La préparation des chefs d'œuvre

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La première génération des grands classiques

Blaise Pascal

La Réforme provoqua chez les catholiques un réveil puissant de la foi. Le jansénisme fut un des aspects de cette renaissance religieuse. Largement répandu dans la société laïque, il fut le plus puissant adversaire du libertinage. Celui-ci se réclamait de la raison; le jansénisme démontrait l'impuissance de la raison sans la foi.

Le jansénisme est une solution donnée à un problème très difficile: celui de la liberté humaine. Il prétend que l'homme ne peut rien par lui-même; c'est Dieu qui fait tout en lui, qui le sauve ou qui le damne. Nous devons donc vivre dans l'attente angoissante d'un jugement sur lequel nous ne pouvons rien. La morale du jansénisme est très austère.

Le fondateur du jansénisme est un évêque d'Ypres, Jansénius, auteur de l'Augustinus (1640). Le mouvement pénétra en France par l'intermédiaire de l'abbé de Saint-Cyran et de la communauté féminine de Port-Royal. Il fut combattu par les jésuites, qui armèrent contre lui l'autorité royale et parvinrent, en 1710, à faire raser les bâtiments de Port-Royal.

Blaise Pascal (1623-1662), après une enfance et une jeunesse adonnées aux sciences, vint au jansénisme par deux conversions successives, dont la deuxième fut une illumination subite. Il apportait à Port-Royal un esprit rompu au raisonnement scientifique et à la pratique du monde. Ces qualités, rares chez un théologien, firent le grand succès des provinciales (1656-1657), écrites pour riposter aux attaques des Jésuites. Il entreprit ensuite au milieu de souffrances aiguës, qu'il accroissait volontairement pour se mortifier, une œuvre, destinée à la conversion des incrédules. La mort l'empêcha de l'écrire. C'était une nature ardente, tourmentée, et une des intelligences les plus puissantes et les plus complètes qui aient jamais été.

Savant, il créa la méthode expérimentale, qui s'oppose nettement à la méthode cartésienne, trop confiante en la seule raison (expérience du Puy-de-Dôme). Pamphlétaire, il dénonca la morale facile des casuites jésuites en dix-huit Provinciales qui sont, par la vigueur du raisonnement et par le naturel de la forme, le premier chef d'œuvre classique. Apologiste, il préparait cette Apologie de la Religion Chrétienne qu'il ne put rédiger; du moins ses notes préparatoires subsistent, et ce sont elles que l'on a publiées sous le nom de Pensées. Il semble avoir voulu démontrer d'abord que la religion n'est contraire ni à la raison ni à la volonté de bonheur de l'homme; qu'historiquement elle est vraie; et donc qu'il faut croire ou plutôt pratiquer pour se préparer à croire, la foi ne pouvant être donnée que par la grâce.

Par sa défiance de la raison, par son imagination puissante, Pascal diffère des autres classiques; le XIXe siècle seul l'a pleinement compris. Sa principale originalité est le don de profondeur qui lui découvre toutes sortes de rapports insaisissables aux autres. Quand les autres croient tenir la vérité, Pascal en aperçoit les limites; il a vu celles de la science, il a demandé à la foi une connaissance supérieure à celle que la science lui procurait: il n'y a pas eu de rupture dans sa vie intellectuelle.

Sa "rhétorique" consiste à écrire le plus naturellement possible et à rechercher en toute occasion l'ordre persuasif; Les deux caractéristiques de son style, un des plus vivants qui soient, sont la logique et la passion. C'est un des plus grands poètes de la littérature chrétienne.

La réforme catholique.

Sa manifestation la plus vigoureuse:

Le Jansénisme.

La Réforme provoqua en France chez les catholiques un réveil puissant de la foi et de l'ardeur morale. Les couvents se multiplient partout. L'esprit monastique travaille à refouler à la fois les doctrines hétérodoxes des protestants et le libertinage naturaliste issu de la Renaissance. Au reste, tant d'années de discordes et de misères avaient retrempé l'énergie des âmes et elles aspiraient à une religion ascétique. De là, sans parler de l'instinct national, le peu de succès qu'obtinrent chez nous les Jésuites, dont la religion parut trop aimable et trop fleurie, et la profonde influence qu'exerça au contraire le jansénisme. Mais il faut bien voir que le jansénisme est un effet parmi les autres, et non la cause de cette reviviscence vigoureuse de la religion.

Néanmoins le jansénisme est à part. Seul, il a une doctrine, une conception propre de la vie et des rapports de l'homme avec le surnaturel. Seul, il s'est développé largement en dehors de l'Eglise: il n'a guère pénétré dans le clergé régulier, il a recruté ses adhérents parmi les ecclésiastiques séculiers et surtout parmi les laïques pieux. C'est qu'étant une doctrine et non point un ordre, il sollicitait simplement l'adhésion de la raison, en dehors de tout engagement matériel destructeur de la liberté.

Sa large diffusion dans la société laïque le mettait en bonne posture pour combattre le libertinage qu'il rencontrait à chaque pas: d'où vient qu'aux yeux de la postérité il a semblé avoir la direction du mouvement catholique dans la lutte contre l'irréligion.

