Les Ecoles et les champs dinvestigation
La multiplicité des recherches
Dans la première moitié du XX° siècle, la psychologie sest ramifiée au point quon ne saurait en rendre compte entièrement sur le plan des recherches ; ni donc fortiori prétendre à un bilan exhaustif au niveau des faits, sous peine dêtre submergé. En revanche, il est possible déclairer la situation créée, en portant son attention sur les méthodes et les critères qui orientent les principaux courants des sciences psychologiques contemporaines. Une telle voie daccès sinscrit dailleurs naturellement dans la perspective de cet ouvrage depuis le début.
Il nest pas contestable quon se trouve en présence aujourdhui, à proprement parler, non pas dune psychologie mais de sciences psychologiques, dont lunification constitue un problème pour lanthropologie philosophique. Chez les psychologues eux-mêmes, des intolérances, qui nauraient aucun sens sur le terrain de la pure pratique, nous reconduisent aux critères méthodologiques. Par exemple, si la psychanalyse freudienne a ouvert assez de perspectives nouvelles pour quon puisse considérer son apport comme de première importance dans lensemble des recherches contemporaines, il reste quelle fut décriée par Watson, le père du behaviorisme américain, et que des savants stricto sensu vont jusquà lui contester tout caractère scientifique. Cest le cas de Marcel Boll, qui range dans la même catégorie - la catégorie psychiatrique des " cyclothymes "- les psychanalystes avec les mystiques, les radiesthésistes, les homéopathes et les métaphysiciens.... Il va sans dire que de telles divergences tiennent aux méthodes et à lidée que lon sen fait. Aussi est-il légitime de sorienter de leur côté, plus encore que vers les champs dapplication, pour trouver les points de repère indispensables.
Le cheminement des sciences psychologiques, de ce point de vue, témoigne de fluctuations qui reconduisent forcément au problème de la connaissance. Il oscille entre le désir dune radicale objectivité (le behaviorisme watsonien constitue la tentative la plus hardie dans cette voie paradoxale), et celui de rappeler certaines conditions du connaître quon ne saurait simplifier sans simplisme (cest le rôle de la Gestalt, et, avant elle, celui de la phénoménologie de Husserl, dont les répercussions en psychologie sont considérables). On sait que cette dernière est née précisément du souci de résoudre une crise qui intéresse toute la pensée contemporaine, cest-à-dire aussi bien la philosophie que les sciences ; la première en tant que la rupture des cades traditionnels, depuis Marx et Nietzsche, avait crée pour elle une situation ambiguë, ou elle se voyait menacée de dissolution dans les conditions historiques, sociologiques, psychologiques, dont elle ne serait que lexpression ; les secondes, en tant que leurs fondements avaient été soumis à une critique sévère, notamment par lempirio-critisme de R. Avenaris (Kritik der reinen Erfahrung, Leipzig,1888-90), de E. Mach. (Die Analyse der Empfindungen, Jena, 190) et, en France, contemporairement à ceux de Bergson, dans les travaux de Henri Poincaré ( La valeur de la science, 1905) et de P. Duhem ( La théorie physique, 1906).
2. La méthodes des tests.
Si dautres recherches antérieures pourraient être rappelées, orientées par le désir denregistrer et de mesurer à laide dépreuve certains aspects du psychisme humain, en particulier celles de lanthropologiste anglais Francis Galton, cest surtout au Français Alfred Binet (1857-1911) que revient la paternité de la méthode des tests. Une méthode appelée à une grande vogue, et dont on usera plus tard jusqu'à labus.
Ancien élève de Charcot à la Salpêtrière, Alfred Binet, sil devint en 1894 le directeur du premier laboratoire de " Psychologie physiologique " de la Sorbonne sorienta rapidement vers une psychologie " expérimentale " très différente de celle quon imaginait à lavènement de la nouvelle science. Persuadé que la vie psychique est une totalité, et que la pensée ne saurait être réduite, comme le voulait Taine, à une combinaison dimages, il se souciait détudier lintelligence humaine sous laspect de " schèmes directeurs ", et lêtre humain comme un " faisceau de tendances ". Dès 1896, dans lAnnée psychologique (créée en 1895 et dont M. Henri Piéron deviendra plus tard le directeur et le principal collaborateur), il reproche à ses devanciers davoir attaché une importance excessive, dans leurs examens mentaux, à létude des processus psychiques inférieurs ; et beaucoup trop négligé les aptitudes supérieures : attention, imagination, intelligence, qui différencient les individus bien plus que leur aptitude tactile ou olfactive. Dans son livre de 1903 : étude expérimentale de lintelligence, il marque ses distances à légard de la psychologie de laboratoire. Lexpérimentation telle quil la conçoit est donc très large. Elle inclut notamment les questionnaires, les entretiens, les enquêtes, etc., cest-à-dire des procédés qui impliquent lintervention dune introspection contrôlée.
Au tout début du siècle, la question des enfants anormaux était à lordre du jour en France. En 1904, le ministère de linstruction publique soumit le problème à létude dune commission de médecins, déducateurs, de savants. Binet en fit partie et devint un des rapporteurs. Se vouant entièrement à cette nouvelle tâche, il se mit inlassablement en quête dune critère scientifique permettant dévaluer le retard ou lavance intellectuelle dun écolier ; et il se trouva lannée suivante à même de publier, dans lannée psychologique, les résultats de ses recherches entreprises en collaboration avec le Dr Simon, médecin à lAsile de Rouen.
Pour déceler les débiles mentaux dans les écoles, il avait imaginé de recourir à des épreuves de difficulté croissante, mettant en jeu les " processus supérieurs ", pour déterminer le rendement caractéristique de la moyenne des enfants à chaque âge. Il devenait ainsi possible, en comparant les résultats obtenus par un sujet quelconque avec les niveaux établis (âge mental moyen), de déterminer sil était en avance ou en retard, et de combien. Binet condensera plus tard ses vues quant à linstauration dune " échelle métrique de lintelligence ", dans son ouvrage : Les enfants anormaux( Paris, 1907). Léchelle métrique de lintelligence, fruit de la collaboration de Binet et du Dr Simon, est à lorigine dinnombrables recherches analogues, destinées à léprouver et à la perfectionner.
Dune manière générale, la psychologie de Binet témoigne dun grand souci du concret ; elle vise moins à étudier lesprit en générale que les individus et certaines familles desprits. Létende de sa curiosité apparaît au simple énoncé de ses autres études de sa curiosité apparaît au simple énoncé de ses autres études : Psychologie des grands calculateurs et des joueurs déchecs, 1985 ; La suggestibilité, 1900, Le mystère de la peinture (Année psychologique) 1909 ; Rembrandt (ibid.) 1910 ; Lâme et le corps, 1905 ; Esprit et Matière (Bulletin de la société française de philosophie), 1905 ; Cerveau et Pensée (Archives de psychologie VI) ; Les révélations de lécriture, 1906 ; Essai de chiromancie expérimentale (Année psychologique XIV).
La même variété dintérêts se retrouve chez le psychologue genevois Edouard Claparède (1873-1940), dont luvre, pour une bonne part, continue celle de Binet avec lequel il était lié damitié, par un effort constant délaborer et dexpérimenter des méthodes de diagnostic mental. De les discuter aussi :
" Je désirais être un observateur, un explorateur, un expérimentateur, un découvreur. Jai été surtout un systématiseur, un enseigneur, un organisateur de connaissances, un faiseur de " revues générales " pour " mettre au point " une question. Mon ouvrage sur la psychologie de lenfant est plein de divisions, de subdivisions et de classifications pédantes qui horripilent mon être romantique... et jen souffre dautant plus que cest celui-ci qui me semble correspondre à mon " vrai moi ", alors que la tendance classique mapparaît comme un démon étranger qui me tient à la gorge et mimpose brutalement sa volonté. "
Comme Binet, Claparède a embrassé de multiples aspects des sciences psychologiques : psycho-physiologie, psycho-pathologie, psychanalyse, psychologie animale ; association des idées, mémoire, témoignage ; intérêt, besoins, jeu, inconscient, hypnose ; psychologie de lenfant en général et pédagogie en général, etc. il se réclamait dune psychologie fonctionnelle (1) dégagée de tout scrupule métaphysique ou épistémologique, dinspiration pragmatiste, selon laquelle la légitimité na dautre garant que la fécondité. Un telle psychologie avait à ses yeux le mérite de permettre la description et la délimitation de certains phénomènes, de poser des problèmes de genèse ; de suggérer des applications pratiques, de formuler des lois. Alors quil est quasiment impossible, pensait-il, de distinguer du point de vue " structural " lintelligence et la volonté, par exemple, en tant que sy trouvent mêlés images, pensées, tendances, affects, etc., on est en présence, sous langle fonctionnel, de conduites très différentes. Il sagit alors de se demander non seulement quel est le rôle dun certain phénomène, mais dans quelle circonstance il survient, quelle est la situation qui lengendre. Les " lois " que Claparède fut ainsi conduit à proposer sont très nombreuses : loi du besoin (" Tout besoin tend à provoquer les réactions propres à le satisfaire ") ; loi de lextension de la vie mentale (" Le développement de la vie mentale est proportionnel à lécart existant entre les besoins et les moyens de les satisfaire ") loi de la prise de conscience (" Lindividu prend conscience dun processus (dune relation, dun objet) , dautant plus tard que sa conduite a impliqué plus tôt lusage automatique, inconscient de ce processus ") ; loi danticipation (" Tout besoin qui, de par sa nature, risque de ne pouvoir être immédiatement satisfait, apparaît davance ") ; loi de lintérêt momentané (" A chaque instant, le besoin le plus urgent prime les autres "), etc., etc.
Mais si lon peut trouver chez lui des idées intéressantes en ce qui a trait notamment à la psychologie de lintelligence et de la volonté, au sommeil, etc., cest en psychopédagogie que sest exercée, dans la voie ouverte par Binet, lactivité principale de Claparède. Réfractaire aux méthodes routinières de lenseignement officiel, il avait la nostalgie dun enseignement " sur mesure " et initiait ses étudiants, attirés de nombreux pays par la réputation que sétait acquise linstitut Jean-Jacques Rousseau, créé par lui en 1912, à la pratique et à la discussion des tests les plus variés. La méthodes des percentiles, appliquée à la graduation des tests, lui servait à déterminer le rang quoccupe un individu sur un total de cent individus groupés suivant les résultats obtenus par un certain test ; et à élaborer ainsi des " profils psychologiques ".
Dune manière générale, en notre siècle, les psychologues ont déployé une déroutante activité dans le domaine des tests. Comme le nombre de ceux-ci se chiffre maintenant par centaines voire par milliers, il faudrait un volume pour exposer seulement ceux qui ont été imaginés pour un diagnostic de lintelligence et du caractère. Le plus célèbre est le " Psychodiagnostic " du psychologue suisse Hermann Rorschach. On sait quil consiste en dix planches couvertes de taches dencre, noires ou polychromes, que lexpérimentateur soumet, dans un ordre déterminé, à linterprétation du patient. Lensemble des réactions de ce dernier : selon quil saisit lensemble ou un détail dune planche ; quil appréhende les taches plutôt sous laspect de la forme ou de la couleur ou du mouvement ; selon encore le contenu de son interprétation (animaux, être humains, figures, oranges, etc.), constitue un ensemble de données que lexpérimentateur, à son tour, interprète pour son diagnostic sur le degré dintelligence, la fantaisie et le caractère.
