La " Nouvelle " Psychologie

La psychologie des " Profondeurs "

1- La genèse de la psychanalyse

En cette année 1900 où Théodule Ribot, au Congrès de Paris, établissait le bilan dont il vient d'être question, paraissait le premier ouvrage décisif de Freud Die Traumdeutung (La science des rêves), dont l'écho fut alors très faible, mais qui devait finalement ouvrir à la psychologie une voie imprévue. Et c'est également celle où les Logische Untersuchungen de Husserl inaugurent une "analyse intentionnelle"qui aura elle aussi des répercussions, directes ou indirectes, très considérables sur les sciences psychologiques (L'importance de la pensée husserlienne, qui continue dans un certain sens l'entreprise phénoménologique de Hegel, mais avec le souci de ne pas "décoller" de l'expérience vécue, c'est-à-dire sans l'envol métaphysique de ce dernier, joue dans la culture contemporaine un rôle de premier plan, en tant que nouveau souci de rechercher le fondement même de la vérité; elle a profondément marqué les études psychologiques, où elle est venue dissiper des illusions quant à la facilité d'éliminer, en traitant du psychisme humain, les préoccupations philosophiques).

La psychanalyse a donc aujourd'hui une histoire de soixante ans, au cours de laquelle elle s'est beaucoup nuancée et compliquée. La commémoration de la naissance de Freud, en 1957, est venue ajouter à une bibliographie énorme une quantité telle d'ouvrages et d'études que, devant ce foisonnement de pensées autour de celle de Freud, on éprouve le sentiment d'une gageure à en parler brièvement.

Comme on le sait, le terme de psychanalyse, même référé exclusivement à Freud, désigne plusieurs choses. Méthode d'exploration du psychisme humain, en tant qu'il est considéré comme le théâtre de processus inconscients méconnus par la psychologie classique, elle est encore et surtout une thérapeutique pour le traitement de certaines névroses et psychonévroses. Enfin, par un élargissement indéfini, la psychanalyse a envahi tous les domaines de l'activité et de la culture humaines : caractérologie, pédagogie, esthétique, sociologie, histoire artistique et littéraire, mythologie, folklore, histoire des religions, histoire des civilisations.

Freud, plutôt qu'il n'a découvert l'inconscient comme tel, eut le génie le découvrir et de décrire le rôle du psychisme inconscient. Nous avons rappelé que des philosophes du XIXe siècle ont affirmé bien avant lui la primauté de la vie instinctive, dévoilé à leur manière certaines des illusions propres à la conception intellectualiste du comportement humain. D'autre part, dans la seconde moitié du XIXe siècle, nombre de physiologistes, de neurologues, de psychologues, de médecins, qui s’intéressaient à l'hystérie, à l'hypnose et à la suggestion, ont bien vu que la vie psychique débordait singulièrement le champ de la conscience claire. A une époque où l'attention du grand public lui-même était attirée par les étranges manifestations qui déterminèrent l'apparition du mouvement spirite, puis des sociétés d'études psychiques, l'ainsi dit occultisme connut alors un renouveau d'intérêt des savants s'en occupèrent en le baptisant métapsychique (Charles Richet) et se mirent à étudier des phénomènes considérés jusqu'alors comme relevant de la superstition et du charlatanisme.

On sait que cette reconnaissance officielle du psychisme inconscient a été illustrée par l’œuvre du médecin et philosophe Pierre Janet. Sa thèse de 1889 pour le doctorat ès lettres : L'automatisme psychologique, qui portait ce sous-titre " Essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l'activité humaine", marque une date importante dans l'histoire de la psychologie générale. L'auteur y voulait démontrer que des personnalités secondes, issues des régions inférieures du moi, pouvaient surgir chez un individu, lui faire exécuter certains actes, tels qu'écrire ou mouvoir des tables, sans qu'il eût aucunement conscience d'en être la cause.