Le libertinage au XVIIe siècle.

De loin, le XVIIe siècle paraît tout chrétien: à le regarder de près, on y distingue un fort courant d'irréligion, théorique et pratique, qui relie Montaigne à Voltaire et alimente l'esprit des œuvres de La Fontaine et de Molière. Ce courant disparaît dans la seconde partie du siècle, sous l'éclat de la littérature catholique et sous la décence des mœurs imposées par le grand roi. Mais, entre 1600 et 1660, l'incrédulité s'étale.

La licence des opinions et de la vie a deux causes principales. L'une est la persuasion, fondée sur les conquêtes du XVIe siècle, que la raison est toute-puissante. L'autre est l'impétuosité des tempéraments, déchaînés par les guerres civiles: l'individu suit sa passion, rejette toute contrainte; et quelle contrainte plus gênante que la règle chrétienne? Ainsi l'anarchie politique avait préparé l'anarchie morale.

Les "libertins", comme on appelle les incrédules, furent nombreux sous Louis XIII. Il y en avait de deux sortes; un premier groupe était constitué par les philosophes et les érudits, gens discrets, ennemis du scandale, et qui faisaient extérieurement profession de respecter la religion. Le second groupe était celui des mondains, courtisans et femmes, avec quelques poètes et beaux esprits. Ceux-ci faisaient grand bruit, multipliaient les scandales et les indécences.

Ce qui leur plaisait le plus dans l'incrédulité, c'étaient les provocations tapageuses; c'était de "faire les braves" contre Dieu. Tels ce Roquelaure qui était le plus grand blasphémateur du royaume, ou ce Matha et ce Fontrailles qui chargeaient un crucifix l'épée à la main en criant: "L'ennemi!" Ces libertins du monde n'avaient pas de doctrine arrêtée: ils se moquaient des mystères et des dévots, affichaient la tolérance, prétendaient suivre seulement la raison et la nature, et vivaient en gens plus assurés d'avoir un estomac qu'une âme.

L'Elise essaya d'arrêter par des rigueurs les progrès du mal. Le Parlement lui prêta son aide. Quelques bûchers s'allumèrent. Mais les sanctions pénales réprimaient seulement les manifestations éclatantes d'irréligion; il fallait inventer des freins intérieurs pour retenir l'âme, en obtenant son propre consentement. Ce fut l'œuvre du cartésianisme, qui donna à la raison les légitimes satisfactions qu'elle réclamait tout en la maintenant pour un temps dans la soumission à l'Eglise; et du jansénisme, qui opposa fortement à l'indépendance superbe de la raison le dogme de la gâce, humiliant pour elle.

Port-Royal: Sa doctrine et son esprit.

Dans son principe, le jansénisme est une solution à ce problème difficile entre tous: la liberté humaine. L'homme, tel que l'a fait le péché originel, est mauvais; donc il ne peut faire son salut sans la grâce; mais à quelle condition Dieu nous octroie-t-il la grâce? Dans la mesure où nous la méritons par nos prières et nos efforts, répondait la doctrine couramment admise. En aucune façon, objectent les jansénistes suivant saint Augustin; car cette liberté qu'il faudrait bien concéder à l'homme pour qu'il pût réellement mériter ou démériter, ce serait une restriction inadmissible à la souveraineté absolue de Dieu. Et du reste, si l'homme pouvait faire son salut, forcer par ses vertus les portes du paradis, à quoi servirait la Rédemption? Conclusion: l'homme ne peut rien, Dieu seul fait tout. De toute éternité, il a choisi ses élus et il les a choisis peu nombreux. Avant notre naissance même, nous sommes sauvés ou damnés. Nous devons donc vivre dans l'angoisse de cet arrêt inexorable qui pèse sur nous dès avant notre existence, et que nous ne connaîtrons qu'après notre mort.

Comment cette dure et désolante doctrine, qui niait la liberté et voulait l'immense majorité des hommes à la damnation éternelle, a-t-elle été un principeactif d'énergie et de vertu? Pourquoi ces hommes qui se disaient incapables par nature de mériter tremblaient-ils devant Dieu comme s'ils étaient responsables? C'est là l'énigme du jansénisme. Nulle morale ne fut en effet plus austère que la morale janséniste. Le besoin d'ascétisme qui travaillait alors les âmes l'explique sans doute, en partie.

Et voici un autre aspect du jansénisme; cette raison humaine, qu'ils ont abdiquée devant Dieu, les jansénistes la retrouvent subitement pour la controverse: là ils se montrent rudes dialecticiens, disputeurs obstinés, subtils tireurs de déductions. En ce sens ils ont continué Descartes; ils ont neutralisé pour un temps sa méthode en l'employant précisément à défendre cette religion qu'elle devait plus tard servir à attaquer. Le principe même de leur hérésie est d'ailleurs tout rationaliste: ils ont refusé de s'incliner devant le mystère, ils se sont obstinés à résoudre une contradiction que l'Eglise se résigne à ne pas lever; bref, ils ont appliqué la raison aux choses de la foi.