La vogue des tests est étroitement liée à certaines conditions sociales. Elle est immense aux Etats-Unis, ou le critère de lefficience prédomine, ou les besoins de la sélection professionnelle, et une mentalité imbue en général de science et dempirisme, assurent le succès de méthodes qui répondent aux exigences conjuguées de la technique et de la mode. Un incline à croire, de lautre côté de lAtlantique, que le spécialiste, psychologue-conseil ou psychiatre, dispose de recettes infaillibles pour la solution de tous les troubles et conflits intérieurs. Sous le double aspect de la psychotechnique et de la psychothérapie, les tests sont enveloppés là-bas - avec les questionnaires et les sondages de lopinion - dun respect superstitieux. En revanche, dans un autre contexte social, les tests nont connu en .R.S.S. quun triomphe éphémère. Ils y florissaient aux environs de 1930, puis furent lobjet de très vives attaques, parce quil sagissait beaucoup plus alors, dans ce pays encore dépourvu de personnel qualifié - orienté dautre part par une philosophie bien déterminé - de former que de sélectionner.
Dune manière générale, il apparaît aujourdhui que les tests sont devenus indispensables dans le domaine de la psychotechnique au service de notre société scientifique et conquérante ; et quils peuvent être utiles au psychologue, au psychiatre et au pédagogue, mais à titre de simples instruments, si perfectionnés puissent-ils être, qui tirent leur sens non pas deux-mêmes, mais dune certaine visée, fût-elle ou non consciente et délibérée ; en bref, sans quune superstition à leur égard obscurcisse le problème essentiel, qui est dordre anthropologique et non pas scientifique et technique.
En avril 1954, les journées internationales de psychologie de lenfant, qui réunissaient à Paris quelques centaines de psychologues, de médecins, déducateurs de divers pays - y compris ceux de lest européen - a heureusement montré léveil dun esprit critique généralisé quant à lemploi des tests, après un engouement qui avait été partout excessif.
3 - La psycho-physiologie.
Lintroduction systématique de lanatomie et de la physiologie dans le domaine de la psychologie, depuis Wundt, constitue une caractéristique essentielle des recherches contemporaines. Elle a permis léclosion et le développement de la psychophysiologie, étudiant les variations concomitantes de certaines fonctions psychiques avec le corps, particulièrement avec les systèmes nerveux de la vie de relation et de la vie végétative, avec lencéphale et avec les glandes endocrines. Ces recherches débouchent dans la caractérologie, lorsquelles tendent, plutôt quà dégager des lois générales, à établir un classement des individus en fonction de certaines particularités communes, permettant de leur assigner ne catégorie typologique. Ces mêmes recherches trouvent une application pratique dans le domaine de la psychotechnique ; elles rejoignent, dautre part, celles de la psychopathologie. Les interférences et les compromis sont alors nombreux entre les méthodes qui tendent à compromis un schéma dexplication ou laspect biologique lemporte sur les données purement psychiques, et celles qui privilégient au contraire les dernières ; en bref, entre lorientation des physiothérapies et des psychothérapies. Dune manières générale, au niveau des recherches et des méthodes il apparaît quune psychophysiologie fondée sur lhypothèse, admise comme règle de travail, que tout phénomène psychique a un concomitant physique déterminé, est en plein essor ; elle constitue certainement un des aspects particulièrement féconds dune psychologie se voulant vraiment " expérimentale ". Lhypothèse de ce parallélisme a pour elle lévidence des faits les plus courants ; la différence avec le passé est quelle bénéficie aujourdhui dun outillage technique perfectionné, rendu possible par les progrès des sciences physiques et biologiques.
Il est à peine besoin dinvoquer à ce propos toutes les modifications et altérations de lhumeur et de la pensée sous leffet de certains troubles corporels ou de certains médicaments ; et inversement, toutes les répercussions organiques déclenchées par des événements psychiques (émotion, chagrin, joie, etc.).
Pratiquement, et même sil est évidemment impossible de démontrer un tel parallélisme lorsquil sagit des activités supérieures de lesprit, sinon par un aspect en quelque sorte négatif (on peut déterminer, par exemple, les causes physiologiques dun évanouissement qui suspend la vie de la conscience), son admission sest révélée féconde pour lorientation des recherches. Elle trouve, dautre part, un fondement dans le fait que lévolution biologique apparaît comme une sorte de poussée vers une complexité nerveuse et cérébrale croissante (multiplicité plus grande des voies, richesse accrue en neurones) dont limportance conditionne, chez lhomme tout particulièrement, une activité et un comportement qui sont eux-mêmes dune complexité surprenante.
Les découvertes en psycho-physiologie sont trop nombreuses et complexes pour être rapportées ici autrement que dune manière très succincte. Par exemple, depuis la découverte par Cannon de lhyperglycémie dans les grandes émotions humaines, toutes les réactions viscérales qui accompagnent lémotion : circulatoires, digestives, respiratoires, glandulaires musculaires, etc., ont fait lobjet de recherches minutieuses, en vue détablir certaines constantes. Dautre part, glandes endocrines et des hormones quelles produisent. Lexpérimentation sur les animaux (ablation de ces glandes - génitales, thyroïdes, surrénales, etc., en particulier sur des chiens, des chats ou des singes), a montré comment les perturbations psychophysiologiques ainsi provoquées pourraient être corrigées par des extraits glandulaires spécifiques. Qui ne connaît aujourdhui les corrélations psychiques dun mauvais fonctionnement de la thyroïde, son action sur lhumeur et sur lactivité intellectuelle, selon quil est trop rapide ou trop lent ? limportance des glandes à sécrétion interne est apparue également par le rôle de direction et de contrôle endocrinien que paraît jouer la plus petite dentre elles, lhypophyse, logée à la base du crâne, qui a été qualifiée de véritable " cerveau endocrinien ".
La vivisection pratiquée sur des chiens (Cannon, Bard) a permis dacquérir de nouvelles connaissances sur le rôle attribuable aux diverses partie d cerveau. En particulier sur celui que joue sa base, le diencéphale, dans le domaine des pulsions instinctives. Alors que le thalamus semble régir la tonalité affective des sensations, il est apparu que lhypothalamus présidait aux pulsions primitives, aux oscillations de la veille et du sommeil, à lhumeur. Dune manière générale, lexpérimentation a montré que le diencéphale pouvait être considéré comme le point de jonction du système nerveux centrale avec le neuro-végétatif et le système endocrinien :
" En étroite liaison avec lhypophyse, glande maîtresse des endocrines, avec le lobe frontal, instrument des synthèses mentales, riche de formations végétatives, le diencéphale occupe une situation privilégiée aux confins des systèmes nerveux de la vie végétative et de la vie de relation. "
En bref, on admet désormais que les appareils endocrinien et sympathique, avec leurs corrélations diencéphaliques, régissent les forces instinctives, et que les interactions entre le cortex ( dont le développement est énorme chez lhomme), et la base de lencéphale, sont en rapport avec un pouvoir de synthèse et dattention qui préside aux fonctions dutilisation contrôlée de lénergie.
Des connaissances acquises en psycho-physiologie découlent certaines pratiques psycho-chirurgicales ; la lobotomie, par exemple, pratiquée pour la première fois par le Portugais Monitz, en 1936, abolissant la fonction propre à certaines zones de lécorce préfrontale par la section des faisceaux blancs qui les unissent aux centres sous-corticaux. Une telle pratique, controversée dans les milieux médicaux eux-mêmes, pose le problème des limites assignables à lintervention humaine.
Dune manière générale, les recherches psycho-physiologiques, enrichies par les apports de la neurologie, ont révélé létonnante complexité du système nerveux central. On admet aujourdhui que toute excitation cause dans la cellule nerveuse une perturbation de la charge électrique (engendrée par son activité chimique), qui constitue linflux nerveux ce fluide mystérieux que Descartes attribuait aux " esprits anima ". Cet influx nerveux paraît ainsi consister en une onde électrique, dune vitesse mesurable, se propageant dun élément nerveux à un autre par un médiateur chimique, pourvu quun certain accord existe entre eux, cest-à-dire à condition quils possèdent la même chronaxie ; le rôle des centres nerveux (moelle épinière et encéphale) est daiguiller cet influx dans telle ou telle direction, en bloquant ou en facilitant sa voie. On a pu comparer cette activité à celle dun téléphone automatique extrêmement compliqué. On admet maintenant que le cerveau de lhomme possède au plus haut degré un pouvoir dexcitation et de freinage (dynamogénie et inhibition), étant capable aussi bien de diriger les influx intra-cérébraux vers les systèmes moteurs (bouger son bras à volonté) que dinterdire une réponse réflexe (demeurer " impassible " sous la douleur). Cet aspect des choses séclaire dans une certaine mesure à la lumière des " réflexes conditionnés ". On sait par ailleurs que les potentialités cérébrales ne peuvent sactualiser quau gré dun développement progressif à partir des impressions sensorielles, inséparables elles-mêmes dun échange avec le milieu social. Limportance décisive de ce facteur a été mis en lumière par certains cas denfants sauvages, élevés par des louves, qui se montrèrent incapables de parler et dapprendre, lorsquils furent réintroduits dans la société des hommes, comme si leurs centre coordinateurs sétaient atrophiés, faute demploi.
Réflexologie et behaviorisme.
La découverte des réflexes conditionnées, compte tenu de lextension que lui donnera aux Etats-Unis le behaviorisme de Watson, représente un apport capital de la nouvelle psychologie sous son aspect le plus radicalement objectiviste. Cette découverte est inséparable des noms de Pavlov (1849-1936), Prix Nobel en 194 pour son uvre sur la digestion, et de Bechterew (1857-1927), lun et lautre physiologistes et neurologues. On sait quelle est née de lexpérimentation sur des chiens, et quelle consiste à substituer à un excitant ou " stimulus " primitif, engendrant un réflexe absolu oui inconditionné, un excitant nouveau ou " stimulus conditionné " (signal comme disait aussi Pavlov), qui provoquera à son tour, par apprentissage, une réponse réflexe acquise. Cest ainsi que le chien qui salive, lorsquil reçoit un morceau de viande (réflexe inconditionné), salivera à louïe dun son ou à la vue dune lumière, après que ce stimulus ara accompagné un nombre X de fois la présentation de la viande. Cest dire quune nouvelle association réflexe est née entre le centre auditif ou visuel et le centre salivaire : le réflexe " conditionné " ou associé. Pavlov découvrit que tout phénomène naturel pouvait devenir signal : un son , une couleur, une odeur, une stimulation de la peau, etc.
lexpérimentation, dans ce domaine, a été très poussée. Elle a permis détablir que ces réflexes conditionnés mettent en jeu des processus, non seulement dexcitation mais dinhibition. Car un chien peut être conditionné de telle sorte que le réflexe spontané de douleur cède à un réflexe de satisfaction si, par exemple, une décharge électrique douloureuse accompagne la présentation de la viande assez longtemps pour que la substitution sopère. On sait aussi que ces conditionnements peuvent atteindre une grande spécificité ; quun chien peut être rendu apte à ne réagir quà certains sons, images, couleurs ou figure, à lexclusion dautres ne sen différenciant que fort peu, et même à des notes si hautes que loreille humaine ne les perçoit pas. Sil est habitué à saliver à la vue dun cercle, sans réagir à la vue dune ellipse, il donnera des signes dagitation lorsque lellipse, il donnera des signes dagitation lorsque lellipse, se rapprochant toujours plus du cercle, il ne sera plus capable de distinguer entre les deux figures. Pavlov réussissait à provoquer de véritables névroses canines, en mettant ainsi en conflit des processus dinhibition et dexcitation. Il est naturel que des auteurs, considérant que le genèse de la névrose apparaît chez Freud dans la répression o linhibition dun facteur émotionnel, aient cherché par ce biais n terrain de conciliation entre la réflexologie pavlovienne et la psychanalyse.
