La " Nouvelle " Psychologie
La psychologie des " Profondeurs "
3- La psychologie individuelle d'Alfred Adler
Comme Freud Israélite et Autrichien, Alfred Adler, né à Vienne en 1870, s'orienta lui aussi vers la neuropsychiatrie, après s'être momentanément spécialisé en ophtalmologie. Lorsqu'il fit, en 1901, la connaissance de Freud, son aîné de quatorze ans, les recherches du créateur de la psychanalyse sur l'étiologie de l'hystérie et des névroses, le passionnèrent et lui apportèrent un stimulant précieux. Mais il n'approuvait guère l'extrême importance que Freud attribuait alors à la sexualité.
Dans son premier ouvrage de 1907 : Les infériorités organiques et leur retentissement psychique, il affirme déjà une conception originale. Mais c'est en 1911 seulement que se produisit la scission définitive. Depuis lors, aux côtés de la psychanalyse freudienne, coexistera la psychologie individuelle d'Alfred Adler, que son créateur propagera jusqu'à Sa mort, en 1937, par une activité intense, partageant son temps entre ses consultations, des cours et des conférences en Europe et aux Etats-Unis, des articles et d'importants ouvrages (Guérir et éduquer; Manuel de psychologie individuelle ; La connaissance de l'homme; Le tempérament nerveux). Alors que Freud était comme hypnotisé au début par sa découverte du rôle joué par la sexualité dans l'étiologie des névroses, Adler insista d'emblée sur les instincts dominateurs du moi et sur les innombrables rivalités qui en découlent. Contrairement à Freud, il était persuadé que la personnalité humaine implique une certaine finalité; que son comportement, au sens le plus large du terme, théorique et pratique, est toujours fonction d'un but orienté dès l'enfance. Il appelle plan de vie cette orientation fondamentale, bien antérieure au fameux projet fondamental de Sartre.
Philosophiquement, Adler se situe lui aussi dans le courant de la pensée irrationnelle qui remonte à Schopenhauer. Sa parenté mentale avec des hommes tels que Nietzsche, Dilthey et Hans Vaihinger, est certaine; mais il s'en distingue par le caractère essentiellement pratique de ses propres préoccupations. Pour Adler, toutes les "valeurs" sont nées des besoins de la vie sociale, et la grande affaire est à ses yeux le développement d'un sentiment communautaire, capable d'harmoniser les exigences individuelles et celles de la société. Nietzschéen, il admet que la vie est une lutte. L'individu doit s'imposer de quelque manière, chercher à dominer d'une certaine façon. L'échec de cette tendance dominatrice congénitale engendre ce qui apparaît comme le leitmotiv de la psychologie individuelle le sentiment d'infériorité, auquel le nom d'Adler restera lié comme à celui de Jung l'inconscient collectif. Chez l'enfant, qui doit se dépasser sans cesse à un rythme accéléré, cette tendance dominatrice est particulièrement forte. Mais, comme la contrainte de son entourage l'oblige à réprimer ses désirs, un violent conflit des premières années est inévitable. Adler considère donc que le sentiment d'infériorité est naturel chez l'enfant, dont la faiblesse est réelle par rapport aux adultes ; mais qu'il doit disparaître avec le développement de la personnalité ; et il disparaîtra si le besoin d'auto-affirmation, dans ce développement, est satisfait d'une manière positive, c'est-à-dire socialement ou culturellement valable. A défaut, le sentiment d'infériorité se cristallise et devient complexuel. Pour Adler, toute infériorité a pour corollaire automatique la recherche d'une compensation, au niveau déjà de la vie physiologique. La compensation apparaît ainsi chez lui une notion clé, au même titre que celle du refoulement chez Freud.
Lorsqu'un individu naît avec des organes déficients, avec une infériorité organique constitutionnelle, toute une série de processus inconscients se déclenchent, physiologiques et psychiques à la fois, visant à rétablir un certain équilibre, à engendrer un développement qui compense d'une manière quelconque cette infériorité. La libido freudienne, dans cette perspective, apparaît comme subordonnée à l'instinct de domination ; et le personnage de Don Juan, par exemple, s'expliquerait mieux par le rôle qu'y jouent la vanité et la volonté de puissance, que par l'érotisme comme tel. Adler pense d'ailleurs qu'il y a des Don Juan femelles, dont le comportement trahit l'intention de dominer et d'humilier l'homme, et il a décrit sous le nom de "protestation virile" l'attitude de certaines femmes - viragos ou amazones - qui peut conduire aisément à la frigidité ou à l'homosexualité. Il croit que le besoin de dominer, trouvant aussi l'occasion de s'exercer sous le couvert de la compassion et du dévouement, pousse des femmes à aimer un être faible ou infirme ; et il pense aussi que l'infériorité ressentie à cette époque de la vie joue un grand rôle dans les névroses si fréquentes à l'âge critique.
