 1680), l'éclosion joyeuse des bourgeons (19 avril 1690).
C'est aussi l'histoire d'une société. De 1655 à 1686, il n'y a guère d'événement grave ou menu dont on ne trouve l'écho dans les lettres: le procès de Fouquet (novembre-décembre 1664), l'incroyable mariage (manqué) de la grande Mademoiselle (15 décembre 1670), la mort de Vatel (24, 26 avril 1671), le passage du Rhin (17, 20 juin, 3 juillet 1672), la mort de Turenne (28 août 1675), l'exécution de la Brinvilliers (17, 22 juillet 1676), la noce de Mlle de Louvois (29 novembre 1679), Les descriptions significatives, les anecdotes alertement contées abondent. Les Lettres sont indispensable complétement des Mémoires de Saint-Simon.
Histoire d'une âme, chronique d'une société, tout cela se mêle à vrai dire dans le cours de chacune de ces lettres changeantes et souples comme la conversation même et qui ne sont à vrai dire que des conversations écrites.
Le caractère de Mme de Sévigné.
Un tempérament calme où dominent l'intelligence et surtout l'imagination, voilà comment Mme de Sévigné nous apparaît d'après ses Lettres.
En général, elle a plus d'enjouement que de vivacité et de sensibilité. Elle n'eut de passion que pour sa fille, un peu aussi pour Marie-Blanche, une affection calme pour son fils; en dehors de cela, quelques amitiés solides et sereines, où son esprit avait part autant que son cur: Fouquet, Retz, Mme de La Fayette. En dépit donc de ses effusions maternelles, ce n'est pas une passionnée. En sa jeunesse, elle est vive et gaie, et donne par là prise aux médisants; cela s'amortit un peu avec l'âge, mais on retrouve encore la rieuse jeune fille dans la grand'mère. Spirituelle, ironique, maligne, elle n'est point tendre, sentimentale ni mélancolique. Les larmes lui manquent, et la pitié: la dure répression de la Joquerie en Bretagne ne l'attendrit guère.
Elle aime la nature, et par là ses lettres mettent une note originale dans la littérature classique: mais elle ne mêle à cet amour ni sentimentalité ni rêverie. Elle en fait de la joie, comme de tout, et une joie physique, sensuelle, une joie des yeux et des oreilles. Un printemps, c'est du rouge, puis du vert: en voilà assez pour l'enchanter. A Livry, aux Rochers, elle a des bois; mais ici c'est un vert, et là un autre vert. En automne, "les feuilles sont aurore, et de tant de sortes d'aurore que cela compose un brocart d'or riche et magnifique." Elle a ainsi des impressions, des plaisirs d'artiste.
Elle aime les livres: elle est passionnée de comprendre et de penser. Elle a des goûts de précieuse, d'exquise mais authentique précieuse. Les grandes aventures des romans la ravissent.Corneille l'enivre; elle est charmée de Molière, réfractaire en somme à Racine; qu'elle ne sent pas; preuve que sa nature est foncièrement intellectuelle. Au fond, comme il est naturel à une mondaine, elle saisit mieu les idées que la poésie.
Très solidement instruite, elle a un choix de lectures austères pour une femme. Elle lit Quintilien, Tacite, saint Augustin; Pascal la transporte. De ce fonds de lectures, qu'elle applique à son expérience, sortent toutes ces réflexions sur la vie humaine, sur les murs et les passions, qui rendent ses lettres si substantielles.
Mais sa qualité essentielle et dominante, c'est l'imagination. Ce qui fait de ses lettres une chose unique, c'est cela: l'imagination puissante qui voit les choses, l'invention verbale qui les peint. Elle écrit au bout d'un mois son admirable lettre sur la mort de Turenne, lorsqu'elle a déjà raconté dix fois par écrit le même fait: au lieu de s'émousser, l'impression s'est avivée en elle, parce que lentement, à mesure émotion. Les effets de cette faculté maîtresse sont sensibles jusque dans sa tendresse maternelle.