Par ailleurs, les aiguillages que créent les conditionnements sont apparus comme des mécanismes fragiles, qui disparaissent sils ne sont pas entretenus par une réintroduction passagère du stimulus naturel (la viande en loccurrence). A défaut, le temps de réaction augmente, la sécrétion salivaire diminue progressivement ; il se produit ce que Pavlov appelait ne " inhibition interne ", une tendance du réflexe conditionné à disparaître.
Certains commentateurs, notamment le physiologiste français Paul Chauchard, ont insisté sur les conditions particulières disolement quexigent de telles expériences. Pavlov déjà avait constaté que, si lanimal était mis brusquement en éveil par larrivée inopinée dun étranger, une " inhibition externe " venait compromettre le travail. Par ailleurs, tous les chiens ne montrent pas la même docilité. Il en est de fiers, qui pet se produire, lorsquun chien stimulé par un courant électrique trop violent, aboie ou cherche à mordre...
Lexpérimentation en matière de conditionnement est évidemment plus limitée avec lêtre humain quavec les animaux. Elles est pourtant possible dune autre manière. Watson et ses disciples en fourniront la preuve avec les nourrissons et les petits enfants.
De la constatation que la complète ablation du cortex entraînait la disparition des réflexes conditionnés, Pavlov en inféra que leur mécanisme dépendait entièrement de la fonction corticale. Pourtant, il est apparu que des réflexes conditionnés pouvaient être formés chez des animaux inférieurs, sans écorce ; et même, à en croire certains auteurs, chez les infusoires.
On sait que lon peut utiliser et que lon utilise la découverte de Pavlov dans des cas déterminés : désintoxication des buveurs, méthodes de relaxation, accouchement sans douleur. Ce dernier est fondé sur la notion que la douleur de laccouchée a pour cause principale des réflexes conditionnées (sociaux) de crainte. Il sagit dès lors de faire jouer les innombrables interactions entre les neurones corticaux et les viscères, dans le sens dune maîtrise indirecte sur le sympathique ; de mettre en somme la femme, par la pratique dune autosuggestion imageante, accompagnée dune éducation respiratoire et abdominale, en mesure de diriger son accouchement.
Dune façon générale, la découverte des réflexes conditionnés est venue éclairer des mécanismes utilisés depuis fort longtemps dans le dressage des animaux, mais dune manière tout empirique. Le génie de Pavlov a été de démontrer dune manière décisive comment fonctionnent ces mécanismes de substitution, à un niveau qui englobe laffectivité (il faut que lanimal ait faim), et qui constituent à lintérieur dune histoire individuelle des types de relation susceptibles dexpliquer même une partie d psychisme humain : celle qui a trait aux automatismes et à la formation des habitudes, dont le rôle est plus grand quon ne le pense en général. Nombre de gens parlent beaucoup de liberté, qui se comportent le plus souvent à la manière de robots. La réflexologie permet encore de mieux comprendre comment certains états dâme, apparemment mystérieux, peuvent sinstaller par les souvenirs associés à certains stimuli jouant le rôle de déclic (la madeleine de Proust).
Sur les fonctions supérieures du psychisme humain, Pavlov semble navoir pas eu des idées arrêtées. Il est pourtant certain il est pourtant certain quil leur a reconnu la capacité - même sil la dénomme " activité nerveuse supérieure " - de synthétiser les signaux qui influencent le comportement au niveau des conditionnements, en un système de signes abstraits et inséparables du langage.
Chez Watson, en revanche, la découverte des réflexes conditionnés est exploitée dans un sens qui confère à son behaviorisme les caractères dune école aux affirmations dogmatiques. Né à Greenville, en 1878, John Broadus Watson a été professeur à luniversité John Hopkins (Baltimore) ou il dirigea également le laboratoire de psychologie. Ses communications au Congrès international de Psychologie en 1921 lui valurent une réputation mondiale. Le watsonisme en 1921 lui valurent une réputation mondiale. Le watsonisme était alors à son apogée aux Etats-Unis, ou il devait engendrer maintes discussions et controverses.
Le " behaviorisme " de Watson représente la plus audacieuse tentative de réduire la psychologie à une science naturelle, en excluant de son domaine la conscience (attention, mémoire, volonté, intelligence), et donc tout recours à lintrospection, pour nadmettre que le comportement objectif. Il ne sagit pas là seulement dune orientation méthodologique, mais dun intransigeant monisme matérialiste. Il va sans dire quune telle exclusion de lesprit a pour corollaire, dans le domaine de la psychologie, celle des maladies " mentales ".
Watson estimait que les psychologues désireux de constituer une " nouvelle " psychologie (en particulier Ribot, Fechner et Wundt) ont manqué daudace, quils sont restés à mi-chemin dans leur effort de libération à légard de la tradition philosophique. Par ailleurs, la psychologie en tant que science abstraite lui paraissait dépourvue de valeur pratique, sans intérêt véritable pour léducateur, le juriste, le médecin lindustriel ou le commerçant... IL est hors de doute que linspiration watsonienne plonge ses racines dans lutilitarisme de notre époque, et tout particulièrement dans lefficiency à la mode américaine. En présence dun individu donné, il sagit essentiellement de savoir ce dont il est capable et quel peut être son rendement. Limmense succès du behaviorisme aux Etats-Unis tient à sa volonté de sen tenir exclusivement à lobservable, au contrôlable, au mesurable.
Lorsque Watson connut, en 1916, les recherches de Pavlov, son orientation était déjà celle dun psychologue soucieux de constituer ne science objective et comparée, inspirée alors par les recherches en cours dans le domaine de la psychologie animale, en particulier par celles de J. Loeb su les " tropismes ", et par les expériences de E. Thorndike (1874-1949).
On sait que ce dernier étudiait le comportement danimaux au moyen de ses fameuses problem-boxes. Il enfermait un animale à jeun dans une sorte de cage dou il ne pouvait séchapper - et atteindre ainsi une nourriture placée à lextérieur - quen actionnant un mécanisme plus ou moins compliqué. Après une série de tentatives désordonnées et infructueuses, lanimal réussissait à déclencher finalement, par un mouvement adapté de la patte ou du museau, le mécanisme douverture. Pour rendre compte de ce comportement, Thorndike en appelait à des considérations neurophysiologiques et au jeu du hasard, en déniant à lanimal toute forme dintelligence. La théorie la plus connue est celle " des essais et des erreurs " de Lloyd Morgan. Lorsquun chat ou un rat trouve la solution du problème qui lui a été ainsi imposé, cest fortuitement. Puis les réactions heureuse sorganisent dans lespace et dans le temps, selon la loi de fréquence, ce qui revient à dire que la réponse qui réussit sinstalle et que les autres séliminent.
Une telle interprétation a été contestée, notamment par les Gestaltistes à propos des singes anthropoïdes. Watson ne craignit pas de lélargir à lhomme lui-même, dont il veut expliquer toutes les habitudes par la réussite fortuite de certaines réponses, à partir de quelques réflexes absolus ou inconditionnés. Un telle prise de position a été lobjet de critiques sévères. On a reproché au père du behaviorisme son manque de culture philosophique, une grave méconnaissance des problèmes gnoséologiques. Dans un sens, il apparaît pourtant que son intrépidité présente plus davantages que dinconvénients, dans la mesure ou lextrémisme peut être dans certains cas plus édifiant que le syncrétisme.
Considérant que les enfants nés et allaités à la Maternité sont les meilleurs sujets, en tant que leur conditionnement antérieur est plus facilement contrôlable, Watson, ses collaborateurs et ses continuateurs, se sont livrés à dinnombrables expériences dans des " pouponnières expérimentales ". Dans le dessein dabord de connaître les réactions qui peuvent être admises comme innées(sous la réserve de conditionnements prénatals difficilement contrôlables...). Ces réactions primaires constituent un catalogue très réduit dans lécole behavioriste : réflexes pupillaires et patellaires, sécrétion salivaire, réactions corporelles - avec pleurs et cris - par piqûre, brûlure, etc., par retrait d support ou par bruit violent. Comme il se manifeste alors chez lenfant, dans la plupart des cas, une réaction émotionnelle, les behavioristes durent admettre certaines formes congénitales du comportement, quils réduisent à trois : réaction spontanée " de peur ", si lenfant est privé brusquement dun support ou sil est surpris par un bruit violent ; réaction " de colère " (qui apparaîtrait dès le dixième jour), si lon entrave ses mouvements ; réaction d" amour ", si on le chatouille ou le berce, etc.
les behavioristes ont p établir notamment que les enfants navaient originairement aucune réaction " de peur " en présence dun animal quelconque (rat, souris, grenouille, lapin, chien...) ou dun objet de poils ou de plumes, ou de masques grimaçants ; ni en présence d feu, qui suscite un trouble seulement sil dégage une chaleur trop intense (car intervient alors la réaction " atteinte de la peau "). Ils ont pu constater, en revanche, que ces animaux ou objets peuvent devenir très vite signaux conditionnés de peur, par association avec certains stimuli primaires (bruits violents, perte de support, etc.), et que lon peut aisément ensuite " déconditionner " ces réactions acquises de peur en leur substituant une réaction positive ; par exemple, en offrant une friandise à lenfant lorsquon lui présente, à une distance de plus en plus rapprochée, lanimal ou lobjet qui suscite sa crainte.
A partir donc de quelques réactions admises comme primitives, tout le comportement humain doit être expliqué par le jeu des conditionnements. Cest dire quil est envisagé uniquement sous laspect de stimuli et de réponses que la psychologie a pour tâche de déterminer. " Lessence de tout behaviorisme est dêtre la science du couple stimulus-réponse ". Il ny a lieu que de distinguer des stimuli externes (lumière, obscurité, froid, chaleur, bruit, etc.) et des stimuli internes (les modifications organiques dans certaines conditions, par manque de nourriture, ou dactivité sexuelle, etc.). Les réponses sont elles-mêmes explicites (des plus simples : sapprocher ou séloigner dune lumière, sursauter à un bruit, procréer ; aux plus compliquées : construire une maison, établir des plans, écrire des livres, ...) ou implicites (sécrétions salivaires, contractions de lestomac vide, etc.) , ces dernières plus difficilement observables.
Lindividu " fait " toujours quelque chose, quil respire, dorme, marche, coure, sarrête, se fâche, pleure, crie écrive, lise ou joue...,et si chacune de ses réponses met en jeu un certain groupe musculaire particulier, elle implique lactivité de tout lorganisme. Cest pourquoi le behaviorisme watsonien se refuse à privilégier un organe ou un appareil quelconque - nerveux, digestif, circulatoire, respiratoire, musculaire ; il soutient que le système nerveux fonctionne par arcs entiers, et que son rôle est purement coordinateur.
Certains psycho-physiologistes pavloviens estiment que Watson minimise de la sorte indûment le rôle des neurones corticaux ; on peut se demander plutôt, dans une perspective anthropologiste, sil ny a pas quelque ambiguïté, de la part dune école qui se veut rigoureusement mécaniste, dans cette référence au " corps total ", cest-à-dire à une instance dont on ne peut affirmer quelle est dépourvue dune finalité interne.