Mais qu'il y ait eu un climat d'époque, comportant d'ailleurs bien d'autres éléments (le bouleversement apporté par les théories évolutionnistes, l'essor considérable des sciences biologiques et physiques, l'instauration de la psychologie scientifique) ne diminue en rien l'originalité de Freud. Car son génie, en présence de faits qui attiraient l'attention des savants et passionnaient l'opinion, fut de comprendre le parti qu'on en pouvait tirer pour le traitement des névroses; de découvrir notamment que l'hystérique est un être qui souffre de réminiscences.

On sait que ses réflexions dans ce domaine avaient été aiguillées par les observations d'un confrère neurologue très connu à Vienne, le Dr Joseph Breuer. Ce dernier, au cours des années 1880-1882, avait eu l'occasion de traiter une jeune fille atteinte de troubles hystériques : paralysies partielles, contracture, confusion mentale. Ayant observé que les symptômes s'atténuaient lorsque la malade se confiait à lui, mais que les confidences obtenues paraissaient réticentes, il avait eu l'idée de recourir au sommeil hypnotique ; et la reviviscence de certains souvenirs, dans cet état provoqué, avait entraîné la disparition des phénomènes morbides.

Freud, spécialisé dans l'étude des maladies nerveuses, pensa qu'il devait chercher ailleurs qu'à Vienne les enseignements qui lui permettraient de perfectionner son savoir. "Au loin brillait le grand nom de Charcot." Au bénéfice d'une bourse de voyage, il se rendit à Paris, s'inscrivit comme élève à la Salpêtrière et entra en contact avec lui. Celui qu'on appelait déjà "le grand Charcot" s'occupait avec prédilection de l'hystérie, et ses élèves réussissaient à provoquer chez certains sujets, par suggestion hypnotique, des paralysies et des contractures. Lorsque Freud, rentré à Vienne, voulut renseigner la Société des Médecins sur ce qu'il avait vu et appris en France, ses collègues se récrièrent. Dans la ville qui avait jadis expulsé le "charlatan" Mesmer, de telles pratiques n'avaient pas bonne presse :

 

"Les médecins des hôpitaux dans les services desquels je trouvais de pareils cas se refusèrent à me laisser les observer et à m'en occuper. L'un d'eux, un vieux chirurgien, s'écria : Mais, mon cher collègue, comment pouvez-vous dire de telles absurdités ! Hysteron (sic) veut dire utérus. Comment donc un homme peut-il être hystérique " ?

Ce n'était là qu'une des premières manifestations de l'incompréhension, souvent empreinte d'hostilité et de répulsion, à laquelle Freud allait se heurter pendant une décennie.

Il retourna quelques années plus tard en France, en 1889, mais cette fois à Nancy, pour y approcher "le vieux et touchant Liébault" et surtout Bernheim:

 

"Je fus témoin des étonnantes expériences de Bernheim sur ses malades d'hôpital, et c'est là que je reçus les plus fortes impressions relatives à la possibilité de puissants processus psychiques demeurés cependant cachés à la conscience des hommes."

Il fut particulièrement frappé par le curieux phénomène des suggestions dites post-hypnotiques, c'est-à-dire l'accomplissement par un sujet, à l'état de veille, d'un acte qui lui avait été suggéré dans le sommeil hypnotique, et à propos duquel, si absurde soit-il, son auteur manifeste un souci d'explication, cherche à lui attribuer une motivation consciente, comme s'il avait été déclenché de sa propre initiative.