Etant donné le rôle quasiment exclusif qu'Adler attribue à la visée compensatoire, il n'est pas étonnant que son interprétation des rêves diffère en tous points de celle de Freud. Il ne lui importe nullement de chercher en eux les traces d'un traumatisme initial, étant persuadé que tous les souvenirs oniriques sont évoqués par rapport à une projection vers un avenir proche ou lointain. Le rêve a pour sens, affirme-t-il, de préparer par des tâtonnements une voie à la supériorité désirée par le dormeur ; de créer en lui un certain état affectif, une manière d'entraînement inconscient propre à lui faciliter certaines difficultés rencontrées par son besoin particulier d'affirmation.
La fixation d'un sentiment d'infériorité peut avoir des conséquences très diverses. Outre le cas d'une infériorité réelle, organique ou fonctionnelle, très souvent héréditaire, ou encore simplement conventionnelle (lanomalie de l'enfant roux, par exemple, ou porteur de lunettes), elle peut avoir pour origine une éducation maladroite (parents tyranniques ou trop vaniteux, qui comparent sans cesse leurs enfants avec d'autres plus doués), ou une situation sociale frustrée (enfants de prolétaires notamment, dont le développement se heurte à des obstacles matériels et psychologiques), et particulièrement grave lorsqu'il s'agit d'orphelins abandonnés ou élevés par l'Assistance publique. Des circonstances particulières peuvent également jouer un rôle déterminant : l'introduction dans le cercle familial d'un nouveau venu, le plus souvent un petit frère ou une petite sur, qui capte un intérêt dont l'enfant bénéficiait seul jusqu'alors. Inversement, un cadet pourra se sentir écrasé par ses frères ou surs plus âgés. Une telle nomenclature pourrait être considérablement allongée. Il suffit de comprendre, en l'occurrence, que ces diverses causes comptent moins pour Adler que leurs conséquences, qui entraînent la formation d'un certain plan de vie. Conséquences elles-mêmes nombreuses et variables, encore qu'elles puissent être ramenées à un dénominateur commun, et dont Adler a observé justement le caractère dambiguïté paradoxale. Car elles peuvent se manifester alternativement, parfois chez un même individu, par une timidité paralysante et une résignation excessive, ou par de la forfanterie et du bluff.
Si tout être humain, selon Adler, pense et agit en fonction d'une finalité qui lui est propre, le névrosé est à ses yeux celui qui mobilise exagérément ses forces psychiques pour réagir à un sentiment d'infériorité; et cela dans un sens orienté le plus souvent par un but fictif de puissance et de supériorité. Si, son irrationalisme lui fait admettre que toute volonté constitue un effort de compensation au service des instincts de domination du moi, il considère que le besoin de compenser un sentiment d'infériorité est, chez les nerveux, à la racine même du vouloir et du penser. Adler a bien vu qu'une extrême susceptibilité est toujours le signe révélateur d'un sentiment d'infériorité, en ce qu'elle surgit chaque fois que la personne a le vague sentiment qu'on a mis le doigt sur le défaut de sa cuirasse.
Dans le meilleur des cas, la compensation est positive, voire triomphante. C'est celui de l'individu qui, ayant affronté résolument son sentiment d'infériorité, l'a surmonté au point que le résultat est finalement supérieur à celui qu'il aurait obtenu si, mieux pourvu au départ, il s'était trop reposé sur un oreiller de paresse. Il y a certainement là une profonde vérité de la psychologie adlérienne, trop souvent méconnue de ceux qui attendent trop des fameux tests en matière d'orientation professionnelle. Car une tension de cet ordre échappe forcément à l'observation objective, recourut-elle aux instruments les plus subtilement perfectionnés.