Quoi quil en soit le behaviorisme, définissant le comportement par " ce que lorganisme fait ou dit ", considère que la parole est une action comme les autres. Dire, cest " faire symboliquement " et donc se comporter. Les conditions de la vie sociale doivent rendre compte de lintériorisation du langage, cest-à-dire de la pensée, envisagée comme un comportement de substitution, mettant en jeu des stimuli et des réponses symboliques. " penser, cest parler, parler pour soi et à soi. " Ici encore, lobservation de lenfant est invoquée comme preuve à lappui. Lorsque le bébé en est au stade de la " vocalisation anarchique ", son bavardage incohérent réjouit dabord ses parents, heureux quil ne soit ni idiot ni muet. Puis ce bavardage leur devient fatigant, et une pression sexerce sur lenfant pour quil fasse moins de bruit. Il commence alors à marmotter, ce qui continue encore souvent à gêner lentourage. Finalement, sous la contrainte qui sexerce ainsi, la socialisation du langage progresse jusqu'à ce que disparaisse même le mouvement des lèvres qui subsistait encore lorsque lenfant lisait o réfléchissait ; la verbalisation est devenue intérieure.
Quel que puisse être lintérêt des recherches entreprises par le behaviorisme, limpérialisme explicatif dun Watson repose sur une gageure : lélimination de la subjectivité.
Lorsque Watson la justifie en déclarant quil na jamais découvert le rôle de la conscience dans aucune action humaine, quon ne peut ni la " rencontrer " ni la " définir ", il ny a plus quà tirer léchelle. A peine est-il besoin dobserver que la conscience ne peut-être définie, parce que cest elle qui définit... si on lélimine, et par là même les sensations, les images, les pensées, les intentions, les volitions, pour tout réduire aux réactions que lorganisme oppose à des stimuli, on prive les actes humains les plus réfléchis de toute signification ; en supprimant ainsi le domaine de la psychologie proprement dite. Un psychologue de Lausanne, Larguier des Bancels, observait déjà que si la rougeur due à la chaleur, par exemple, intéresse le physiologiste, cest la rougeur liée à la timidité ou à la honte qui intéresse le psychologue. Les behaviroristes de type watsonien ont certainement tort de confondre ces deux aspects.
On sait que celui des significations inspire la phénoménologie de Husserl , aux répercussions multiples sur les sciences psychologiques de notre temps.
5. L influence de le phénoménologie.
Edmund Husserl (1859-1938), le fondateur de la phénoménologie contemporaine, se considérait comme le disciple de Brentano, dont il suivit les cours à Vienne. On sait quà linstar de Descartes, il se donna pour tâche de repenser les fondements du savoir, soucieux de retrouver une certitude qui permît du savoir, soucieux de retrouver une certitude qui permît à la pensée de surmonter son état de crise.
" Lapparition de la phénoménologie au début de ce siècle fut portée par élan qui sappuyait sur une exigence inouïe. Elle se compprenait elle-même comme un recommencements radical. Sans doute a-t-elle débuté dans une époque " vide " au point de vue philosophique. Le monde universitaire, du moins en Allemagne, était dominé par les épigones dun Kantisme qui avait dégénéré en pure méthodologie de la science positive. Nietzsche nétait pas encore reconnu comme un penseur métaphysique. De façon générale, depuis " leffondrement de lidéalisme allemand ", la métaphysique noccupait plus aucune place. "
Il ne saurait être question dexposer ici les aspects de la phénoménologie husserlienne, mais seulement den marquer lorientation et son influence sur les sciences psychologiques. Par son motif oppositionnel à leur endroit, cette théorie sinscrit dans la ligne inaugurée par Bergson ; en tout cas par sa critique de leur prétention à nadmettre comme valable quune psychologie positive, objective, expérimentale. Car Husserl, précisément, reproche à la psychologie ainsi conçue den appeler, pour se fonder, au postulat réaliste du sens commun, qui ne saurait satisfaire une pensée soucieuse de ne pas demeurer en surface. Sil est vrai que le sujet empirique fait partie du monde, il est non moins vrai que le monde nest autre quun objet intentionnel pour le sujet qui le pense. On ne peut donc traiter en vérité lhomme comme une chose parmi les choses, comme le produit dinfluences physiques, physiologiques, sociologiques, qui le déterminent du dehors. La psychologie elle-même, quelle quen soit la méthode, est dabord un projet, une intention de comprendre mieux lhomme et son comportement. Encore que ses vues témoignent de quelque ambiguïté, Husserl ne vise pas tellement à opposer à la psychologie scientifique une autre psychologie, mais plutôt à marquer les limites de la première, à démontrer - ce dont on aurait pu se douter - que le développement dune telle psychologie ne résout pas du tout lexigence anthropologique de ramener à un dénominateur commun le double aspect de lintériorité rationnelle et de lobjectivité dont se réclame la nouvelle psychologie. Des psychologues ont assimilé un tel dessein à une tentative de restaurer lintrospection dont ils se défient, quand ils ne la vouent pas aux gémonies. Une telle interprétation est juste et fausse. Elle est fausse, en tant que la phénoménologie husserlienne soppose à lintellectualisme idéaliste autant quà lempirisme naturaliste. Elle décrit le psychisme humain comme étant toujours et demblée " rapport au monde " ; elle répudie, au moins dans ses intentions, toute universalité abstraite, en substituant au démarches de la philosophie spéculative le retour " aux choses elles-mêmes ", qui constitue comme le leit-motiv de la révolution méthodologique husserlienne. On peut douter que lanalyse intentionnelle puisse, comme telle, se substituer sans équivoque à la métaphysique spéculative et à la problématique qui sen dégage. Quoi quil en soit de ce problème philosophique, il ne sagit pas pour Husserl de restaurer lintrospection au sens dune connaissance purement intérieure privilégiée, mais détablir quil ne peut y avoir de psychologie vraiment fondée quintentionnelle et intersubjective ; de dépasser à la fois la métaphysique traditionnelle par une rigueur toute scientifique, et les sciences par la caractère originaire et non pas dérivé de linvestigation.
Il ne sagit pas de transcender les expériences (Erlebnisse), mais den dégager le sens. Lorientation de la conscience sur certains objets " intentionnels " permet ce que Husserl nomme " analyse éidétique ". Il distingue à ce propos une conscience " explicite " de lobjet, propre au " je " actuel, et une conscience implicite, " potentielle ".
Si la préoccupation dominante du sens qui caractérise la phénoménologie husserlienne peut rappeler celle qui hanta Socrate jusqu'à sa mort, il serait donc erroné de confondre l " analyse éidétique " avec une dialectique de type platonicien. Car Husserl, encore une fois, engage la lutte sur deux fronts : contre le naturalisme, qui tend à enfermer le comportement humain dans un réseau de causes et deffets exprimables à la troisième personne ; et contre lidéalisme, dans la mesure ou celui-ci réduit lhomme à un ensemble conceptuel organisé. Comme moyen terme entre ces deux tendances, la phénoménologie, on le sait, est à la source de lainsi-dit " existentialisme " contemporain. Non pas que lexistence (au sens de lhomme qui sapparaît comme " être dans le monde ") soit un concept husserlien. Mais il a été dégagé sans trop de peine, par le jeu dautres influences (Kierkegaard, Nietzsche) de celui de Lebenswelt ou " monde vécu ", qui revêt une importance essentielle dans la pensée la plus récente de Husserl ; il y désigne la présence au monde avant la réflexion, le niveau du vécu immédiat, à lorigine de toute connaissance. Cest dire que la " chose elle-même " est conçue par Husserl comme le donné, comme lintuitionné. Toutes les sciences présupposent ce Lebenswelt comme leur terreau originaire, mais elles sen éloignent aussitôt pour construire le monde " épuré " de la connaissance scientifique. Or, Husserl entend mettre en lumière la valeur imprescriptible de cette expérience ingénue et originaire, qui ne peut être décrite que comme un rapport dêtre, comme un ensemble organisé de significations différents niveaux. Car cette liaison au monde, à lorigine de toutes les conduites humaines et des sens quelles manifestent, ne peut être exprimée en termes empruntés aux sciences naturelles, puisquils en dérivent ; ni par ceux de lidéalisme pour exprimer la construction de lobjet par le sujet.
Il sagit dinstaurer ne " réflexion radicale ", capable de déceler les préjugés issus du milieu et des conditions extérieures ; de rendre conscient notre lien au monde physique, social, culturel ; de dépasser la singularité, en tant quune conscience nest pas seulement une succession détats et dévénements, mais que ces événements ont un sens qui peut être révélé. Sous cet aspect, la phénoménologie sinscrit dans la perspective ouverte par Hegel et ninnove guère. Loriginalité est plutôt dans la manière de combler le hiatus entre la logique et la psychologie, sans " décoller " de lexpérience, par une intuition ou vision des essences (Wesenschau) permettant daccéder à un savoir valable pour tous.
Lerreur commune au psychologisme et au positivisme, selon Husserl, st au positivisme, selon Husserl, est de naccorder de valeur quaux données individuelles des sens, alors que nous pouvons voir en esprit, en les concevant comme phénomènes, des objets généraux. Par exemple, avant de procéder empiriquement et psychologiquement à létude de la perception ou du jugement, la réflexion intuitive doit élucider ce que sont dans leur essence une perception et un jugement. La phénoménologie se donne ainsi pour tâche une investigation scientifique, non pas des faits, mais des formes de la conscience des objets, ceux-ci étant définis par un acte de la conscience. La phénoménologie, par là, se rapproche de la voie suivie par Kant (1).
Il ny a pas lieu de nous arrêter ici davantage sur ne entreprise qui soulève bien des problèmes dordre philosophique. Tout particulièrement, par sa prétention de recommencer en somme à zéro, à lexemple cartésien, et de retrouver " les choses elles-mêmes " dans une réalité en fait tout imprégnée dhistoire.
Linfluence quelle a exercée, à la fois sur la philosophie et la psychologie, est considérable. On sait que les nouvelles philosophies de " lexistence " ont exploité à fond sa découverte du champ des significations, et son " analyse intentionnelle " propre à lélucider, en liaison avec leur appréhension de lhomme comme " être-dans-le-monde ".