La mère était toute spontanée, la fille peu communicative; les scènes, les malentendus étaient fréquents entre elles. Mais l'éloignement agit, l'imagination exalta l'amour maternel; elle se fit de sa fille une image plus parfaite que sa fille elle-même, et adora de loin cette idole avec laquelle, de près, elle ne s'entendait guère.
Bref, elle est artiste. Ses émotions se complètent de toutes sortes de représentations imaginatives qui par contre-coup les exaltent parfois; en tout cas, elles mettent dans son uvre plus de variété et de richesse qu'elle n'en a parfois ressenti dans son cur.
De là dérive encore ce don rare de faire sortir d'une idée abstraite tout ce qu'elle contient de pathétique. Lisez la sublime demi-page sur la mort de Louvois (26 juillet 1691): cette émotion n'est pas un épanchement de tendresse ou de sympathie sur les êtres; elle naît du saisissement de découvrir à travers la réalité vivante les vérités éternelles devant lesquelles sa raison frissonne. Cette mort lui révèle la Mort. C'est le pathétique de Bossuet.
Le style de Mme de Sévigné.
Bien que Mme de Sévigné ait prétendu qu'elle laisait "trotter sa plume la bride sur le cou," peu de ses lettres sont des effusions spontanées. Elle savait qu'on se les communiquait, qu'on les admirait. Même avec sa fille, elle surveille son inspiration, choisit et tâche de dégager les dons qu'elle se connaît: la vive allure, la grâce prime-sautière, le tour libre, la vivacité spirituelle des images, autant de qualités rares dans la prose du XVIIe siècle.
L'expression paraît quelquefois trop brillante: cette coquetterie de la plume, c'est la dernière trace de la préciosité. Elle est du reste peu fréquente. Et l'étonnant, ce n'est pas que Mme de Sévigné, - Sophronie à l'Hôtel de Rambouillet, - ait de-ci de-là placé quelques pointes, c'est au contraire qu'elle ait écrit d'une façon si directe, si juste et si simple, pour tout dire en un mot: si naturelle.
"Ne quittez jamais le naturel, cela compose un style parfait," écrivait-elle à Mme de Grignan (18 février 1671). Toujours variée et personnelle, n'usant jamais de procédés, elle a donné de ce style un modèle inimitable. La Bruyère pensait peut-être à elle quand il jugeait les femmes nettement supérieures aux hommes dans la littérature épistolaire. En tout cas, la définition qu'il donne de leur talent lui convient à merveille: "Elle ont, écrivait-il, un enchaînement de discours inimitable et qui n'est lié que par le sens."
Retz
Les Mémoires de Paul de Gondi, cardinal de Retz, ne furent publiés qu'au début du XVIIIe siècle. Mais ils étaient écrits depuis une quarantaine d'années, et l'homme qu'il révèlent appartient tout entier à cette génération cornélienne qu'ils révèlent appartient tout entier à cette génération cornélienne qui avait voué à l'énergie un culte dépourvu de toute considération morale: Retz est étonnant d'immortalité et de persévérance dans ses vastes ambitions.
Vie de Retz.
Son caractère.
Il était né en 1613. Il etait neveu de l'archevêque de Paris. On le fit entrer dans les ordres malgré lui pour conserver l'archevêché dans la famille: il cessa de regimber quand il eut compris que c'était le plus sûr moyen d'atteindre au but qu'il s'était fixé: le ministère. Il devint - sans vocation, peut-être sans foi - le coadjuteur de son oncle. Il avait trente ans. Il se servit de sa place pour se rendre populaire, s'endettant pour distribuer plus largement les aumônes et répondant à qui lui en faisait le reproche: "César, à mon âge, devait six fois plus que moi." Malheureusement la charge qu'il convoitait était tenue par un autre: Mazarin. Toute sa vie, il s'efforcera vainement de le supplanter.
