La " Nouvelle " Psychologie

La psychologie des " Profondeurs "

4 - La psychologie analytique de Jung

Fils de pasteur, d'origine bâloise, Carl-Gustave Jung est né dans le canton de Thurgovie en 1874. Après avoir étudié la médecine à Bâle, il se spécialisa en psychiatrie et s 'acquit bientôt une renommée par ses recherches expérimentales sur les associations d'idées. Au lieu d'attendre du sujet une expression toute spontanée, à la manière freudienne, il perfectionnait dans ce domaine un mode d'expérimentation inauguré par Wundt, et procédait à l'aide d'une centaine de mots (tête, rêve, femme, eau, chanter, etc.). Un de ces mots étant prononcé, le sujet devait lui en associer un autre aussi rapidement que possible (Jung mesurait le temps de réaction) et l'ensemble des réponses permettait au psychologue de diagnostiquer certains "complexes affectifs ".

J'ai eu l'occasion de rappeler qu'il collabora étroitement avec Freud, pendant des années, à partir de 1907, alors qu'il travaillait avec Bleuler à la clinique zurichoise du Burghölzli (cette adhésion de la psychiatrie officielle de Zurich à la psychanalyse rompit le silence qui l'enveloppait). Mais des divergences devaient provoquer une rupture, nuancée avec Bleuler, décisive bientôt avec Jung. Ce dernier, dans son ouvrage Métamorphoses et symboles de la libido, critique les théories freudiennes qu'il juge trop étroites. Ses propres recherches dans le domaine de l'inconscient, en le persuadant que tous les rêves ne peuvent être expliqués par des désirs refoulés, l'incitent à entreprendre de lointains voyages, au cours des années 1921-25, en vue d’étudier sur place la psychologie des peuples primitifs (Afrique du Nord, Arizona, Nouveau-Mexique, Kenya). Les analogies qu'il découvre entre les contenus de l'inconscient d'un Européen moderne et certaines manifestations de la psyché primitive, le frappent et l'engagent à poursuivre ses investigations dans le domaine de l'ethnologie, de l'alchimie, de la psychologie et de la symbolique religieuses.

Jung a dénommé psychologie analytique sa propre conception. Si cet adjectif témoigne de sa dette de reconnaissance à l'égard de la psychanalyse, celui de " synthétique "eût marqué mieux l'orientation fondamentale et les préoccupations qui la caractérisent. Car intérêt de Jung est constamment dirigé sur la complexité de l'âme humaine, sur le psychisme comme totalité. Dans son grand ouvrage de 1921, Les types psychologiques, il pose les fondements d'une caractérologie qui lui permet de " désabsolutiser " les théories contrastantes de Freud et d'Adler. Freud, extraverti selon Jung, devait élaborer une théorie de la libido objectale, attribuer au transfert des affects sur le psychanalyste une importance essentielle; Adler, introverti, qui eut à mobiliser très tôt son énergie pour triompher d'une faiblesse constitutionnelle et de grandes difficultés scolaires, devait mettre l'accent exclusif sur l'individu préoccupé de lui-même et de son propre dépassement. De telles différences caractérielles, selon Jung, reconduisent à la considération du psychisme normal, dont les théories freudienne et adlérienne - déliantes et réductives - ne rendent compte que partiellement. Sans dénier aucunement la valeur d'une thérapeutique permettant de libérer l'énergie psychique de la forme inférieure et inutilisable qu'elle revêt dans la névrose, il considère comme essentiel le problème de son utilisation, sa propre expérience médicale l'ayant conduit à penser que cette énergie peut se montre rétive aux injonctions du conscient, que son caractère est capricieux, tant sur le plan individuel que collectif.

La psychologie jungienne, énoncée par plus de deux cents ouvrages et articles, est touffue, et il est très malaisé d'en caractériser brièvement les notions fondamentales celles d'ombre, de persona, d'anima, d'animus, de Soi. L'ombre est le contenu de l'inconscient personnel, qui apparaît chez Jung comme le revers de nos vertus; elle est en somme ce que nous-même refusons de nous-même et qu'il faut bien un jour admettre; car la réalisation de soi, telle que Jung l'entend, implique une réconciliation avec cet aspect refoulé de la personne. Cette intégration de l'ombre constitue un aspect essentiel de la thérapeutique jungienne. C'est elle qui, selon les analystes de l'école, suscite au cours du traitement la transformation de certains rêves; au moment où les archétypes, modèles millénaires du développement de la psyché, remplacent les désirs égoïstes du moi, où des images nouvelles apparaissent. L'accès est alors ouvert aux profondeurs du psychisme, d'où surgit quelque chose d'essentiel. C'est pourquoi la théorie jungienne distingue deux types de rêves ceux qui expriment les conflits du sujet lui-même, et ceux, les "grands", qui émanent des archétypes et témoignent d'un approfondissement de la vie spirituelle. Quant à la persona, elle est le masque de l'individu socialisé, le personnage que l'on joue, l'aspect déformé et partiel de l'anima. Jung admet que l'ensemble des motifs qui constituent celle-ci, souvent inavoués, sont surtout d'ordre sexuel. Mais il pense aussi que l'être masculin est psychiquement complété par un idéal inconscient de féminité, qui détermine son comportement; et que la femme, inversement, porte en elle un idéal secret de virilité, l'image idéalisée de l'homme désiré, la tendance à s'identifier à lui avant même de l'avoir rencontré.