Lexigence dun éclaircissement phénoménologique anime les premiers travaux de Sartre. Il sagit pour lui de remonter des manifestations particulières du comportement, par lesquelles lhomme se réalise, comme être-dans-le-monde, vers ce qui fonde lunité synthétique de son existence :
" Attendue le fait, cest par définition, attendre lisolé, cest préférer, par positivisme, laccident à lessentiel, le contingent au nécessaire, le désordre à lordre ; cest rejeter, par principe, lessentiel dans lavenir : " cest pour plus tard, quand nous aurons réuni assez de faits. "
" Les psychologues ne se rendent pas compte, en effet, quil est tout aussi impossible dattendre lessence en entassant des accidents que daboutir à lunité en ajoutant indéfiniment des chiffres à la droite de 0,99. Sils nont pour but que daccumuler des connaissances de détail, il ny a rien à dire ; simplement on ne voit pas lintérêt de ces travaux de collectionneur. Mais sils sont animés, dans leur modestie, de lespoir louable en soi quon réalisera plus tard, sur la base de leurs monographies, une synthèse anthropologique, ils sont en pleine contradiction avec eux-mêmes. "
Ses études sur limaginaire portent sur le sens même de lacte dimaginer, irréductible à lexpérimentation et la mesure. Car limage, en tant quelle est " absence dobjet qui et se faire passer pour présence dobjet ", nest pas pour la conscience un contenu, mais une opération qui lintéresse tout entière. Il en est de même de lémotion, acte total de la conscience dans sa relation au monde. Dans une situation qui paraît inextricable, devant un danger qui paraît insurmontable, elle surgit comme une conduite magique dévasion. Sartre rappelle à ce propos cette psychasthénique dont eut à soccuper Pierre Janet ( De langoisse à lextase, 1926), prise dune crise de nerfs a moment de se confesser à lui. Secouée de larmes et de hoquets, elle se met ainsi dans lincapacité de parler, et sa conduite " magique " a pour fin démouvoir le médecin, de transformer son impassibilité de savant en intérêt affectueux ; déluder en somme la responsabilité que comportait la situation. Lévanouissement en face dun danger a le même sens, qui vient supprimer ce danger comme objet de conscience, en supprimant la conscience elle-même. Toutes les analyses de Sartre, pénétrantes, mais qui pèchent souvent par une schématisation excessive, tendent à prouver que les conduites humaines se déroulent toujours sur un écran de conscience. On sait que ce principe méthodologique fonde sa critique de la psychanalyse freudienne, et sa théorie de la mauvaise foi.
Sil fait grand cas du psychiatre viennois Stekel, cest en tant que ce dernier a été incité par sa propre expérience à reconnaître que le noeud de la névrose est en réalité conscient. Contre Freud, Sartre fait valoir quune tendance refoulée ne peut " se déguiser " que par un projet voilé de déguisement. Le tort de Freud est dhypostasier, de " chosifier " ce processus de " mauvaise foi ", den relier les articulations (censure et refoulement) dans une unité magique, à linstar de celle qui unit, dans la participation primitive, la personne envoûtée à la figurine de cire façonnée à son image (LEtre et le Néant ). En bref, la psychanalyse freudienne est indûment objectiviste (elle introduit comme une chose la libido, le ça), et causale (elle admet une action mécanique du milieu social sur le sujet). La symbolique générale quelle a forgée pour linterprétation des rêves a pour fondement cette " chosification " de la vie psychique. A la psychanalyse " existentielle ", quil oppose à la psychanalyse freudienne, Sartre attribue comme objet, non pas de découvrir une donnée enfouie dans les ténèbres de linconscient, mais un choix libre. Elle tient pour fallacieuse toute symbolique générale, et il lui importe moins de dresser la liste des conduites, des tendances et des inclinations que de les interroger pour les déchiffrer. Elle considère que le sujet ne doit pas prendre connaissance, mais conscience ( ce qui paraît dailleurs bien être le cas avec la " reviviscence " freudienne) et que lillumination même qui se produit, prouve une brusque coïncidence du conscient et de l"inconscient " (LEtre et le Néant).
Luvre de Maurice Merlea-Ponty témoigne également dun effort dapprofondir les perspectives ouvertes par Husserl. Elle tend à démontrer que les expériences de la conscience, qui impliquent une ontologie, fondent en dernier ressort toutes les représentations, même scientifiques, de la réalité dite objective : " Tout lunivers de la science est construit sur le monde vécu " (Phénoménologie de la perception). Cest pourquoi la psychologie de laboratoire, as plus que la psychologie intellectualiste des rationalismes classiques, ne peut apporter au problème du comportement humain des réponses décisives. Car ce comportement, alors même quil se déroule au niveau de la vie irréfléchie, présente une imbrication de significations à interpréter. Il est toujours une manière pour lhomme de se réaliser comme subjectivité incarnée, de se projeter vers le monde à partir dune situation. Toutes les références empruntées par Merleau-Ponty à la psychologie expérimentale, ou à la psychopathologie, sont utilisées dans un sens qui reconduit à linterprétation de lexpérience naturelle ; et toutes ses analyses critiques portent sur limage de lhomme qui se dégage des principales écoles de psychologie expérimentale, en particulier de la Gestalttheorie et du behaviorisme.
Dune manière générale, alors que Sartre tend à exacerber le hiatus quil pose entre len-soi et le pour soi, Merleau-Ponty se préoccupe fort de la liaison avec le corps. Son attitude à légard de Freud est de ce fait beaucoup plus positive. Il lui reconnaît le mérite davoir montré que le comportement est toujours signifiant ; davoir mis en lumière limportance de la sexualité, car cest en elle que lhomme projette sa manière dêtre à légard du monde et des autres. La notion de complexe lui paraît tout à fait valable pour désigner le noyau à partir duquel le comportement du sujet prend un sens, et qui constitue pour lui la source de toute signification.
On sait quelle influence la phénoménologie a exercée sur Heidegger et Jaspers, dont les principaux ouvrages ont précédé de beaucoup ceux des existentialistes français. En traiter ici nous entraînerait trop loin. Je me borne à rappeler que Jaspers, avant de se vouer à la philosophie, fut psychiatre et psychologue, et que cette influence de la phénoménologie oriente son gros ouvrage de psychopathologie générale. Il y insiste sur la relation personnelle qui doit sétablir avec le malade, sur la relation personnelle qui doit sétablir avec le malade, sur la nécessité de tenir compte de tous les éléments que peut révéler le contact direct avec lui, sans prendre pour une entité le concept général de maladie :
" ... la suprême relation du médecin avec son malade est une communication existentielle qui dépasse toute thérapeutique, cest-à-dire tout ce qui peut être organisé ou méthodiquement mis en scène. La cure, dès lors, saccomplit et se circonscrit dans la communauté de deux être libres et doués de raison, sur le plan de lexistence possible. "
Jaspers accentue limportance primordiale de la responsabilité du psychiatre, de son engagement personnel. Une formation médicale, somatique et psychopathologique lui est nécessaire, mais ne saurait suffire :
" comme toute les entreprises humaines, la psychothérapie a aussi ses dangers propres. Au lieu de montrer la voie à ceux qui sont dans la détresse, elle peut devenir une sorte de religion, analogue aux sectes gnostiques dil y a quinze siècles. Elle peut offrir des succédanés de la métaphysique et de lamour, de la foi et de la volonté de puissance, donner libre essor à des impulsion sans scrupules. Avec lapparence de nobles exigences, elle peut abaisser lâme et la corrompe . "
son ouvrage postérieur : Psychologie der Weltanschauungen (1919), ouvre déjà la voie à lexistentialisme par son instance sur les " intuitions du monde " comme des principes dattitudes existentielles en face de lunivers, qui se donnent pou des systèmes objectifs.
Cest également dans le courant phénoménologique que se range le psychiatre Ludwig Binswanger, fondateur de l " analyse existentielle ", encore que sa pensée connaisse évidemment dautres source dinspiration, en particulier Hegel :
" Bien malheureux seraient nos malades si, pour guérir, ils étaient obligés de comprendre Héraclite ou Hegel ; pourtant, nul ne guérira ne sera vraiment guéri au plus profond de son être si le médecin ne réussit pas à faire jaillir en lui cette petite flamme de spiritualité dont la vigilance doit révéler la présence d souffle de lesprit. "
Hegel dont lexigence dun universel-concert oriente son " analyse existentielle " :
" .. dans tout traitement psychologique sérieux et surtout dans la psychanalyse, il y a des moments ou lhomme doit décider sil veut garder sa pensée individuelle, son " théâtre privé " comme dit une malade, son arrogance, son orgueil et son défi, ou bien si, entre les mains d médecin, médiateur initié entre le monde particulier et le monde en général, entre lillusion et la vérité, lhomme veut bien séveiller de son rêve et prendre part à la vie universelle... " (Le rêve et lexistence)
sil doit beaucoup à la psychanalyse freudienne, il en élargit lhorizon par un recours aux méthodes descriptives de la phénoménologie, et sen sépare sur ce point essentiel : lhomme nétant pas un être de nature, il faut substituer aux relations causales la recherche du sens :
" ... nous, les hommes, qui sommes-nous et que sommes-nous ? aucune époque, et encore moins la nôtre, na pu fournir de réponse et aujourdhui, nous trouvons à nouveau devant le tout premier début dune nouvelle quête de ce Nous... "
cette préoccupation essentielle du sens, de tonalité heideggerienne, nexclut pas du tout lapport des sciences biologiques et psychologiques chez Binswanger, qui unifie ce double aspect dans la notion dune Daseinerkenntnis (connaissance de lexistence). Empruntant à Heidegger les existentiaux de son ontologie, il considère que lhomme est acte de se transcender, e, tant quil nest pas rivé au monde, quil lui est loisible de choisir en face de lui entre plusieurs attitudes. Lunité homme-monde est fondamentale, et la conscience du moi est le corollaire de la conscience du monde. Cette présence a monde, constitutive de lipséité, se réalise par la formation dun monde intelligible, toujours concert et historique, propre à chaque type dindividu.
Pour Binswanger psychiatre, la maladie comme telle importe, par conséquent, moins que lindividu dans une certaine situation de maladie. Le clinicien doit sefforcer de comprendre concrètement la manière dêtre de son malade, en tant quexpérience vécue, en tant que " projet " inséré dans son histoire. Le but du traitement est que le malade revive en communication avec le psychothérapeute, les étapes successives de son expérience vitale. Car cette réinterprétation du passé doit le réconcilier avec cet organisme psycho-biologique quest le corps, par une sorte de dépassement qui rappelle la fameuse Aufhebung hégélienne. De telles vues conduisent Binswanger à des analyses portant sur lespace et sur le langage ; sur lespace, en tant que la subjectivité humaine, inséparable dune dimension corporelle, est nécessairement spatialisante, et sur le langage, en tant que la constitution de la pensée, liée à la construction dun monde, utilise nécessairement le langage.
En résumé, linfluence de la phénoménologie husserlienne et de la philosophie de Heidegger, qui en dérive, a été considérable sur les sciences psychologiques ; une influence à la fois directe et diffuse, dont on ne saurait donner brièvement quun aperçu. Elle a infligé n singulier démenti aux promoteurs de la " nouvelle " psychologie, qui prétendaient reléguer la philosophie au musée des antiques.
6. La " Gestalttheorie ".
Une influence de la phénoménologie est certaine également sur le développement de la Gestalttheorie ou psychologie " de la forme ", en particulier par le truchement de Koffka, ancien élève de Husserl. Soucieuse de répondre à lexigence expérimentale qui caractérise la psychologie comme science, mais témoignant dun sens très averti des problèmes inhérents à la théorie de la connaissance, la Gestalttheorie marque une originale réaction à toute psychologie associationniste, au sens quon lui attribue généralement détudier la vie psychique sous laspect dune combinaison déléments prétendûment simples (sensations et images) qui la constitueraient. Le gestaltisme doit son principe essentiel au psychologue de Vienne, Christian von Ehrenfels (1859-1932), auteur dun mémoire : Sur les qualités de la forme, dont lécho fut tout dabord insignifiant, et qui remonte à lépoque ou le Dr Breuer, dans cette même ville, apportait à Freud certaines données qui joueront un rôle important dans la genèse de la psychanalyse.