La Fronde éclate. Il s'y jette et devient en un instant l'âme de la sédition populaire, - prêt à la trahir dès qu'on y mettrait le prix. Mazarin le sentit et le gagna par la promesse du chapeau de cardinal, - qu'il comptait bien ne lui point donner. Le coadjuteur déçu rallumer à force d'intrigues la guerre civile et fit tant qu'il obligea Mazarin à s'exiler pendant que lui-même obtenait enfin le fameux chapeau: dignité nécessaire à tout prêtre qui voulait devenir ministre. Ainsi Retz touchait à la place si ardemment convoitée.
Mais l'influence occulte de l'exilé, la défaite de Condé avec qui Retz avait lié partie l'en frustrèrent à tout jamais. En vain paya-t-il d'effronterie et, Mazarin revenu, eut-il l'audace de se présenter au Louvre: il est arrêté, jeté en prison. C'est là que la mort la mort de son oncle vient lui apporter une force nouvelle avec laquelle la royauté doit compter: de coadjuteur, il devient archevêque de Paris. On négocie sa démission: il la vend, la retire, s'évade. Pendant six ans il lutte désespérément pour sauver au moins les débris de son naufrage: il voudrait rentrer en France en gardant son archevêché, où un homme comme lui pourrait recommencer une carrière, sans parler des riches revenus qu'il ne dédaigne pas. En même temps qu'il intrigue vigoureusement, il étale ses angoisses pastorales, il joue au prélat persécuté, exilé loin de son troupeau qu'il a dû laisser sans guide et sans pasteur: le merveilleux comédien!
La paix des Pyrénées, consacrant la politique de Mazarin, le convainquit que la partie était irrémédiablement perdue. Il ne s'obstine pas. Il s'assure sous main des intentions du roi; puis il lui écrit une lettre où, sans rien stipuler, il abandonne tout: il se démet de l'archevêché de Paris. Il a bien joué le coup de la grandeur d'âme: les compensations attendues lui sont données, de riches abbayes, dont Saint-Denis.
Il rentre en France et embrasse la seule vie qui pût conserver sa gloire. Il est difficile, quand on a perdu de telles parties, de vieillir avec dignité: Retz y réussit. Il lui suffit de se donner l'air de renoncer à tout, de sembler ne garder du passé ni une espérance ni un ressentiment. Il s'applique à payer ses dettes énormes; il jouit de la conversation des honnêtes gens; il visite Mme de La Fayette, rencontre chez elle La Rochefoucauld; Molière, Boileau viennent parfois lui lire leurs uvres nouvelles. De temps à autre il va à Rome pour le service du roi et montre dans les négociations, dans les conclaves que son génie n'a point changé: on ne peut se jouer plus tranquillement de l'Eglise et de la religion: on ne peut se jouer plus tranquillement de l'Eglise et de la religion. Avec la même absence de scrupules qu'il s'est fait cardinal, il fait des papes: il n'y a partout pour lui que de la politique. La religion, la piété, la probité?
Beaux mots pour masquer les intérêts et amuser les badauds. Peut-être n'est-il pas fâché de montrer à Louis XIV quel excellent ministre des affaires étrangères il pourrait faire Enfin, quand il fut tout à fait certain que sa vie était finie, il se démit du cardinalat; humilité que le public admira, sans voir que Retz se créait ainsi, à peu de frais, une espèce de grandeur, sans doute toute différente de celle qu'il avait rêvée. Il vieillit en paix, respecté de tous, composant ses Mémoires où il arrangeait son personnage avec adresse. Il mourut en 1679, sans avoir pu déployer l'ampleur de son génie, mais ayant du moins soutenu jusqu'à la fin sans défaillance le rôle difficile qu'il avait conçu. D'un bout à l'autre, sa vie a été l'uvre de sa volonté.
Les Mémoires de Retz.