Héros de la volonté par le perpétuel effort de leur conduite, maîtres de la raison par les infatigables argumentations de leurs livres, à ce double titre ils sont bien de leur temps et le dominent; tout ce qui n'est pas épicurien ou jésuite relève d'eux plus ou moins.

Port-Royal:

Son histoire.

Le jansénisme appartient à peu près exclusivement à la France et aux Pays-Bas catholiques. C'est aux Pays-Bas qu'il naquit, dans l'esprit du pieux évêque d'Ypres Jansénius, au temps où les âmes inclinaient de toutes parts vers le stoïcisme. Jansénius travailla vingt ans à son grand ouvrage, l'Augustinus, qui parut en 1640 à Louvain. C'est un exposé en trois tomes de la doctrine de saint Augustin sur le libre arbitre, déclaré impuissant si la grâce n'intervient pas.

Le foyer du jansénisme en France fut une communauté de femmes qui s'était établie au XIIIe siècle dans la vallée de Chevreuse, à Port-Royal, et qui venait d'émigrer à Paris, au faubourg Saint-Jacques. Du Vergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, directeur de la maison à partir de 1636, y implanta la doctrine de Jansénius, avec qui il était lié, et fit de ces filles les croyantes obstinées, au besoin les infléxibles martyres de ce qu'elles regardèrent comme la pure vérité de Jésus-Christ. Quand le jansénisme commença de se répandre dans le monde, on se tourna vers Port-Royal comme vers le centre religieux de la nouvelle Eglise: les bâtiments de Port-Royal des Champs furent relevés et servirent d'asile aux Solitaires (appelés aussi: Messieurs de Port-Royal), hommes saints qui, sans se lier par aucun vœu, sans quitter leur nom, venaient vivre là, dans la retraite, une vie d'étude et de piété.

Ces savants faisaient aussi d'excellents maîtres. C'est aux Petits Ecoles de Port-Royal, dirigées par les Solitaires, que Racine forma son goût, prit son sens exquis de l'héllénisme. Nul enseignement ne reposa sur de plus justes principes que le leur: ils estimaient que toutes les connaissances qui servent de matière à l'instruction ne sont pas à elles-mêmes leur but, mais seulement des moyens d'exercer l'intelligence et de former la volonté.

Les jansénistes avaient d'ardents ennemis, surtout les jésuites, qui se voyaient disputer par eux la direction des âmes et l'éducation des enfants, et qui, défenseurs de l'autorité pontificiale, les regardaient comme le parti avancé du gallicanisme. L'autorité civile, se souvenant du siècle précédent, craignit que la secte religieuse ne renfermât le germe d'un parti politique, et crut de son intérêt de faire cause commune avec les jésuites, servant ainsi ceux qui devaient la combattre et persécutant ceux qui devaient la défendre dans ses rapports avec Rome.

C'est en 1638 que commencèrent les persécutions; mais elles durèrent tout le siècle, et leurs conséquences, pendant tout le siècle suivant. On leur chercha un fondement juridique: cinq articles ou propositions, qu'on tira de l'Augustinus, furent condamnées successivement par la la Sorbonne, par les évêques , par le pape. Les jansénistes soutinrent que les propositions n'étaient pas dans Jansénuis (elles n'y étaient pas textuellement, mais elles étaient l'âme du livre, selon Bossuet), et ils refusèrent de les condamner comme étant de lui. Les femmes furent aussi fermes que les hommes. On n'épargna pourtant aucun moyen pour les réduire: fermeture répétée des Ecoles, dispersion fréquente des solitaires, explulsion des religieuses, et même, en 1710, destruction de Port-Royal, de son église, de son cimetière.

Rien n'y fit. On ne put tuer le jansénisme. On réussit tout au plus à lui retirer cette hauteur morale, cette largeur intellectuelle qui en avaient fait l'expression supérieure du christianisme français; on le réduisit à n'être plus qu'une bigoterie étroite, farouche et stérile.

Mais, auparavant, il avait produit Pascal.

 Vie de Pascal.

Son caractère

Blaise Pascal naquit à Clermont-Ferrand, en 1623, dans une famille de magistrats. Son père était était un homme fort intelligent, particulièrement curieux de sciences mathématiques. Devenu veuf, il décida se se consacrer à l'éducation de son fils; quand l'enfant eut huit ans, il se démit de sa charge et le conduisit à Paris. Là, il prenait plaisir à réunir chez lui des savants de premier ordre; le jeune Blaise, admis à écouter les discussions scientifiques, se trouva ainsi à une excellente école, Son instruction littéraire paraît avoir été fort courte. Mais dans l'ordre des sciences mathématiques, il fit preuve d'une précocité prodigieuse: à seize ans, un de travaux, un Traité des sections coniques, étonnait Descartes. Puis il s'occupa d'applications pratiques: il construisit une machine à calculer. Du reste ce travail ininterrompu et fiévreux usait ses forces physiques: à dix-huit ans, il ressentit les premières atteintes de la maladie.

