La " Nouvelle " Psychologie
La psychologie des " Profondeurs "
2- Le développement du freudisme
Les vues de Freud ont subi par la suite de profonds remaniements, celles notamment qui ont trait à l'angoisse et à l'étiologie des névroses ; sa dernière manière de considérer les instincts ne ressemble que peu à sa première théorie de la libido. Mais il reste que Freud a forgé ses meilleures armes au cours de ces quelque dix ans de travail acharné et solitaire qu'il qualifiera plus tard de "splendide isolement". En 1907, tout devait changer. Freud apprend qu'à Zurich le psychiatre Bleuler (à qui l'on doit la description de la schizophrénie), alors directeur de la clinique de Burghölzli, et son assistant Carl-Gustave Jung, s'intéressent à la science qu'il a créée.
Des relations se nouent et, à Pâques de l'année suivante, les amis de la psychanalyse se réunissent on un Congrès à Salzbourg. Ils décident l'organisation régulière de telles rencontres, s'entendent sur la publication d'une revue, dirigée par Freud et par Bleuler, et dont Jung devient le rédacteur on chef: Jahrbuch für psychologische und psychopathologische Forschungen. Deux ans plus tard, en 1909, la Clark University de Worcester, pour le vingtième anniversaire de sa fondation, invite Freud à donner une série de conférences.
Un deuxième congrès psychanalytique se réunit à Nuremberg, en 1910. La même année se fonde la Société internationale de psychanalyse, présidée par Jung, qui comptera bientôt des sections dans nombre de pays dEurope et même au delà. En France, encore que Pierre Janet eût déclaré au Congrès international de Médecine, en 1913, que "la psychanalyse a rendu de grands services à l'analyse psychologique", la nouvelle science ne suscitera que fort peu d'échos avant la première guerre. Une des rares exceptions à ce manque d'intérêt initial est le livre que le professeur Régis et le docteur Hesnard publièrent en 1914 sur les psychonévroses. C'est en 1926 seulement que se constituera à Paris une Société psychanalytique, qui publie chaque trimestre une Revue française de psychanalyse. En l'année du congrès de Nuremberg, de nouvelles revues sont fondées : la Revue centrale de psychanalyse, rédigée par Adler et Stekel, puis par Stekel seul; et Imago, où des analystes non médecins H. Sachs et O. Rank, élargissent la méthode en l'appliquant aux diverses sciences de l'esprit. La psychanalyse, à cette époque déjà, compte d'autres adeptes de valeur, tels Ernest Jones, Karl Abraham et Sandor Ferenczi.
Le troisième congrès, qui se tient à Weimar en 1911, est précédé par la dissidence d'Alfred Adler; il sera suivi par la rupture avec Carl-Gustave Jung. Désormais deux importantes écoles dissidentes vont encadrer celle de Freud la psychologie individuelle d'Adler, et la psychologie analytique de Jung.
Si la guerre de 1914 vint forcément mettre un terme à l'expansion de la psychanalyse, elle allait lui fournir l'occasion d'éprouver l'insuffisance de la première conception freudienne du rêve comme satisfaction symbolique d'un désir refoulé; car les rêves de soldats atteints de névroses de guerre se rapportaient souvent aux expériences traumatisantes qui les avaient provoqués.
L'essai publié par Freud en 1923, Das ich und das Es, marque un tournant essentiel de sa pensée, dans un sens esquissé déjà en 1920 par Jenseits des Lustprinzips. A côté du "principe du plaisir" qu'il considère comme essentiel dans son opposition au "principe de réalité" (les exigences de la vie rationnelle et sociale), Freud attribue désormais un rôle à ce qu'il nomme la compulsion de répétition, c'est-à-dire une tendance à répéter des situations antérieures, fussent-elles pénibles, comme si le rêveur cherchait à maîtriser les émotions suscitées par le traumatisme. Le terme désigne depuis lors, dans l'école freudienne, une tendance générale à répéter d'anciens modes de comportement. D'autre part, comme les névroses de guerre semblaient ressortir plus à la conservation de soi qu'à l'instinct sexuel, Freud dut admettre que les instincts de conservation sont également susceptibles de refoulement, qu'ils peuvent jouer un rôle dans l'étiologie de certaines névroses et entrer dans l'explication du comportement humain. Soucieux d'une théorie qui pût englober ces nouveaux aspects révélés par l'observation, il devait élaborer alors une interprétation de la personnalité totale, qui voit dans le caractère la résultante d'un compromis entre des forces antagonistes.
Cette nouvelle théorie postule une distinction fondamentale entre deux types d'instincts les instincts de la vie, ou Eros, et les instincts de mort ou Thanatos. Les premiers enveloppent les exigences contradictoires de la conservation de soi et de la conservation de l'espèce. Les autres, les instincts de mort, visent à un retour à la stabilité de la matière inorganique. Ils seraient nés dans la matière vivante au moment où les forces cosmiques agissaient sur la matière inorganique pour créer des êtres vivants. Ainsi, bien que l'instinct de reproduction assure une continuité de la vie, la régression vers l'inorganique, comme conséquence des conditions qui l'ont vu naître, est pour ainsi dire inscrite dans la vie. L'admission de cet instinct de mort enraciné dans l'existence suscita maintes discussions, et des résistances chez les adeptes eux-mêmes du freudisme. Il devait conférer aux considérations sociologiques de Freud une coloration plutôt sombre. Dans des ouvrages tels que L'Avenir d'une illusion (1927) et Malaise dans la civilisation (1929), ces postulats biologiques grèvent l'analyse au détriment d'autres facteurs, économiques et politiques notamment, et interdisent une véritable dialectique de la vie culturelle. De toute façon, ce sont là des aspects de la doctrine freudienne qui témoignent avec le plus d'évidence du passage franchi de la psychopathologie à une véritable métaphysique - fût-elle à base matérialiste et scientifique.