Les Mémoires de Retz sont adressés à une amie. Retz ne semble pas les avoir destinés à la publicité: ce n'est qu'environ quarante ans après sa mort qu'ils furent édités (1717). Ils n'embrassent pas la totalité de sa vie, mais seulement les quarante-deux premières années. Ils comprennent trois parties:
1° La jeunesse de Retz jusqu'au moment où il fut nommé coadjuteur (1613-1643). Les premiers feuillets du manuscrit ayant été arrachés, le récit des quinze premières années manque. Les quinze suivantes furent remplies par d'innombrables duels, galanteries, études théologiques et conspirations, - tout cela pour aboutir à cette belle résolution qui ouvre la deuxième partie: "Je pris, après six jours de réflexion, le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais qui est sans doute le plus sage devant les hommes."
2° Le récit des troubles des deux Frondes, jusqu'à la dramatique évasion du cardinal hors du château de Nantes (1643-1654). Cette deuxième partie, - la partie capitale de l'ouvrage, - en occupe les trois quarts.
3° Le récit de sa première année d'exil en Italie. Les Mémoires s'interrompent brusquement en 1655.
Retz ne s'est jamais amendé: ses Mémoires le montrent bien. Il s'y joue impudemment de la vérité: il dit ce qu'il veut que l'on croie. Aucun mensonge ne lui coûte pour se faire valoir: il fausse les dates, dénature ou suppose les faits. Du reste il n'affadit pas son propre personnage: au contraire, il se noircit à plaisir; il ne lui déplaît pas de montrer combien son âme est supérieure aux préjugés, aux vertus des âmes médiocres.
Trois éléments surtout font la valeur littéraire des Mémoires: les narrations, - les portaraits, - les réflexions sur la politique. Portraits et réflexions politiques correspondaient d'ailleurs à un goût général de l'époque.
1° La narration de Retz est chaude, vivante, pittoresque; elle est tumultueuse, "grouillante" comme la réalité, mais avec cela d'une lumineuse netteté. Il y a peu de pages qui donnent mieux la sensation du Paris des jours d'émeute que son tableau de la journée des Barricades.
2° Il excelle pareillement dans les portraits. Pour s'en convaincre, il suffit de se reporter à la véritable galerie (dix-sept portraits) qu'il a placée au début du récit des premiers troubles, de façon à en bien faire connaître les acteurs. Condé, Turenne, Mme de Longueville, La Rochefoucauld, Monsieur, - tous sont étudiés avec un art supérieur. Ce n'est pas qu'il faille toujours croire Retz: il fausse parfois ses portraits, non parce qu'il voit mal, mais parce qu'il veut donner de l'original une certaine idée. Il manque de probité, non de pénétration.
3° Enfin, par une nécessité propre à son sujet mais aussi par l'effet d'un goût qu'il fut celui de toute sa génération, Retz se complaît dans les considérations politiques. A tout instant, elles coupent son récit; et comme il avait l'esprit sagace, elles éclairent le sujet dans sa profondeur. Il voit l'origine des troubles dans l'oubli du "sage milieu que pères avaient trouvé entre la licence des rois et le libertinage des peuples," autrement dit dans la méconnaissance de l'autorité des Parlements. Richelieu les avait matés: Mazarin a cru avoir partie gagnée, a persévéré dans cette méthode détestable; mais il n'était pas Richelieu. Et Retz trace des deux cardinaux deux portraits célèbres.
Il faut lire aussi le discours qu'il fit à Condé pour l'engager à ménager le Parlement, et le jugement qu'il porte à cette occasion sur l'humeur instable du prince.
Retz est un grand écrivain, mais il date de Louis XIII plutôt que de Louis XIV. L'expression est chez lui vive, animée, colorée, et en même temps jetée avec un air suprême de négligence qui sent le grand seigneur. Cette élégance désinvolte s'accompagne d'une vigueur singilière. Parfois néanmoins des tours archaïques, de longues périodes chargées d'incidentes et de participes apparaissent: à ces dernières marques, on reconnaît un style formé avant Les Provinciales.
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