Aux pulsions sexuelles du ça freudien, Jung substitue donc une polarisation établie chez tout être humain entre son propre sexe et l'idéalisation imaginée et personnifiée de l'autre. S'il est question chez le psychologue suisse des réactions d'ordre biologique, primitives, sous-jacentes au fonctionnement du psychisme humain, il semble que l'histoire de la vie commence pour lui à partir de l'inconscient collectif, dont les archétypes sont hérités avec la structure cérébrale et en représentent en somme l'aspect psychique; ils sont "des formes prises par les instincts", de sorte que l'homme, à défaut d'idées innées, hérite de tendances à penser selon certaines lignes de force inconscientes. Aussi le but est-il pour Jung de libérer l’âme, qui demeure à ses yeux subconsciemment déformée tant que l'image idéale qui l'anime (anima ou animus) n'est formée que des souvenirs dus aux interdictions parentales (surmoi freudien). Il s'agit de purifier l'inconscient des souvenirs obsédants qui empêchent la disponibilité de l'énergie psychique, qui maintiennent l'individu dans une perpétuelle contradiction entre ses désirs conscients et des suggestions inconscientes.

D'une manière générale, le comportement névrotique est pour Jung le signe d'une désunion essentielle entre les exigences opposées de la nature et de la culture. Le névrosé tend à faire sienne une morale qui lui pèse et dont il voudrait en même temps se libérer, et il vit ainsi déchiré par un perpétuel conflit.

L'expression du langage courant se chercher, se trouver soi-même, éclaire quelque peu le but visé par Jung, pour qui l'intégration de la personnalité, garante de la santé psychique, implique l'instauration de justes rapports avec cette source énergétique intérieure que constitue l'inconscient collectif. Une intégration qui n'est pas sans rappeler la classique "harmonisation des tendances". Car elle consiste bien à intégrer les désirs dans un ensemble pourvu d'une signification. C'est ainsi que Jung a fini par introduire, à la place du surmoi freudien, ce qu'il considère comme la véritable instance inconsciente, le soi, qui lui apparaît comme "le centre inconnu et tant recherché de la personnalité ", le "point indéfinissable ou se réconcilient les antinomies". Et comme le soi est un état individuel, représentant le degré de sublimation dont un individu est capable, c'est à l'inconscient collectif qu'est dévolu le rôle de support des images mythiques et archétypiques. Il faut admettre que ces modèles, ces prototypes de l'expérience humaine, cachés dans les couches profondes de notre psychisme, influencent nos pensées secrètes et notre vie émotionnelle au plus haut point.

Pour les freudiens, ces archétypes ne peuvent que constituer une entrave, puisqu'on ne saurait délier ou dissoudre des complexes d'images admis comme des réalités supraindividuelles. Aussi reprochent-ils à Jung et à ses disciples de substituer à une véritable analyse la contemplation de ces prétendues structures archétypiques. Ils pensent que les pulsions du ça peuvent être modifiées par une analyse profonde et reprochent à Jung de se borner à en rendre la présence moins angoissante, en la dépouillant de tout caractère individuel; en minimisant par exemple le complexe oedipien au profit d'une entité vide : l'image collective de la mère, sécurité et refuge par excellence, que symbolisent des images telles que la niche, la coquille, la mère nature, l'eau profonde...