On peut considérer aussi dans une certaine mesure comme une vue de l'esprit la subdivision par Freud de la personnalité humaine en trois structures ça, moi et surmoi. Au début de la psychanalyse, le concept fondamental était celui de l'inconscient - dans une acception trop "chosiste". A partir de 1920, une bonne part de ce qui était attribué à l'inconscient devient le çà, qui apparaît bien dans un sens comme une réalité psychique inconsciente, mais à la limite si l'on peut dire, en tant qu'il est inséparable des processus organiques. Son unique fonction est d'opérer la décharge immédiate des excitations (énergie ou tension) déclenchées dans l'organisme par une stimulation interne ou externe. De cette masse de pulsions qui constitue le ça, postulée sans conscience organisatrice ou directrice, émerge lentement une étroite zone de conscience, le moi, qui se développe ensuite sous la contrainte sociale. Cependant une grande partie du moi existe, elle aussi, en dehors du champ de la conscience, encore qu'elle puisse y être ramenée en cas de besoin le préconscient ; outre celle encore qui est constituée par des expériences ou des sentiments ayant été l'objet d'un refoulement, et dont le rappel à la conscience est beaucoup moins aisé. D'autre part, le moi emprunte à la société, surtout par le truchement de la première éducation, certaines normes sous la forme d'images parentales qui s'incorporent à lui ; et c'est alors le surmoi, auquel Freud attribue la fonction de censure qu'il avait constatée dans les rêves, et un rôle important dans cette résistance qu'il avait décrite antérieurement.
Dans cette phase subséquente de sa recherche, Freud s'intéresse beaucoup moins à la libido qu'aux activités du moi l'analyse devait s'en ressentir et porter toujours plus sur les moyens de défense utilisés par le moi - à la fois contre les pulsions du ça et contre le joug d'un surmoi parfois écrasant.
Le problème qui demeure ouvert par la psychanalyse est celui de la distinction entre la conscience morale authentique et la pseudo-morale du "surmoi". L'ouvrage du Dr Charles Odier, de Lausanne : Les deux sources consciente et inconsciente de la vie morale témoigne d'une telle préoccupation que beaucoup d'épigones de Freud ne paraissent guère éprouver, pas plus que Freud lui-même.
On sait qu'il s'intéressa également au problème de la création littéraire et artistique, qu'on lui doit notamment des psychanalyses de Léonard, de Michel-Ange et de Goethe, outre des études de psychologie collective et particulièrement de psychologie religieuse. Il avait cru observer depuis longtemps de curieuses analogies entre les actes obsessionnels et les rites religieux, la névrose obsessionnelle lui paraissant une sorte de religion privée, défigurée, et la religion "une névrose obsessionnelle universelle". Létude à laquelle il sétait livré de la religion la plus ancienne : le totémisme et ses tabous (son livre Totem et Tabou remonte à 1913), le conduisit à une explication psychanalytique du phénomène religieux, de la moralité et des origines de la vie sociale. On ne saurait dire que les spéculations de Freud et de ses disciples soient toutes de nature à convaincre un esprit formé à la rigueur philosophique pour qui la cohérence et la rigueur démonstratives demeurent des valeurs cardinales, même si ces valeurs peuvent être, aux yeux des freudiens, qui sont orfèvres en cette matière, objet d'une réduction psychanalytique... Ce qui caractérise la doctrine de Freud, c'est d'avoir été construite pour ainsi dire à tâtons, au fur et à mesure d'une expérience médicale dont l'importance ne doit pas être sous-estimée, encore que la question se pose de la légitimité de donner une telle extension à des données qui ressortissent à la psychopathologie. Il est incontestable que Freud, en montrant que dans l'homme soi-disant raisonnable de la tradition classique, l'enfant survit toujours, a projeté une nouvelle lumière sur le drame humain.
Son génie novateur l'a incité à rapprocher ainsi des phénomènes à première vue aussi différents que la mentalité du petit enfant et celle du primitif, le rêve, les délires des psychopathes, les rites religieux et les créations de l'artiste. Mais le procédé implique un renversement paradoxal du rapport généralement admis entre le normal, et l'anormal, et demande plus ample réflexion. On ne saurait douter que les maladies offrent à l'investigation scientifique un champ d'observations extrêmement précieux, en ce qu'elles éclairent des structures psychologiques profondes par un biais irremplaçable; mais l'écueil en l'occurrence - et Freud ne l'a guère évité - est de vouloir expliquer par lui toutes les activités de l'esprit. L'inversion proposée entre le normal et l'anormal se révèle particulièrement douteuse à propos de l'art et de ce que le freudisme appelle la sublimation, sans être en mesure de donner à ce terme une définition autre que verbale.