La famille Pascal était pieuse: un événement fortuit la donna au jansénisme. M. Pasacal, s'étant cassé la jambe, reçut les soins de deux gentilshommes amis de Port-Royal qui firent lire Jansénius et Saint-Cyran au jeune Blaise. Il fut séduit par la cohérence de la doctrine, son ascétisme rigoureux; il s'en fit aussitôt l'apôtre dans sa propre famille; il convertit son père et sa sœur Gilberte (plus tard Mme Périer), natures pondérées qui furent jansénistes avec une fermeté paisible; mais son autre sœur Jacqueline, une âme de même de même trempe que lui, aussi fière et aussi ardente, médita dès lors de quitter le monde.

A partir de ce moment (1646), Pascal est acquis à Port Royal. Toutes les crises - maladies ou deuil - qui le meurtissent, mettent à nu la profondeur de sa foi janséniste: malade, il compose la Prière pour le bon usage des maladies (1648). Cependant il reste dans le monde et continue ses travaux, que suit toute l'Europe savante; il met en évidence par l'expérience la pesanteur de l'air; il expose la théorie du progrès; il crée avec Fermat le calcul des probabilités. En même temps il étend ses relations; son père est mort, Jacqueline a pris le voile, il est seul, libre, accueilli partout, fêté, admiré. Il fréquente des libertins dont l'un, le chevalier de Méré, lui fournit le principe de quelques-unes de ses vues les plus profondes. Peu à peu, le monde le reconquiert; il constate que pour s'y bien comporter et pour y réussir, il y faut un esprit différent de l'esprit scientifique: il y faut du goût, du discernement. Ainsi naît la fameuse distinction entre l'esprit de géométrie, qui est celui de la science, et l'esprit de fiesse, qui est celui de la vie et de l'art.

Mais, comme il venait d'avoir trente ans, il se fit en lui une révolution qui changea sa vie. Tel accident qu'on nous contre (accident de voiture dont il aurait été sauvé par miracle, auprès du pont de Neuilly), semble être purement légendaire. Nous connaissons mal le travail intérieur qui se fit dans son âme inquiète, les circonstances qui purent l'accélérer. Le résultat est que, plus ou moins soudainement, il ressent que jamais la science humaine, l'amour humain ne pourront remplir la capacité infinie de son cœur: il entend en lui l'appel de Dieu, non du Dieu abstrait des philosophes, mais du "Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob." Et dans la nuit du 23 novembre 1654, nuit d'extase et de joie, Pascal, face à face avec son Dieu, se donne à lui, pour toujours. Il en consigne aussitpot l'engagement dans une prière enflammée qu'il porta toujours sur lui, cousue dans la doublure de son habit. Cette fois, il avait trouvé la vérité supérieure qui pouvait mettre l'unité dans sa vie intellectuelle et morale.

Pascal donne à Port-Royal un esprit tout laïque, formé aux méthodes de la science et de la philosophie, assez ignorant de la théologie: de son Entretien avec M. de Sacy, il résultera qu'au moment d'entreprendre ses rudes campagnes contre l'erreur et l'incrédulité, ce défenseur de la foi n'a plus lu les Pères de l'Eglise: il n'en aura jamais qu'une connaissance superficielle. Et de là même vient sa puissance sur le monde laïque: idées, méthode, style, tout en lui dénote le savant et l'honnête homme, rien le théologien.

En 1656, les attaques de plus en plus pressantes dirigées contre le parti et son chef Antoine Arnauld, surnommé le grand Arnauld, disciple de Saint-Cyran, décidèrent Pascal à riposter. Il le fit dans les Provinciales avec une vigueur qui déconcerta l'adversaire et rendit ces pamphlets immortels. L'exaltation de Pascal pendant cette polémique est incroyable. Il reçut une grande joie quand sa petite nièce fut guérie miraculeusement au contact d'une relique conservée à Port-Royal, une épine de la couronne de Jésus-Christ: ce miracle, tombant au cours de ses démêlés avec les jésuites, lui apparut comme une manifeste approbation de Dieu. Et vers le même temps, sûr de sa vérité, il jetait durement, cruellement, dans le cloître Mlle de Rannez, une pauvre âme faible que son impérieuse direction brisa.

Il conçut ensuite le projet d'une Apologie de la Religion chrétienne. Il y travailla tant qu'il put, au milieu de souffrances aiguës: la maladie maintenant ne le quittait plus. Mais il avait conquis le bonheur avec la vérité: il était serein et souriant. Il se savait au nombre des élus: il écrivait l'étrange et admirable Mystère de Jésus. Ses souffrances même étaient un signe de son élection: il les redoublait, croyant aider à la grâce et collaborer à la miséricorde de Jésus. Il s'ingénia à s'inventer des souffrances, des gênes: ceinture de fer garnie de pointes, cilice, privations; il persécuta son propre corps avec des raffinements incroyables de dureté. Il mourut le 19 août 1662.

Ce fut une fière nature, à l'énergie indomptable, aux passions de flamme, d'un amour-propre ardent, qui put bien s'épurer mais non pas s'éteindre par la foi. Cette personnalité impérieuse le fit intraitable quand l'honneur de ses découvertes scientifiques lui était disputé, et l'amena dans sa pénitence à exiger instamment de Jésus qui lui eût donné sut la croix une pensée, une goutte de son sang personnellement, à lui Pascal, pour sa rédemption particulière. Nature tourmentée et superbe, que la maladie aigrit encore et troubla, intelligence puissante, étendue en tous sens, - un des plus beaux et des plus forts esprits d'homme qu'il y ait jamais eu.