Cette étude initiale dErenfels contenait en particulier certaines observations a sujet de la mélodie, dont lunité est la " forme particulière ", ou qualité irréductible au dénombrement des parties qui la composent ; dont la réalité : cette totalité que désigne précisément le terme de " mélodie ", est constituée par un certain rapport des notes entre elles. Et si les qualités sensibles, observait Ehrenfels, peuvent être rapportées à des excitant déterminés est impossible à établir pour la perception des " formes ". Les constatations du psychologue viennois mettaient ainsi en valeur un principe qui orientera toutes les recherches des promoteurs du gestaltisme : une totalité, loin dêtre la somme des parties quelle contient, les conditionne au contraire ; en ce sens, quune partie dans une totalité est autre chose que cette partie isolée ou insérée dans une autre totalité. Un tel principe conduit à opposer au morcellement analytique de la vie psychique la considération de formes, de structures, densembles (zusammenhange) admises comme des réalités primitives. Toute perception est celle dune figure sur un fond. Il sagira donc essentiellement de décrire des structures perceptives globales, en vue de réduire à des lois leurs apparitions et leurs transformations ; notamment, de montrer comment lorganisation interne qui les conditionne modifie les éléments la composant ; et comment il suffit de changer un seul de ces éléments pour modifier une structure globale. Un exposé des recherches des gestaltistes sur la perception est quasiment impossible sans dessins et figures que nous ne pouvons reproduire ici.
De telles vues pourraient conduire à ladmission dune activité structurante de la vie psychique, à mettre en valeur le rôle du sujet dans la connaissance. Paradoxalement, il nen est rien, et les gestaltistes, considérant que les formes surgissent dans un champ de perception qui sorganise de lui-même, élargissent souvent la notion de structure globale au point quon doit renoncer à déterminer la part réciproque d sujet et de lobjet dans lacte cognitif.
Il nest dès lors pas étonnant que des divergences soient nées chez les représentants eux-mêmes de la Gestalttheorie, quant à la nature et à la genèse des ensembles structurés (écoles de Graz, de Berlin, de Leipzig) ; notamment entre les " dualistes " de lécole autrichienne de Graz, et les " monistes " de lécole de Berlin. Pour les premiers, la " forme " est une représentation mentale, qui met en jeu ne activité de lesprit connaissant. Pour les seconds, cest par abstraction seulement que lon peut distinguer entre " forme " et données sensorielles, qui ne sont pas une " matière " à laquelle une forme confère un sens ; car elles sont immédiatement " informées ". Dailleurs, observent les monistes de lécoles, les ensembles structurés nexistent pas seulement dans la pensée, mais tout aussi bien dans le monde biologique et physique .
Certes, lorsquil sagit des êtres vivants, une certaine finalité intérieure, dont le fonctionnement implique une subordination des parties à lensemble, est généralement admise aujourdhui. Mais un biologiste tel quEmile Guyénot, pour ne citer que lui, a été conduit à penser, par sa très longue expérience de laboratoire, que lorganisme vivant témoigne dune indéniable discontinuité par rapport aux formations physico-chimiques.
" Eh bien non, la machine de lorganisme nest pas construite par une machine. Cest là ne incompréhension complète de la réalité du développement embryonnaire. La machine est construite par une cellule, une seule, qui nest pas une machine. Cest une somme de conditions physiques et chimiques, cest tout. Nous sommes stupéfaits den voir sortir quelque chose qui est un appareil coordonné, qui est un organisme formé de parties qui ont chacune leur fonction à remplir. Cest là le miracle réalisé par la vie...".
une telle discontinuité si discontinuité - si discontinuité il y a -, de même que lémergence constituée par lapparition de la conscience de soi, est éclipsée chez les monistes de la Gestalttheorie. On sait que Wertheimer a introduit à ce propos lidée dune parenté structurelle entre les " formes " aux différents niveaux ; une parenté exprimée par le principe de lisomorphisme - nouvelle manière de concevoir le parallélisme qui rapporte au conditionnement physiologique du sujet connaissant la structuration du donné sensoriel. La tendance est alors dexpliquer par la morphologie nerveuse les structures psychiques.
Quant aux exemples que donnent les gestaltistes des " formes " dans le monde physique, ils sont bien connus (systèmes astronomiques, la bulle de savon sphérique formée spontanément et qui tend immédiatement, si la chaleur nest pas trop forte, à former une sphère, etc.). on a justement pu dire que la Gestalt, par un tel élargissement de son principe, nest plus seulement une psychologie, mais devient une véritable métaphysique.
De la constatation dune tendance générale à la réalisation dune structure aussi simple et régulière que possible, la Gestalt est passée à ladmission (Wertheimer) dune loi de la " bonne forme " ou de la " pregnance des formes ", se manifestent dans le monde physique par la réalisation de formes régulières et symétriques (économiques aussi, puisque la sphère enferme le plus grand volume dans la plus petite surface). Encore une fois on se trouve ainsi, quon le veuille ou non, reconduit à une problématique.
Appliqué au comportement, par luvre dabord de Koffka, le Gestaltisme a conduit alors à des vues qui rejoignent dans une certaine mesure celles des phénoménologues (intentionalité de la conscience), et même des " existentialistes ", (être-dans-le-monde), par ladmission dun " champ total ", ou lorganisme et le milieu entrent comme deux pôles corrélatifs ; et qui constitue lenvironnement réel de laction humaine, le milieu géographique étant considéré comme scientifique et dérivé. A ce niveau, lécole gestaltiste mettre toujours plus daccent sur lorganisation dynamique et synthétique dun champ perceptif, au gré de tensions intérieures produites par des besoins qui déterminent les réactions.
" Pour laffamé, le champ de perception sorganise autrement que pour celui qui est rassasié; au soldat qui cherche un refuge la campagne apparaît autrement quà lesthète ; sa solitude peut être un paradis aux yeux du misanthrope, mais au contraire, rendre mélancolique un être avide de présence humaine. "Ces vues trouvèrent une confirmation dans le domaine de la psychologie animale lorsque Köhler, à Ténériffe, sous le patronage de lAcadémie prussienne des Sciences, soumit des entreprises avec le désir de mettre à lépreuve la solution de Thorndike , en procédant de manière à éliminer la contrainte imposée à lanimal par les " boîtes à expériences ".Or, sa propre expérimentation conduisit Köhler à reconnaître pleinement à ses singes une Einsicht, cest-à-dire une sorte de discernement, leur permettant de surmonter, par une réponse appropriée, certaines difficultés inhérentes à une certaine situation. Köhler avait imaginé toute une gamme dexpériences qui révélèrent de leur part des aptitudes très inégales ; mais ils se montrèrent tous plus ou moins capables de résoudre des problèmes qui constituaient de véritables tests dintelligence pratique, par exemple, dutiliser un bâton pour semparer de fruits hors de leur portée. Un singe qui avait vainement essayé datteindre une banane placée hors de la grille, réussit même à extraire dun paillasson de fer un fil qui lui permit datteindre le fruit convoité...
A la lumière de la théorie gestaltiste, Köhler interprétait ainsi de tels faits : une brusque modification du champ perceptif de lanimal, a gré dune tension intérieure, transforme en " vecteurs " les éléments tout dabord neutres de lentourage ; et un objet revêt brusquement, dans une nouvelle totalité structurée, la signification nouvelle dinstrument en vue dune fin. On peut évidemment se demander dans quelle mesure une telle expérimentation, qui évite lécueil de conditions trop artificielles, est susceptible dêtre à son tour faussée par le rôle quy peut jouer limitation.
On sait que la Gestalttheorie, dune manière générale, a largement pénétré la psychologie contemporaine ; il nest aucun de ses aspects ou elle nait exercé quelque influence (psychologie de lintelligence, psychologie de lenfant, psychopathologie...). il est certain que ses prolongements peuvent être féconds dans les domaines les plus divers. En pédagogie, par exemple, par la mise en valeur dun enseignement qui ne soit pas la simple juxtaposition de disciplines, mais constitué par des ensembles cohérents beaucoup plus assimilables ; sur le terrain social, en incitant à repenser linfluence sur les individus de structures déterminées, etc. Elle a favorisé grandement un passage très général à la psychologie sociale, dont lessor est énorme aujourdhui, surtout aux Etats-Unis ou elle trouvait un terrain préparé, et un climat propice dutilitarisme foncier. Luvre de Kurt Lewin (1890-1947), physicien gestaltiste, émigré lui aussi dans ce pays, et ou son influence sest mêlée à celle de la psychanalyse, d behaviorisme, de la sociométrie de J.L. Moreno, etc., devait lui ouvrir de nouvelles perspectives en élargissant la notion de " champ ". Lewin considère que les situations sociales constituent des totalités structurées, formées par le sujet et son environnement. Comme elles impliquent linterdépendance de tous leurs éléments, il faut étudier les " forces " qui entrent en jeu dans leur formation, leur stabilité ou leurs transformations. Ces forces pouvant être représentées par des graphiques et des symboles, létude de la " dynamique des groupes ", inaugurée par Lewin, recourt largement au langage mathématique.
Les préoccupations globales et dynamiques, introduites par la Gestalttheorie, tendent également à simposer dans le domaine médical, ou la médecine dite " psycho-somatique ", née aux Etats-Unis il y a un quart de siècle, gagne chaque jour du terrain. Linspiration dune telle médecine apparaît bien comme laboutissement logique des recherches dans les domaines les plus divers (réflexologie pavlovienne, psychanalyse, neuro-psychiatrie, endocrinologie) ; même en dehors de lécole psycho-somatique proprement dite, la médecine en général, par opposition à celle dhier o lextrême spécialisation apparaissait comme la condition même de son caractère scientifique, soriente incontestablement vers la considération des équilibres et des déséquilibres globaux de lindividu dans sa totalité psycho-organique.
Sur le plan théorique, les discussions quengendre la gestalttheorie portent notamment sur le rôle de laffectivité dans la perception, sur les rapports de celle-ci avec laction ; sur limbrication des champs perceptifs globaux avec les événements dune histoire individuelle, ou entrent lhérédité, la mémoire et les habitudes. Comme on peut sen douter, les gestaltistes se croient en mesure de répondre à ces questions. A propos de la mémoire, par exemple, ils font état dun processus dacquisition conçu comme un processus dorganisation, en montrant quil ne saurait y avoir dassociation sans lintervention dun besoin, dun intérêt. Mais, si limportance de laffectivité et de lexpérience acquise ne leur a forcément pas échappé, bien des questions demeurent ouvertes quand il sagit de comprendre vraiment les articulations concrètes de ces structures perceptives, quils ont décrites avec beaucoup de sagacité.
Husserl a reproché à la Gestalttheorie de concevoir la conscience à la manière des totalités naturelles existant dans les choses ; de ne voir dans son unité quune " forme ". A son avis, que lon dise de la conscience quelle nest pas une somme de sensations et dimages, mais une totalité dont les éléments nont quune existence inséparable, ne change rien au fait quon la " naturalise " dans les de cas.
La psychologie génétique.
