La " Nouvelle " Psychologie

La naissance et le développement de la psychologie scientifique

5- Les sciences psychologiques en 1900

L'essor que prend la nouvelle psychologie est manifesté par la création de laboratoires dans nombre de pays et par l'apparition de revues spécialisées en France, après les Annales médico-psychologiques, l'Année psychologique; en Allemagne, les Philosophische Studien et la Zeitschrift für psychologie ; aux U.S.A., l'American Journal of Psychology et la Psychological Review. Il se reflète également dans les communications présentées aux Congrès internationaux de Psychologie. L'idée de tels congrès, lancée par un privatdocent de l'université polonaise de Lemberg, avait trouvé un écho favorable dans la Revue Philosophique de Ribot en 1881, et sa réalisation en 1889 par un premier "Congrès de psychologie expérimentale" à Paris, sous la présidence en titre de Charcot. Mais ce congrès fut effectivement dirigé par Théodule Ribot, son vice-président, et par Charles Richet, secrétaire général. Des psychologues déjà plus ou moins réputés Pierre Janet, Fred W.H. Myers, Auguste Forel, Théodore Flournoy, Alfred Binet, William James... y participèrent. Un deuxième congrès suivit à Londres, en 1892, où il fut beaucoup question d'hypnotisme et de localisations cérébrales. Alexandre Bain y présenta une communication sur l'introspection, Ribot sur la nature des concepts, Münsterberg sur les sentiments. La psychologie génétique y apparut avec les exposés de Preyer sur l'origine du nombre, et de Baldwin sur les commencements de la réaction volontaire.

Les psychologues se réunirent une troisième fois à Munich, en 1896, au nombre de six cents. Alors que l'hypnotisme y occupait encore une place importante, celle de l'anatomo-physiologie des centres nerveux s'y trouva fort réduite. Ce congrès, d'où se dégagea "l'impression que la psychologie prenait conscience d'elle-même", s'appela simplement "Congrès de psychologie". On avait éliminé l'adjectif "expérimentale", qui paraissait évoquer trop uniquement les recherches de laboratoire et ne recouvrir plus exactement les recherches en cours. La psychologie appliquée y fit son apparition avec plusieurs communications psychopédagogiques, dont l'une d'Ebbinghaus sur sa méthode pour la mesure de la fatigue des écoliers.

Un IVe Congrès se réunit à Paris en 1900, sous la direction de Ribot et de Pierre Janet. A ce congrès, envahi par nombre d'occultistes, de spirites et de théosophes, apparurent également la psychologie religieuse et la psychologie animale. Alors qu'Ebbinghaus, dans une communication sur "La psychologie maintenant et il y a cent ans", observait que la nouvelle science, à l'instar de ses années, s'était désormais affranchie des traditions nationales, Théodule Ribot, dans son allocution d'ouverture, esquissa un bilan des recherches et des expériences au cours des dix dernières années. Il y attribue une place d'honneur à l'anatomie et à la physiologie, ces sciences auxiliaires de la psychologie, qui plaçaient cette dernière devant la tâche d'interpréter, en les transportant sur son propre terrain, les récentes découvertes sur les neurones. Dans le domaine de la psychologie proprement dite, il constate qu'une grande activité a été déployée au cours des dernières années livres et articles dans des revues spécialisées se sont multipliés, sur la vision, l'ouïe, le toucher, l'olfaction, la gustation, les sensations internes, la fatigue, etc. Il reconnaît que les adversaires de la nouvelle science n'ont pas complètement tort de lui reprocher une prédilection pour ce qui a trait aux organes des sens et aux perceptions, mais en estimant toutefois que ces recherches, qui portent sur la " matière première de la vie mentale", sont nécessaires. Outre la mémoire et l'association des idées, l'attention (d'abord négligée par la psychologie expérimentale) a suscité des recherches multiples sur les deux formes de réaction - sensorielle et motrice - chez des individus, sains et malades, et même chez les animaux. Le problème des émotions, après toutes les discussions et polémiques engendrées par la retentissante théorie de James-Lange* a suscité de nombreuses recherches, fondées sur la méthode des variations concomitantes et consacrées notamment à des expériences de laboratoire sur les variétés du pouls et de la circulation en général dans ses rapports avec les états affectifs; et il a suscité également l'étude par des procédés divers (enquêtes, questionnaires, méthode comparative) de quelques émotions simples, comme la peur ou la colère, voire de certaines formes plus complexes, telles que le sentiment religieux ou esthétique. En revanche, admet Ribot, l'étude des manifestations supérieures de la vie de l'esprit : opérations logiques, jugement, raisonnement, imagination créatrice... fait pauvre figure dans l'inventaire des publications psychologiques, vraisemblablement par souci louable, pense-t-il, d'éviter les "spéculations creuses".