Pascal créateur de la science expérimentale.

C'est à Pascal qu'il faut rapporter la création de la méthode expérimentale qui est venue corriger ce que la méthode cartésienne avait de trop dogmatique. Pour Descartes, un raisonnement bien conduit permet d'atteindre, sans qu'il soit besoin d'autre chose, à la connaissance parfaite: la science mathématique est la clef de l'univers. Pour Pascal, la réalité déborde de toutes parts notre faible raison; il faut interroger sans cesse la nature; c'est l'expérience, bien plus que la raison, qui peut rendre compte des phénomènes. Cette doctrine, si nettement opposée au rationalisme cartésien, n'en triompha définitivement qu'au XIXe siècle.

Cependant dès 1648 Pascal avait établi son efficacité d'une manière éclatante. Le physicien italien Torricelli avait signalé que si l'on renverse un tube rempli de mercure sur une cuve de mercure, le mercure s'abaisse d'abord dans le tube puis demeure immobile à soixante-quinze centimètres environ au dessus du niveau de la nappe. Tous les philosophes, et Descartes lui-même, avaient longuement disserté sur ce fait sans pouvoir en donner une autre explication que l'horreur de la nature pour le vide.

Pascal eut l'idée d'expérimenter. Il pria son beau-frère, qui habitait Clermont-Ferrand, de transporter plusieurs fois dans le même jour le même tube de mercure tantôt au bas, tantôt au sommet du Puy-de-Dome: "S'il arrive que la hauteur du vif-argent soit moindre au haut qu'au bas de la montagne… il s'ensuivra nécessairement que la pesanteur et pression de l'air est la seule cause de cette suspension du vif-argent." Lui-même fit l'expérience à Paris, à la tour Saint-Jacques. Les deux expériences lui donnèrent raison.

Pascal pamphlétaire: Les Provinciales.

La traduction française de l'Augustinus avait paru en 1641, et la controverse à son sujet ne s'apaisait pas. En 1649, la Sorbonne déclara avoir extrait du livre cinq propositions qu'elle dénonça au pape; le pape les condamna. Les jansénistes déclarèrent qu'eux aussi condamnaient ces cinq propositions, mais qu'ils défiaient quiconque de les leur montrer dans le livre de Jansénius. Un incident envenima la querelle. En 1655, un curé ayant refusé l'absolution au duc de Liancourt parce qu'il avait sa petite-fille à Port-Royal, Arnauld écrivit sur ce refusdeux lettres qui irritèrent les ennemis du jansénisme; il fut censuré par la Sorbonne se fût adjointe, pour être plus sûre de l'écraser, quarante moines mendiants.

Les jansénistes décidèrent alors de porter le débat devant le grand public, et Arnauld engaga Pascal à tenter cette difficile entreprise: du 23 janvier 1656 au 24 mars 1657, dix-huit lettres parurent, anonymes, imprimées clandestinement, soulevant la fureur des jésuites. Elles furent réunies ensuite sous le titre de Lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis et aux R.R.P.P. Jésuites sur le sujet de la morale et de la politique de ces Pères. Mais le public les appela plus simplement les Provinciales.

Ces dix-huit lettres peuvent être réparties en trois groupes: les lettres I à IV, sur l'affaire de Sorbonne; les lettres V à XVI, sur la morale des Jésuites; les lettres XVII et XVIII, qui reviennent sur le débat théologique.

Les quatre premières présentent la défense d'Arnauld sur un ton tout à fait nouveau en ces matières: avec une ironie allègre et mordante, elles soulignent les équivoques où se complaisent ses adversaires: ce pouvoir prochain qui n'est pas prochain, cette grâce suffisante qui ne suffit pas… Cependant le caractère théologique d'une telle polémique risquait de rebuter le grand public qu'il s'agissait d'atteindre; et d'ailleurs Pascal avait hâte de donner leur vrai nom à toutes ces étranges manœuvres. Dans sa lettre V, il élargit brusquemant le débat et va à l'essentiel, car après tout la vie chrétienne est l'essentiel: il attaque résolument la morale des Jésuites et leur reproche de traiter les pécheurs avec des ménagements inadmissibles afin d'étendre leur domination temporelle.

C'est le probabilisme, qui rend n'importe quelle opinion probable, pourvu qu'on ait pour soi un seul docteur. C'est la direction d'intention, qui supprime le péché, pourvu que l'intention soit pure (tuer un homme en duel n'est pas un péché, si l'on a en vue, non de tuer l'homme, mais de laver son honneur). C'est la restriction mentale, qui autorise toutes les dissimulations dans la confession même. Cet exposé de la morale jésuitique, plein de verve, remplit six lettres. Après quoi Pascal donne libre cours à son indignation: il flétrit la "théologie abominable" de ses adversaires, leurs pernicieuses doctrines sur l'aumône, sur le trafic des objets sacrés, sur l'homicide, sur la calomnie. Voltaire a pu dire justement: " Les meilleures comédies de Molière n'ont pas plus de sel que les premières provinciales; Bossuet n'a rien écrit de plus sublime que les dernières." Dans les lettres XVII et XVIII, Pascal reprend la thèse que les cinq propositions condamnées à Rome ne sont point dans Jansénius.