Jean Piaget, co-directeur de linstitut des Sciences de lEducation de Genève, qui sest imposé par ses recherches de psychologie génétique, et dont les travaux dans ce domaine sont désormais classiques reproche à la Gestalttheorie un abus des structures perceptives toutes faites. Il considère que lexistence des totalités ou des structures densemble constitue elle-même un fait à expliquer, et que lanalyse dun processus assimilateur, ordonné dans la durée dune histoire individuelle, peut seule rendre compte du dynamisme de lintelligence. Son uvre illustre lécole psychologique de Genève, cette ville ou Théodore Flournoy et Edouard Claparède ont apporté une importante contribution à la psychologie scientifique. Elle doit beaucoup à Claparède qui - je lai rappelé - avait consacré la plus grande part de son activité à la psychologie de lenfant, envisagé par lui a gré dune conception " fonctionnelle " quil sefforçait dexprimer par des lois. Mais Piaget témoigne dune originalité et dune rigueur qui font de son uvre la plus représentative de la psychologie génétique. Seuls peuvent lui être comparés, dans ce domaine, les travaux de Henri Wallon. Cette uvre est consacrée essentiellement à létude patiente et systématique de lévolution mentale de lenfant : formation du jugement et du raisonnement, de la causalité physique, du jugement moral, des notions de nombre, de quantité, de temps, de mouvement, de vitesse, despace, de hasard, etc., et comporte de ce fait une inégalable richesse dexpériences et dobservations.
Dans lintroduction à son ouvrage la représentation du monde chez lenfant(1926), Piaget observe que les tests, utiles pour létablissement dun diagnostic individuel, ne sauraient suffire pour son entreprise. Il en a imaginé pour sa part une cinquantaine, en vue détudier notamment, chez lenfant, la notion de distance, de grandeur, de volume, de la représentation à deux ou trois dimensions, etc. ; mais il les intègre dans un " examen clinique ",permettant le contrôle des hypothèses au cours de conversations quorientent dingénieuses méthodes dinterrogation ; puis il groupe les réponses en des stades qui caractérisent, à des âges déterminés, le passage à une forme plus évoluée de raisonnement. Il a été ainsi conduit à distinguer six stades dans lévolution du petit enfant, à partir des premiers mouvements instinctifs de tétée, jusqu'à lintériorisation de lintelligence " sensori-motrice " sous la forme de combinaisons mentales. Il ne mest pas loisible de rappeler ici les caractéristiques de chacun de ces stades, dont la description constitue une étude génétique des différents niveaux déquilibre que présente le comportement de lenfant, depuis sa naissance jusqu'à lapparition du langage, à un âge qui varie de 18 à 24 mois. Il suffira de rappeler quelques aspects essentiels des observations qui les constituent.
Lenfant part de réactions " sensori-motrices ", de schèmes tout montée par lhérédité, qui sorganiseront et sadapteront au gré dune assimilation progressive et demblée active. Car les schèmes de succion, par exemple, sexercent dès les premiers jours, à vide ou en présence dun objet quelconque, et ils témoignent déjà de ces répétitions et généralisations qui définissent lassimilation au sens ou lentend Piaget, une coordination particulièrement importante, par " assimilation réciproque ", sobserve vers le quatrième ou le cinquième mois : celle des schèmes visuels et moteurs, lorsque la main tend à conserver et à répéter les mouvements que lil regarde, et lil à regarder ce que fait la main.
Cette activité sensori-motrice, organisatrice de schèmes et qui constitue létoffe même de lintelligence selon Piaget, détermine la construction du réel. Il considère que le schème nest pas un système dassociations, mais un véritable " concept moteur ", qui sapplique et se généralise par " assimilations et accommodations combinées ". Le réflexe conditionné ou lassociation, ne seraient ainsi que des aspects isolés arbitrairement de la totalité de lacte constituée par le schème assimilateur :
" Sans lassimilation, source des schèmes totaux, lassociation ne se formerait ni ne se maintiendrait : lassimilation est aux réflexes conditions didées, dans la pensée réfléchie, cest-à-dire lactivité constructrice elle-même par rapport à ses résultats automatisées. "
la maturation physiologique du système nerveux est la condition nécessaire, mais non pas suffisante du développement psychique, car la coordination des schèmes implique une activité qui varie dun enfant à lautre. Il faut un exercice, au cours duquel lexpérience et le contrôle, inhérents à lintelligence elle-même, permettent laccommodation progressive des schèmes au réel. Entre le comportement sensori-moteur du nourrisson et la pensée, Piaget admet une transition continue, par une succession de stades qui aboutissent à autant de formes déquilibre : stades du nourrisson, qui aboutit à léquilibre sensori-moteur (pratique des détours, réversibilité des déplacements dans lespace) et au début de lintériorisation des schèmes ; stades de la première enfance, qui aboutit vers lâge de sept ans à lopération mentale, à la réversibilité sur le plan concert (classifications, relations dordre, conservation du nombre, etc.) ; stade de la seconde enfance (celui des opérations formelles), vers des vases et des perles, avec des jetons de deux couleurs etc.) lui ont prouvé que la pensée enfantine est essentiellement intuitive et quelle conduit à des résultats irrationnels, en labsence dun principe directeur permanent dont lacquisition est relativement tardive. Il admet ces trois grandes périodes, avec leurs stades particuliers, comme des processus déquilibration successifs, des marches vers léquilibre. Dès que léquilibre est atteint sur un point, la structure est intégrée dans un nouveau système en formation. Les structures de chaque âge varient donc par leur contenu, par un rayon daction toujours plus large dans lespace et dans le temps ; mais leur achèvement se définit toujours en termes de mobilité et de réversibilité. La " marche vers léquilibre " signifie que le développement intellectuel se caractérise par ne réversibilité croissante, cette réversibilité étant pour Piaget " le caractère le plus apparent de lacte dintelligence, qui est capable de détours et de retours ". Elle augmente régulièrement, palier par palier, au cours des différents stades.
" ...cette réversibilité est précisément le critère de la pensée rationnelle tant en logique quen mathématique. On peut donc conclure que, si la raison procède génétiquement des processus assimilateurs et accommodateurs qui plongent leur racine dans les mécanismes biologiques, elle parvient cependant à vaincre le courant dirréversibilité qui caractérise à la fois lorganisme et lunivers physique lui servant de milieu, pour constituer un système dopérations réversibles aptes à la compréhension de lunivers et de soi-même. "
On a reproché à Piaget de verser dans lintellectualisme, disoler artificiellement lintelligence, en méconnaissant ses relations intimes avec laffectivité. Il a pu facilement répondre quil ne sagit pas pour lui de nier le rôle, accélérateur ou perturbateur, que joue laffectivité sur la vie intellectuelle ; mais que, si un blocage affectif peut empêcher provisoirement un élève de comprendre ou de retenir, par exemple, les règles de laddition, il ne saurait changer rien à ces règles. Cest pourquoi il distingue les fonctions cognitives (perception et fonction sensori-motrices, jusquà lintelligence abstraite avec les opérations formelles), des fonctions affectives, mais en reconnaissant pleinement quelles sont indissociables dans la conduite concrète dun individu. Les formes les plus abstraites de lintelligence (les mathématiques), naissent dun besoin, dun intérêt ; elles engendrent des états de plaisir, de déception, de fatigue, deffort, voire des sentiments déchec ou de succès ; parfois même des sentiments esthétiques (devant la cohérence dune solution), etc.
mais le reproche a peut-être en réalité un autre motif plus difficile à formuler : une certaine sécheresse de la pensée de Piaget, imbue de logique et dépistémologie. Il convient, à ce propos, de revenir brièvement sur les fondements de sa psychologie génétique : les concepts déjà rappelés dassimilation et daccommodation, qui sont chez lui comme des notions-clés, à linstar de celles d"intégration " et de " désintégration " chez Spencer. Leur sens est précisé notamment dans lintroduction à lEpistémologie génétique.
Toute conduite, faut-il entendre, est une adaptation ; et toute adaptation, un rétablissement de léquilibre entre lorganisme et le milieu. Toute activité implique un déséquilibre momentané (pas de nutrition, pas de travail, sans besoin ; pas dintelligence sans question, sans lacune ressentie, etc.) et le retour à léquilibre se marque par un sentiment provisoire de satisfaction. Dans ce schéma très général, susceptible de caractériser dautres psychologie du comportement, Piaget introduit en propre les deux éléments en question (assimilation et accommodation), comme les deux pôles de ladaptation, dans un sens à la fois biologique et mental. Tout être vivant tend à " assimiler " le monde ambiant à son organisme et à ses schèmes daction et de pensée. Si lassimilation, relativement à lorganisme, tend à lui conserver sa forme, laccommodation intervient quant aux conditions extérieures en fonction desquelles il se modifie.
Du point de vue cognitif, lassimilation est perceptive et sensori-motrice, lobjet étant perçu relativement aux schèmes antérieurs, cest-à-dire à lensemble des opérations mentales dont le sujet dispose (le bébé dun an utilise sa couverture en la tirant à lui, pour semparer dun objet placé sur elle mais trop éloigné pour quil puisse le saisir directement). Et il y a " accommodation ", si les schèmes antérieurs doivent être transformés pour sadapter aux propriétés dun objet nouveau qui résiste. Sous son aspect affectif, lassimilation se confond avec lintérêt, et laccommodation, avec lintérêt pour lobjet en tant quil est nouveau. Ladaptation est ainsi toujours un équilibre, atteint lorsque lobjet, sans résister trop pour être assimilable, résiste assez pour quil y ait accommodation.
Cette tendance à lassimilation, qui se manifeste à différents niveaux - physiologique, pratique, intellectuel, - est donc un phénomène à la fois dynamique, dans la mesure ou le sujet tend à étendre sa sphère daction à une partie toujours plus vaste d monde ambiant ; et conservateur, dans la mesure ou il tend à conserver sa structure intérieure et essaie de limposer aux conditions extérieures. Une telle conception ne saurait admette une logique en quelque sorte extrinsèque par rapport aux processus eux-mêmes ; et de fait, Piaget considère que la logique est le miroir de la pensée et non pas linverse. Il voit en elle une " axiomatique de la raison ", dont la psychologie de lintelligence est la science expérimentale correspondante, et ne croit pas que la logique classique, en tant quelle en est resté à un mode discontinu et atomique de description, puisse être considérée comme intangible. Il sagit de construire aujourdhui une logique des totalités, si lon veut quelle serve de schéma adéquat aux états déquilibre à des éléments isolés, insuffisants par rapport aux exigences psychologiques.
Piaget considère que le sujet assimile les réalités extérieures dans un certain ordre, " parce que cet ordre est ce quil y a de plus naturel au point de vue des étapes du développement de lintelligence ". Il répugne à faire appel à des réalités logico-mathématiques toutes faites, et il admet que ces opérations sont simplement " les formes les plus générales de la coordination des actions ".
" ...Je ne crois pas du tout que la logique tienne au langage seul. Elle plonge plus profondément dans la coordination des actions et également, jespère, dans les coordinations nerveuses. (mais pour le moment, disons " coordination des actions "). Et alors, puisquil sagit des coordinations les plus générales, il y a là naturellement un terrain privilégié pour établir des étapes à la fois distinctes et intégratives ".
Cette conception introduit un rôle essentiel du milieu social, impliqué dans toutes les affirmations de Piaget et quil reconnaît dailleurs explicitement :
" Dans nos sociétés, à un âge déterminé qui est situé entre 11-12 ans et 13-14 ans, nous observons lapparition dun nouveau système dopérations... ce système dépend du milieu social, à preuve quil nexiste même pas chez les Grecs, qui ont sans doute découvert lemploi dun tel système, cet emploi demeurait réservé à une élite. Il me semble évident que si lon avait fait les mêmes recherches chez lenfant grec du temps dAristote quon peut faire actuellement sur les petits parisiens ou les petits Genevois de 10-15ans, on serait arrivé à des résultats très différents ".