Ribot rappelle encore, sans citer nommément Alfred Binet, que la psychologie de l'enfant, à ses débuts fragmentaire et quelque peu anecdotique, a pris une forme plus systématique et vise moins à décrire des états qu'à retracer une évolution et à devenir une étude embryologique et génétique de l'esprit humain, en se proposant aussi de servir les intérêts de la pédagogie. Dans le domaine de la psychologie sociale, il observe qu'elle considère un ordre de phénomènes que ni l'introspection, ni l'expérimentation, ni le raisonnement, ne peuvent nous révéler, parce qu'ils naissent d'une action réciproque des esprits; il rappelle à ce propos les études que des hommes tels que Gabriel Tarde et Gustave Le Bon ont entreprises en France sous le nom de psychologie des foules.

Pour apprécier tout le chemin parcouru dans la seconde moitié du XIXe siècle, il suffit de rappeler cette définition de la psychologie qui avait cours vers 1850 et dont chaque proposition se trouve invalidée à la fin du siècle : "Cette partie de la philosophie qui a pour objet la connaissance de l'âme et de ses facultés considérées en elles-mêmes et étudiées par le seul moyen de la conscience".

* On sait que cette théorie, affirmée simultanément par le physiologiste danois Carl Lange, et par William James dans Mind d'abord, soutient paradoxalement que l'émotion est simplement la prise de conscience des réactions viscérales et glandulaires antérieures au fait mental. ("...Nous sommes affligés parce que nous pleurons, irrités parce que nous frappons, effrayés parce que nous tremblons. " W. James: La théorie de l'émotion, trad. fr. Alcan, 1902, p. 61.) Cette théorie peut être considérée comme caduque. Sur le terrain de la psychophysiologie, on attribue généralement à des centres de la base du cerveau - et spécialement de la région hypothalamique - les réactions physiologiques de l'émotion. "... l'argument décisif est donné par ces malades si fréquents dans les hospices que sont les pseudo-bulbaires, atteints de rire et pleurer spasmodique, chez lesquels nous voyons se déclencher, mécaniquement, des rires sans joie et des sanglots sans tristesse. Quiconque a senti l'humiliation douloureuse avec laquelle certains de ces malades subissent leur incontinence mimique, quiconque a deviné leur désespoir sous l'accès de rire forcené, a eu la certitude intime qu'ils étaient tristes parce qu'ils riaient." (Jean Delay La psychophysiologie humaine, P.U.F., 1945, p. 19.) Philosophe, médecin, expérimentateur, William James (1824-1910), bien connu comme le père du pragmatisme, est aussi le premier grand nom de la psychologie américaine. Auteur d'abondants Principles of Psychology (1890), il avait organisé à Harvard un laboratoire de psychologie expérimentale dès 1876, avant Wundt. Puis ses préoccupations morales et religieuses finissent par l'emporter chez lui et il se détourne de recherches qui lui deviennent dérisoires : "Je me suis à tout jamais débarrassé du laboratoire et j'offrirais sur-le-champ ma démission si l'on voulait m'en charger à nouveau. Les résultats de tout ce travail m'apparaissent de plus en plus décevants et insignifiants..." (A Théodore Flournoy, Letters, II, 54.)

000bilan.jpg (4492 octets)