Pascal mourant aurait dit des Provinciales: "Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné par Dieu." Par le monde aussi: ces vigoureux pamphlets ont fait une impression si profonde que jamais la compagnie de Jésus s'est remise du coup qu'ils lui ont porté. En 1773, l'ordre des jésuites était supprimé par le pape, et l'un des considérants indiqués était précisément la morale pernicieuse de ses casuites.

Valeur et portée de la polémique des provinciales.

Qu'est-ce au fond que la casuistique? C'est l'art d'évaluer toutes les circonstances particulières qui ont entouré l'accomplissement du péché afin de déterminer exactement la gravité de celui-ci. Elle nous venait d'Espagne, où un refus d'absolution, entraînant l'exclusion des sacrements, pouvait avoir, sous le régime de l'Inquisition, les conséquences les plus graves. En soi, c'est une science légitime, la seule capable d'éclairer le confesseur. Bien plus, elle est nécessaire, pour concilier les exigences de l'idéal évangélique avec le train du monde: elle met à la portée des hommes l'inaccessible perfection qui découragerait leurs efforts. C'est un expédient dont nulle théorie ne peut se passer si elle veut rentrer dans la pratique.

Cependant, maniée avec trop d'indulgence, cette dialectique complaisante risquait de réduire la morale chrétienne à n'être plus qu'une morale mondaine, à peine déguisée. C'est précisément ce que Pascal dénonce. Pour lui, le christianisme est au contraire un principe d'effort; l'ascétisme est la forme la plus parfaite de la vie chrétienne; désobstruer de ses épines et de ses ronces le chemin de la vertu, c'est donc aller contre les intentions du christ. A en juger du seul point de vue de la conscience, il est certain que la lutte incessante, obstinée, contre l'instinct et l'intérêt, l'inquiétude de tous les instants sont les vraies conditions de la moralité.

Mais d'autre part, Pascal, si passionnément attaché à la cause religieuse, lui portait à son insu un coup irrémédiable. Car il tirait hors de l'Eglise les matières théologiques; il en appelait au public; il le constituait arbitre entre tel ou tel dogme, entre tels ou tels théologiens, il le persuadait ainsi que le simple critérium laïque, le bon sens, suffit à trancher les problèmes religieux. D'autres viendront, qui demanderont au bon sens de décider entre la raison elle-même et la foi. En soumettant les controverses théologiques à l'arbitrage des profanes, Pascal frayait véritablement la voie à Voltaire. De même les Réformateurs, en conviant le peuple à examiner les Ecritures, avaient travaillé sans le savoir au profit de l'irréligion.

Valeur littéraire des Provinciales:

Le premier chef-d'œuvre classique.

C'est du reste ce recours à la raison humaine qui fit le succès des Lettres et qui en fait encore aujourd'hui la beauté supérieure. Ne s'adressant qu'à la raison, elles sont fondées sur des bases éternelles, sur les principes essentiels de la moralité et de l'intelligence humaines, sur notre impérissable sens du vrai et du bien; elles dépassent les circonstances qui les ont fait naître; elles revêtent un intérêt absolu, universel, et quiconque, chrétien ou non, cherche sa règle de vie, doit les lire.

Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées, comme a dit Voltaire: vigueur logique, fougue passionnée, ironie délicate ou terrible. Et l'art supérieur qui anime devant nous les pères jésuites, qui les fait agir, gesticuler, parler, chacun avec son accent propre et avec le naturel de la vie, dénote une réelle puissance d'imagination dramatique. "Vous semble-til, disait Racine, que les Provinciales soient autre chose que des comédies?"

Mais ce qu'il y a de plus admirables dans ces pamphlets, c'en est la simplicité, l'objectivité: l'auteur s'est entièrement effacé, subordonnant tout à la démonstration qu'il veut faire. On ne saisit sa personnalité que dans le choix des expressions, ou encore dans la conduite de l'argumentation. Car il fait fi de tous les procédés de rhétorique; de règles, il n'en reçoit que de son sujet même, d'où il suit qu'il atteint en toute occasion au maximum de puissance et au naturel parfait. Démosthène est comparable, point du tout supérieur à Pascal.

Les Provinciales sont, dans notre prose, le premier chef-d'œuvre du goût classique. C'est une œuvre de raison par son objet qui est une démonstration, - par sa méthode qui est un enchaînement de raisonnements, - par le caractère universel de beauté et de vérité qu'elle réalise; aussi parce que, selon la raison, elle ne nous parle jamais de son auteur, toujours de son sujet. C'est enfin une œuvre d'art où l'art s'emploie uniquement à servir la raison. A force de refontes laborieuses, Pascal a patiemment amené son ouvrage à être l'expression pure et parfaite de sa pensée: si bien qu'après trois siècles bientôt, il n'y a pas une page de cette œuvre dont l'énergie se soit dissipée ou la couleur altérée.

Pascal apologiste: Les Pensées.