On ne peut douter quune telle vue débouche sur une problématique philosophique. Car si le " système " dont il sagit " dépend du milieu social ", il le conditionne tout aussi bien. Et cest alors à nouveau le problème de la genèse de la raison qui est posé. Le vieil Aristote avait déjà fort bien observé que le psychisme de lenfant ne contenait pas " en acte " loutillage intellectuel qui caractérise en propre la raison humaine. Mais on sait que lordre chronologique apparaît chez lui à linverse de lordre ontologique ; avec la difficulté de concilier la réalité du Noûs, dans son actualité éternelle, avec la formation concrète de lindividu.
Chez Piaget, il nest évidemment pas question dontologie, ni dun passage de la puissance à lacte, mais la difficulté resurgit dans une autre perspective. Car la description des stades ne résout pas le problème de la structure à laquelle ils aboutissent. Piaget déclare à ce propos que deux possibilités se présentent, du point de vue " neurologique " :
Cette structure est inscrite davance dans le système nerveux et pourrait fonctionner à tout âge. Si le milieu social était plus évolué (échanges culturels plus avancés entre les individus et les générations) elle pourrait se produire plus tôt.
lappareil nerveux est là, mais les conditions de maturation ne sont pas réalisées. On ignore alors ce qui se passe, car il faut quelque imprudence pour donner des âges de myélinisation.
En définition et déquilibre - relatif - de ladulte est le but du processus, qui est celui dune socialisation progressive de la pensée. Henri Wallon, à ce propos, reproche à Piaget de confondre description et explication. Il ne voit dailleurs pas de continuité sans rupture dans lévolution de lenfant, mais bien plutôt des état de crises et de révolutions (stade émotionnel, stade " du personnalisme " (vers 3 ans), stade " des différenciations progressives " - 6-11 -, puberté, adolescence). Et persuadé que la psychologie ne peut se suffire à elle-même, il lintègre pour sa part dans le matérialisme dialectique.
Piaget prétend ne pas quitter le terrain de la seule expérience, mais la question est de savoir sil y parvient vraiment et à quel prix.
Certains auteurs ont cru déceler en lui un marxiste qui signore. Cest le cas de Maximilien Rubel, qui estime regrettable que Piaget, " dont les conceptions sont parfois si proches des idées méthodologiques de Marx, se soit borné à une information de seconde main " ; et de Lucien Goldmann, qui a entrepris détudier son uvre à la lumière de la concordance quil lui découvre avec le matérialisme dialectique. Un des principaux résultats des travaux expérimentaux de Piaget, observe-t-il, est que la conscience et laction constituent les deux aspects partiels et inséparables de la réalité concrète et totale ; la pensée de Piaget est " dialectique ", en tant quelle refuse toutes les oppositions rigides engendrées par le désir dabsolutiser des aspects réels et partiels (instinct-intelligence, pensée-action, norme-fait, etc.).
la position de Piaget me paraît marquer les limites de la psychologie " expérimentale ", armée dun admirable outillage logique, mais aussi incapable que la sociologie à tenir lieu danthropologie philosophique. A son égard, le philosophe vaudois Arnold Reymond avouait sa perplexité :
" Dun côté, me semble-t-il, J. Piaget soriente vers un idéalisme, voisin de celui de Berkeley, suivant lequel il ny a rien en deçà des sensations et de leur organisation de plus en plus grande par la pensée il rejette cependant lexistence dun Dieu transcendant qui seul donne à cet idéalisme sa cohérence. Dun autre côté il paraît professer un dynamisme de la pensée qui façonnerait progressivement lobjet même de son expérience, " lexpérience façonne la pensée et la pensée façonne lexpérience. "
Lors de son voyage en U.R.S.S., avec Paul Fraisse et René Zazzo en avril 1955, au cours dune réception à lAcadémie des sciences, Piaget " décidé à passionner le débat et à le faire converger sur son ouvre ", demanda à ses hôtes, philosophes et psychologues, sils le considéraient comme un idéaliste ; en précisant à ce propos quil nimaginait pas ce que pourrait être un objet hors de la connaissance quil en avait, et que le concept était pour lui toujours le résultats dune action :
" un soviétique demanda alors tout bonnement à Piaget sil admettait lexistence du monde extérieur ; Piaget répondit affirmativement, mais que pour lobjet " cétait une autre histoire ". Alors Rubinstein lui fit remarquer, le plus sérieusement du monde, que lobjet était un morceau du monde extérieur. Sur quoi admettait bien volontiers lexistence, extérieure à la conscience . "
la discussion aboutit à la reconnaissance, du côté russe, quil fallait distinguer la psychologie de la théorie de la connaissance :
" Et cest sous réserve de cette distinction dialectique, sous cette réserve que le psychologue ne devait pas avoir la prétention dexpliquer le monde, quon admit avec une emphase mi-sérieuse, mi-plaisante, que Piaget nétait pas idéaliste. "
Du point de vue de Piaget lui-même, les insuffisances de la psychologie paraissent moins " de principe " quattribuables à la jeunesse de cette science, qui en est encore à la phase de ses premières découvertes. Mais force lui est bien de reconnaître que les psychologues, pour linstant au moins ne saccordent guère, et pas même sur les fameux " stades " :
" pour tout dire, si les stades sont à la psychologie génétique ce quune classification est à la zoologie ou à la botanique systématiques, ou encore une stratigraphie à la géologie, les psychologues se trouvent dans la situation ou les sciences naturelles étaient à leur origines et quelles ont dépassé depuis longtemps, avec une classification par auteur et aucune clef de passage permettant d'homologuer les tableaux des uns et des autres... "
Or lhomme, comme le disait fort justement Ortega y Gasset ne peut vivre à crédit. Et cest à cet égard que la psychologie de Piaget peut donner limpression dune certaine sécheresse. Elle se borne à constater finalement que le milieu social joue un rôle essentiel, et que le développement de lenfant aboutit à une structure qui est lintelligence adulte de lhomme occidentale, caractérisée par la réversibilité. Sans nous dire quoi que ce soit du réel lui-même en dernier ressort, ni du sens de la société humaine et de son développement dans le contexte de lévolution générale, elle aboutit à préconiser une objectivité dont les conditions sont lesprit expérimental, une technique de la preuve étayée par une logique cohérente, toutes choses qui impliquent la collaboration sociale et lautonomie de la recherche ; à constater que cette exigence de lobjectivité se heurte à des obstacles sociocentriques et égocentriques (vision déformée par le groupe social, préjugés de famille, de classe, de nations, de partis). Cest fort bien, mais on atteint de la sorte à une forme duniversalité vide, purement scientifique, qui laisse intacte la problématique inhérente à la situation de lhomme dans lhistoire ; de lhomme " créateur de valeurs " comme disait Nietzsche, appelé à des décisions " irréversibles ". Je constate cela non point pour diminuer luvre admirable de Piaget, mais seulement pour marquer ses limites du point de vue philosophique, et par là même - celle de Piaget étant singulièrement intégrative - de toute psychologie.
CONCLUSION
Au terme de cette étude, jespère avoir mis en lumière quelques aspects essentiels du dame de lhomme occidental pour se mieux connaître ; comment il en est arrivé à lélaboration dune psychologie vidée, en tant quelle se voulut " scientifique ", de la substance même que le terme désigne étymologiquement ; et quelle a été, dans ses grandes lignes, lévolution de cette nouvelle psychologie.
Après avoir été à la remarque du positivisme, elle a subi dautres influences, en particulier celle de la phénoménologie husserlienne, qui la incitée à étudier plus profondément le jeu de la perception.
Depuis lépoque de Wundt, ou les recherches portaient sur les phénomènes psychiques admis comme élémentaires, bien des révolutions ont bouleversé les perspectives initiales. Celle de Freud, longtemps ignorée par les psychologie de laboratoire, a été décisive. Celle aussi de la Gestalttheorie. Lune et lautre ont imposé lexigence détudier lhomme dans sa totalité, et non plus déshumanisé par un artificiel morcelage. Les tests mentaux, après avoir été lobjet dun grand engouement, ont beaucoup perdu de leur prestige. Si leur utilité demeure incontestée dans le domaine de la psycho-technique, on reconnaît généralement aujourdhui quun véritable diagnostic de la personnalité ne peut être que le fruit dun jugement et dune estimation complexes.
En bref, lévolution de la psychologie " expérimentale " prouve que la prétention était illusoire de la réduire à une science naturelle, de la claquer sur la physiologie, en totale solution de continuité avec les problèmes de la philosophie. On peut même constater que la physiologie, désormais, tend souvent à sintégrer dans une anthropologie, par un véritable renversement des perspectives. En décembre 1888, dans une conférence à luniversité de Genève, le psychologue Théodore Flournoy déclarait :
" Que de chapitres de psychologie dite scientifique, positive, ou le parti-pris métaphysique perce presque à chaque pas entre les lignes, et dont le ton respire plus lodium theologicum que la sereine indifférence de la science en matière de croyance philosophique ! "
En se compliquant et diversifiant, la psychologie ne sest plus cantonnée dans une attitude hostile, ni même " de sereine indifférence " à légard de la philosophie. Animée dune ambition nouvelle, elle a prétendu souvent à une connaissance exhaustive du comportement et de la vie intérieure. Or, sans méconnaître limportance de ses découvertes, non seulement utiles, mais de nature à éclairer bien des aspects du psychisme humain : automatismes, habitudes, conduites névrotiques, etc., force est de constater quelle névite pas toujours lécueil de donner pour explication une extrapolation ; ni celui de confondre subrepticement la connaissance de conditionnements avec celle de la réalité conditionnée.
Aujourdhui comme hier, la question fondamentale : quest-ce que lhomme? Demeure. Et elle exclut en principe toute réponse sur le seul terrain des sciences biologiques et psychologiques. Car il ne sagit pas de lhomme en tant que produit de la nature en tant quobjet parmi tous ceux qui peuplent notre univers, mais de lhomme comme sujet.
Tous les psychologues, certes, nont pas le courage de Watson et admettent la réalité sui generis du psychisme humain.
Mais leurs méthodes lobjectivisent fatalement, même quand elles ne le décomposent plus en éléments juxtaposables, même quand elles en termes de fonctions, dactivités ou de champs perceptifs. Indépendamment de la diversité des écoles, irréductibles à un dénominateur commun, toutes les variantes introduites dans loutillage mental quutilise la psychologie scientifique pour expérimenter, décrire et classer les processus psychiques, ne sauraient rien changer à ce caractère objectivant. Il ne constitue pas du tout un vice redhibitoire, mais empêche la psychologie de prétendre à lhégémonie devant ce problème essentiel : comment lêtre humain, avec son intelligence et ses critères de valeur - esthétiques, logiques, moraux - surgit-il du monde biologique ? cette apparition de la conscience de soi constitue aujourdhui comme hier, lévénement irréductible et fondamental, à partir de quoi les phénomènes et les processus, physiques, biologiques ou psychologiques, reçoivent leur signification.
Cest seulement dans cet étrange pouvoir de se faire à la fois sujet et objet que satteint le principe originaire de lhumanité et de son histoire, celui qui fonde tous les autres, à plus forte raison toutes les explications particulières.
De ce point de vue, il ne saurait y avoir de rupture totale entre lancienne et la nouvelle psychologie. Lune et lautre, par des voies et au gré de méthodes différentes, ne peuvent quapporter leur contribution, voire quelque dimension nouvelle, à cette connaissance de soi préconisée déjà par le vieux Socrate.