A cette sorte de surcompensation, considérée comme pleinement valable, Adler en oppose d'autres plus fréquentes, mais malheureuses, négatives. Compensations dissimulatrices c'est le cas de l'individu qui cherche toujours un alibi à ses dérobades devant des décisions susceptibles de blesser son amour-propre; qui prétexte son indolence naturelle, sa lassitude, ou se retranche derrière un " à quoi bon ? " d'esprit fort; ou de celui qui se complaît dans un héroïsme verbal, bluffe les autres et lui-même, tombe dans la mythomanie ou qui recourt à la médisance pour diminuer les mérites des autres, pour les nier dans leur supériorité. On n'en finirait pas d'énoncer les diverses formes de compensation dissimulatrice, visant à duper autrui et surtout soi-même, par une attitude ou par quelque prouesse compensatoire (excès de vitesse, bravades, paris stupides, beuveries d'étudiants, etc.).
J'ai rappelé que le besoin de compenser, selon Adler, fournit en dernier ressort la clé des rêves. Il leur attribue comme fonction de satisfaire fictivement l'instinct de puissance, ainsi qu'en témoigne la mégalomanie, ce rêve éveillé, et observe que le délire somnambulique lui-même trahit ce besoin de domination (le fait de monter sur un toit). Les fugues d'enfants, dues selon Freud à la jalousie à l'égard du père, à l'hostilité éprouvée envers lui, manifestent - dans la perspective adlérienne - le besoin de sauver un moi menacé d'étouffement. Plus fréquemment, la fuite dans la volupté, avec le sentiment de puissance, d'échappement à soi qu'elle dispense, constitue un fantôme de compensation. D'autres formes compensatoires (exploitatrices) comportent elles aussi des modalités diverses, dont on ne saurait donner une liste exhaustive c'est l'enfant qui continue à mouiller son lit, comme s'il préférait être puni que de vivre dans ce qu'il éprouve comme de l'indifférence ; c'est le névrosé qui s'installe dans la maladie, comme s'il trouvait dans la tyrannie exercée sur son entourage une satisfaction dépassant la misère de son état. A la lumière de la médecine dite psychosomatique, aujourd'hui en plein essor, maintes idées adlériennes sont d'un grand intérêt; encore qu'elles paraissent trop radicales dans ce domaine en admettant que tous les troubles sont l'expression symbolique d'une certaine visée. De toute façon, Adler a le mérite d'avoir élaboré, bien avant Freud, une théorie de la personnalité totale; d'avoir mis en valeur, en montrant l'existence d'une finalité névrotique, les forces du moi et leur besoin d'expansion. Les freudiens lui ont reproché une méconnaissance du rôle de l'inconscient, une distinction très insuffisante entre ses processus et ceux de la conscience. Une telle distinction apparaît en effet comme tout à fait secondaire chez Adler, qui estime suffisante la constatation que le sentiment d'infériorité, lorsqu'il s'installe, suscite un malaise intérieur poussant l'individu à s'engager dans un certain type de compensation.
Quoi qu'il en soit de ce problème particulier, un autre mérite de la psychologie individuelle est de rendre compte des facteurs culturels, en admettant le rôle d'infériorités conventionnelles. Il n'est guère douteux que, dans une société comme la nôtre, où la concurrence s'exerce avec une singulière âpreté, la femme se trouve placée dans une situation ambiguë, propre à favoriser chez elle ce refus de la féminité et de ses servitudes qu'Adler décrit sous le nom de protestation virile.
Comparées aux idées freudiennes, celles d'Adler frappent par leur simplicité, par leur schématisme. Ce caractère peut apparaître comme un avantage ou un défaut. C'en est un aux yeux des freudiens, qui voient dans cette simplicité un simplisme.
Un aspect positif de la psychologie adlérienne doit en tout cas être souligné sa démonstration qu'un individu, presque toujours, peut exploiter au maximum ses dons naturels et que l'essentiel est le courage avec lequel il affronte son infériorité, réelle ou conventionnelle. La vie même d'Adler constitue une illustration de sa théorie. Enfant chétif, il eut à exercer de bonne heure son énergie dans un sens qui devait lui permettre de surmonter cette faiblesse constitutionnelle. A l'école, il eut à surmonter de grandes difficultés. Ces conditions particulières inciteront Jung à expliquer par des différences caractérologiques les divergences de vue entre Adler et Freud : Freud, extraverti selon Jung, devait élaborer une théorie de la libido et attribuer une grande importance au transfert; Adler, introverti, devait mettre tout l'accent sur l'individu préoccupé de lui-même et de son propre dépassement.