Pascal n'a pas pu rédiger son Apologie de la Religion chrétienne, destinée à la conversion des incrédules. Depuis des années, il jetait sur des bouts de papier, d'une écriture fiévreuse, à peine déchiffrable, pleine d'abréviations, des notes en vue de ce grand ouvrage que la mort l'empêcha d'entreprendre. Ce sont ces notes, pieusement recueillies et collées sur des cahiers, qui ont servi à constituer le recueil des Pensées, un des grands livres de l'humanité.

Le plan de la future Apologie, à en juger d'après certaines indications, devait être celui-ci:

1° La religion n'est pas contraire à la raison. Partie préparatoire dans laquelle il s'agit de montrer à "ceux qui souhaitent la vérité et ne trouvent en eux-mêmes qu'incertitude" que la religion est logiquement défendable, et à "ceux qui cherchent le bonheur et ne trouvent que misère et que mort" qu'elle est pratiquement avantageuse: donc il ne faut pas la mépriser par préjugé. Elle est logiquement défendable parce que la raison humaine est incapable de savoir tout et même de rien savoir de certain; il faut que la foi la complète; la foi est donc un moyen supérieur de connaissance. Elle est pratiquement avantageuse: car, selon le calcul des probabilités, on a intérêt à parier que la religion soit vraie. En vivant chrétiennement, on sacrifie infiniment peu, quelques années de plaisir mêlé, pour gagner l'infini, la joie éternelle. Ainsi la religion n'est pas une absurdité à dédaigner. Ces prémisses posées, Pascal entame sa démonstration.

2° Seule la religion chrétienne rend compte de la nature de l'homme. Pascal étale le mélange de néant et de grandeur qui constitue l'homme. "Quelle chimère est-ce donc que l'homme! Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre; dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur; gloire et rebut de l'univers." Aucune philosophie, ni Epictète qui déifie l'homme, ni Montaigne qui l'humilie, aucune religion non plus n'a pu donner le mot de cette effrayante énigme, sauf la religion chrétienne, héritière de la loi juive: la doctrine de la chute, cette notion d'une nature excellente qu'aurait corrompue le péché originel, résout la difficulté. Ainsi cette religion qui a si bien connu l'homme, si elle n'est pas encore acceptée pour vraie, mérite au moins d'être prise au sérieux et respectée.

3° Seule la religion chrétienne promet à l'homme le vrai bien. L'homme a naturellement le désir du bonheur. Or la religion chrétienne est une religion d'amour. Jésus-Christ est rédempteur: à la nature déchue et misérable, il apporte le pardon, le salut, la joie éternelle. Voilà un bien pur, complet, impérissable, tel donc que la raison l'exige pour s'y attacher.

Mais les deux arguments précédents sont insuffisants: le premier montre que la religion est probable, le second fait désirer qu'elle soit vraie. Il reste à démontrer qu'elle est vraie.

4° La religion est vraie. Ici la tâche entreprise par Pascal se heurte à une difficulté singulière. Il s'était engagé à démontrer Dieu à la raison, mais d'autre part il avait affirmé l'impuissance de la raison en matière métaphysique. Restait donc à essayer de saisir Dieu dans les apparences dont la raison est juge, dans ce que nous appelons les faits. La raison, critiquant ces réalités matérielles qui sont de sa compétence, pourra y voir apparaître avec évidence un élément surnaturel et surhumain: l'action divine, insaisissable en elle-même, sera atteinte dans ses manifestations historiques. Pascal entreprend donc une critique non plus philosophique, mais historique et philologique des Ecritures. Il s'attache à établir la vérité des Livres Saints, des miracles des deux Testaments. Il conduit cette originale tentative avec une rare témérité, et une entière ignorance de l'histoire et de la philologie.

D'ailleurs la science du temps était hors d'état d'aborder cet ordre de problèmes et de manier cette méthode. Aussi Pascal, tout Pascal qu'il était, ne put-il que faire sortir des textes la vérité qui lui plaisait.

5° Comment devenir croyant. Pascal arrive donc à cette conclusion: il faut croire; et, en attendant que la grâce nous soit donnée de croire, il faut vivre en chrétien, faire comme si on croyait: on pliera la machine, on ira à la messe, on s'abêtira de façon que les habitudes du corps ne fassent pas obstacle aux mouvements de l'âme, et la préparent pour le moment où la grâce l'inclinera. Pascal en effet, janséniste conséquent, n'attend rien que la grâce l'inclinera. Pascal en effet, janséniste conséquent, n'attend rien que de la grâce: seule elle peut donner la foi; quand la raison cessera d'argumenter, elle illuminera le cœur. Car "c'estle cœur qui sent Dieu, non la raison. Voilà ce que c'est que la foi: Dieu sensible au cœur, non à la raison."

Originalité et unité de la pensée de Pascal.

Par sa défiance de la raison, lorsqu'elle sort des limites qu'il lui assigne, par son mysticisme, par son tempérament ardent et passionné, par la puissance et le réalisme de son imagination, par son indifférence à la beauté, Pascal est très différent des autres classiques. Le XVIIe et le XVIIIe siècle l'ont admiré ou combattu sans le bien comprendre. Le XIXe siècle a enfin mis ce prodigieux génie à sa juste place.