A leurs yeux, un tel procédé peut bien avoir pour effet d'exorciser en surface la menace qu'ils attribuent au ça, mais non point de résoudre le conflit profond qui s'y lie ; il serait tout juste bon à renforcer artificiellement certains aspects du moi, par l'amplification des rêves au cours du traitement, et par le travail demandé au patient entre les séances. On peut observer pourtant, à propos de l'interaction entre l'analyste et l'analysé, admise très tôt par Jung, que les adeptes du freudisme n'admettent plus guère aujourd'hui la neutralité rigoureuse qui était de règle dans l'école, et que nombre d'entre eux penchent pour un dialogue entre analyste et analysé. L'opposition faite à Jung sur ce point perd donc de son acuité. Mais il n'en subsiste pas moins une opposition doctrinale que les freudiens, persuadés qu'ils détiennent le secret de l'analyse "profonde", attribuent au caractère artificiel de la thérapeutique jungienne, laquelle peut bien avoir à leur avis pour effet de permettre à des gens âgés de se raccrocher à quelque chose, mais non pas d'obtenir une véritable transformation du patient. Sans prétendre le moins du monde trancher entre les deux écoles sur le plan thérapeutique, il est loisible d'observer que l'analyse à la mode freudienne, longue et par là coûteuse, excluant les personnes âgées, est d'une application bien restrictive. Affirmer théoriquement que la situation infantile joue un rôle primordial dans la genèse d'une névrose est une chose. Autre chose est de soigner un être aux portes de la vieillesse, qui souffre de conflits ou sombre dans la dépression. Or, les jungiens sont persuadés que l'entrée en contact avec les images et les symboles énergétiques de l’"inconscient collectif", qu'ils tiennent pour la source vive de la force psychique, est bienfaisant au moment où l'on doit, par la force des choses, apprendre à renoncer. Même si la méthode jungienne, par cela même, constitue plutôt une initiation, une école de sagesse dont l'histoire nous offre bien d'autres exemples, qu'une thérapeutique répondant aux exigences d'une certaine science d'ailleurs fluctuante, il n'y a pas lieu de la dévaloriser pour autant.

Jung estime pour sa part que les psychologues ne disposent encore d'aucun point de repère vraiment solide, et que l'essentiel est de rejeter tout dogmatisme méthodologique. Mais, s'il se préoccupe d'embrasser la vie psychique dans sa complexité vivante, et non pas soumise aux conditions du laboratoire, il ne prétend pas moins s'en tenir exclusivement sur le terrain des faits et de la pratique, ne pas déborder le domaine de la psychologie comme science, et se défend théoriquement de toute incursion dans la spéculation philosophique. C'est pourquoi ses recherches, qui engendrent un nombre impressionnant de faits et d'hypothèses, ne sont pas vraiment systématisées.

Cet empirisme délibéré apparaît comme paradoxal en ce qui concerne en particulier la vie religieuse, qu'il considère comme une réalité sui generis essentielle à l'équilibre du psychisme humain; mais sans se prononcer, par volonté précisément de s'en tenir à l'expérience, sur ses fondements ontologiques. La psychologie de Jung, à cet égard, introduit un élément nouveau dans la "nouvelle" psychologie. Il admet que le prêtre ou le pasteur sont mieux habilités que le médecin en matière de spiritualité, ce qui pose un problème sur le plan thérapeutique, les freudiens estimant en général qu'une intervention religieuse est susceptible d'augmenter la répression d'une émotion refoulée et perturbatrice. Sur le plan théorique, comme il est naturel, des auteurs plus désireux de certitude métaphysique ont entrepris - textes à l'appui - de tirer le jungisme du côté de leur propre croyance. Tentatives infructueuses, et pour cause. Elles ont valu à Jung les étiquettes les plus contradictoires : théiste, athée, gnostique, agnostique, mystique, matérialiste... Ces confusions et ces malentendus, inévitables dans l'état actuel des choses, prouvent seulement que l'empirisme de Jung, sur le terrain et dans le sens où il s'exerce, ne saurait satisfaire un esprit spéculatif.

Mais quel que puisse être le verdict de l'avenir quant à la portée des vues jungiennes, il confirmera sans doute que le psychologue suisse a eu le grand mérite d'approfondir et d'enrichir la découverte initiale de Freud : celle de la fonction symbolisante de l'inconscient. Car il a ouvert hardiment dans ce domaine des perspectives insoupçonnées et susceptibles d'un élargissement indéfini, qui obligent à remettre en question bien des aspects du psychisme humain trop négligés jusqu'alors, par le positivisme en particulier.

De l'avis de Charles Baudouin,

" Si Jung n'est pas toujours clair, au gré de ses lecteurs, c'est qu'il ne cède justement pas au goût prématuré de l'abstraction, qui classifie en simplifiant, en schématisant ; il traîne avec l'idée, de peur de l'appauvrir, tout un amalgame de réalité humaine, naturelle, illogique, " prélogique " à laquelle elle adhère intimement. C'est lourd peut-être, mais c'est riche et vrai... Il a réintégré, dans la psychanalyse matérialiste d'hier, l’"âme" naguère refoulée; mais s'il a pu le faire efficacement, sainement, c'est bien parce que nul, plus que lui, n'a su conserver ce que Nietzsche appelait "le sens de la terre".

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