A nouveau rentré à Vienne, Freud renoua ses rapports avec le Dr Breuer, et les deux hommes associèrent pour un temps leurs travaux, écrivant en commun, au cours des années 1893-95, des études sur l'hystérie. Mais des divergences surgirent entre eux quant à l'interprétation des phénomènes étudiés, et leur collaboration fit définitivement rompue. Alors que Breuer attribuait l'inconscience de certains souvenirs à un état mental particulier et fortuit, engendré par certaines conditions (fatigue, accomplissement d'une tâche monotone...), Freud se persuada qu'il y avait un mobile profond à leur oubli et que la sexualité jouait là un rôle prépondérant (Il avait entendu à la Salpêtrière Charcot dire à Brouardel: " A l'origine de l'hystérie, il y a toujours quelque chose de sexuel. "). Aussi se préoccupait-il de trouver une méthode qui, moins tributaire de l'occultisme que l'hypnose, et d'une application plus aisée, lui permit de libérer chez ses malades de tels souvenirs perturbateurs. Une tentative infructueuse d'hypnotisme le mit sur la bonne voie. Sans être endormie, une patiente donna libre cours à ses pensées durant une séance, raconta en vrac ce qui lui passait par la tête, tout en témoignant d'émotions en rapport avec ce qu'elle exprimait. L'association libre était née, visant à obtenir du patient l'expression de tout ce qui lui vient à l'esprit, en général des images apparemment futiles, saugrenues ou scabreuses; moyen qui allait devenir la technique par excellence du traitement psychanalytique. Freud put observer, lorsqu'il demandait à ses patients de se rappeler les circonstances en rapport avec le trouble dont ils souffraient, que ces souvenirs étaient éveillés péniblement, que tout se passait comme si une résistance s'exerçait à leur endroit de la part du moi conscient. Aussi le problème qu'il affronta fut-il dès lors : comment déjouer cette résistance, par quel moyen accéder à ces zones obscures du psychisme dont l'entrée paraissait comme gardée par un censeur vigilant ? On sait que Freud eut l'idée de mettre à contribution le rêve. Et comme il lui apparut que dans les rêves la censure, si elle est assoupie n'est point disparue, et que les tendances inconscientes ne s'y manifestent que soigneusement camouflées, il s'efforça d'interpréter les songes, de déchiffrer ce qui se cachait sous leur déguisement symbolique.

Cette recherche le conduisit à des découvertes sensationnelles : l'inconscient n'est pas seulement le réceptacle de souvenirs oubliés et honteux, refoulés par le moi et qui seraient relégués un peu à la manière de certains ouvrages dans l'enfer de la Bibliothèque Nationale, mais encore et surtout un foyer actif de désirs et de tendances vivaces, on lutte constante avec des forces qui tendent à les tenir on respect. Ce conflit des tendances lui apparut également dans ces anomalies de la vie quotidienne, que ses traducteurs appelleront les actes manqués : oublis, lapsus, erreurs de lecture ou d'écriture, méprises, maladresses, absences..., témoignant d'une intrusion des tendances inconscientes dans la vie concertée de tous les jours. C'est dans cette première phase constitutive de la psychanalyse, marquée par la publication du livre sur les rêves, puis par des ouvrages tels que Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), Trois essais sur la théorie de la sexualité, Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient (tous deux de 1905), que les grandes découvertes de Freud ont vu le jour; théorie de la motivation inconsciente, de l'étiologie des névroses, du refoulement, de la résistance, du transfert qui s'établit entre le patient et l'analyste, et que Freud appellera "une intense relation affective".

L'inconscient apparaît dans ses premières théories comme une sorte d'humus primitif, commun à tous les hommes, empli de tendances moralement déplorables, où plongent les racines des personnalités humaines. La prépondérance qu'il attribue alors à la sexualité justifie dans une certaine mesure le reproche de pansexualisme qu'on lui fit, et que le développement ultérieur de sa pensée rend caduc. Le principal élément du scandale fut suscité par son affirmation de la sexualité chez l'enfant, et de l'importance décisive du complexe d’œdipe dans la formation de la personnalité; accompagné de sa définition pas très heureuse - de l'enfant comme un pervers polymorphe, au gré d'un audacieux et paradoxal renversement du rapport généralement admis entre le normal et l'anormal.

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