Il a emprunté sa matière un peu partout: ses idées chrétiennes, surtout aux Pères de l'Eglise; ses idées profanes, surtout à Montaigne. Il a en effet sur l'originalité la superbe indifférence de nos classiques; comme eux, il vise moins à la nouveauté qu'à la vérité. Mais il est incomparable pour saisir, dans les idées que les autres ont eues avant lui, toutes sortes de liaisons qu'on ne soupçonnait pas et pour en montrer l'importance. Jamais rien, chez lui, ne reste banal et superficiel. Les choses qu'on lit ailleurs, dans Montaigne même, ,sans y faire grande réflexion ni y apercevoir grande conséquence, prennent, lorsqu'il les rend presque dans les mêmes termes, une gravité, une portée qui saisissent l'esprit: par un mot, ou même par l'insaisissable frémissement de sa phrase, on sent qu'il y voit un monde.

Ce don de profondeur apparaît à tout instant dans les Pensées. A chaque pas, des mots brefs, étranges parfois, ouvrent d'infinies perspectives: les problèmes les plus troublants de la science contemporaine, l'identité du moi, l'héridité des caractères acquis y sont posés. En ce temps même où la science faisait ses premiers pas, où le premier emploi des méthodes et des instruments la remplissait d'espérance et d'orgueil, - il en a très exactement délimité le domaine dans son fameux morceau des Deux Infinis: n'ayons point d'illusion: nous n'apercevrons jamais les substances, les principes, les causes, tout au plus "quelque apparence du milieu des choses;" la connaissance scientifique est essentiellement incomplète et relative. Et cela désespère ce grand esprit, avide d'une certitude absolue et infinie.

Par là se découvre à nous l'unité de pensée de Pascal; l'ascétisme janséniste de Pascal et les Pensées ne sont pas en contradiction avec le développement antérieur de son intelligence. Il n'y a pas eu de rupture dans sa vie intellectuelle: il y a eu une évolution continue, au terme de laquelle il a tout quitté pour suivre Jésus-Christ. La raison, il l'avait éprouvé, ne lui donnait prise que sur le monde décevant des apparences; il a donc demandé à la foi une connaissance supérieure à celle que lui procurait la raison. Le dévot en lui n'a pas détruit, il a contenté le savant.

La "rhétorique" de Pascal.

Il y a une "rhétorique" de Pascal. Le mot est d'Arnauld: "Feu M. Pascal, qui savait autant de véritable rhétorique que personne en ait jamais su…" Où faut-il la chercher et en quoi consite-t-elle?

Il faut la chercher dans l'opuscule: De l'esprit géométrique, notamment dans sa seconde partie: De l'art de persuader, et dans les pensées (édit. Brunschvicg, section I). Elle consiste en cette observation très générale: c'est qu'il ne peut exister de règles particulières, seulement des principes. Voici quels sont ces principes: il ne suffit pas de convaincre l'entendement, il faut persuader le cœur; pour cela l'esprit de géométrie est impuissant, il faut recourir à l'esprit de finesse. C'est l'esprit de finesse qui décidera des tours à employer, de la disposition même des arguments. "il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur de tour qu'on donne à son discours, pour voir si l'un est fait pour l'autre, et si l'on peut s'assurer que l'auditeur sera comme forcé de se rendre.

Il faut se renfermer, le plus qu'il est possible, dans le simple naturel…" Donc, étant donné le but poursuivi, il faut supprimer "tout ce qui n'est que pour l'auteur" et "ce qui masque et déguise la nature": les fausses symétries pereilles à de fausses fenêtres, les fausses élégances, les ornements postiches: "La vraie éloquence se moque de l'éloquence." Entendez qu'elle dédaigne les procédés et va droit à l'âme. "Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme."

Il ne faudrait néanmoins pas croire que l'ordre persuasuf et le style naturel s'improvisent. Nul n'a plus travaillé ses manuscrits que Pascal. Il a refait treize fois, dit-on, la XVIIIe Provinciale.

Le style de Pascal: Géométrie et passion

L'originalité de son style éclate avec d'autant plus de puissance qu'il est dépouillé de tout artifice. On a dit de ce style qu'il était "la géométrie enflammée": la logique et la passion en sont en effet les deux caractères. Il respecte les propriétés des mots, il les veut exactement à leur place, et c'est le fait du logicien; mais parce qu'il s'est engagé de toute son âme dans les problèmes qu'il agite, ses émotions ou visions se coulent naturellement dans l'expression, et c'est le fait du poète.

Il n'est pas de poésie plus large et plus terrible que celle à laquelle il atteint quand il se place en face de l'inconnaissable. Les mots les plus simples suffisent. "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie." "La terre, ce raccourci d'atome…" Ces images métaphysiques qui jettent leurs sombres flammes au cours des développements sont bien à lui. Par elles, il a rendu avec force la poésie de la religion: non point la poésie extérieure, mais la poésie intime, personnelle, qui emplit l'âme croyante unie à son Dieu. C'est un des plus grands poètes de notre littérature classique. C'est un des plus grands poètes de la littérature chrétienne, à placer entre sainte Thérèse et l'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ.

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