La " Nouvelle " Psychologie
La naissance et le développement de la psychologie scientifique
4- Luvre de Théodule Ribot (1839-1916)
En tant que théoricien de la nouvelle science, luvre de Ribot se caractérise par le souci d'intégrer les efforts déjà réalisés à son époque dans d'autres pays (Psychologie anglaise contemporaine, 1870; Psychologie allemand' contemporaine, 1879). Les deux ouvrages contiennent des introductions substantielles, qui apparaissent comme des sortes de manifestes de la nouvelle psychologie; cette psychologie à laquelle ce normalien, agrégé de philosophie, s'était converti avec éclat. On sait qu'il fut créé à son intention au Collège de France, grâce à l'intervention de Renan, une chaire de "psychologie expérimentale et comparée", d'où il recommandait à ses élèves une formation scientifique et une rigoureuse spécialisation dans un champ déterminé du vaste domaine psychologique :
" Actuellement, le nombre de ceux qui sont préparés à cette uvre est bien petit. La plupart des physiologistes sont trop peu psychologues, et la plupart des psychologues connaissent trop mal la physiologie. Nous vivons à une époque de transition dont les difficultés sont propres à lasser les meilleurs courages. Il n'est aucun de ceux qui ont à cur les progrès de la nouvelle psychologie qui ne sente à chaque instant les lacunes d'une préparation insuffisante. Il faudrait, pour entreprendre avec finit ces recherches, connaître les mathématiques, la physique, la physiologie, la pathologie, avoir une matière a manier, des instruments sous la main, et surtout l'habitude des sciences expérimentales. Tout cela manque. En France surtout, grâce aux idées courantes dont notre éducation première nous a imbus et aux mauvaises habitudes d'esprit qu'elle nous a fait contracter, la seconde moitié de notre vie se passe à désapprendre ce que nous avons appris dans l'autre."
Ribot témoignait parfois d'un enthousiasme de néophyte, et l'on peut retrouver chez lui, à côté de notations parfaitement raisonnables :
"La nouvelle psychologie diffère de l'ancienne par son esprit : il n'est pas métaphysique ; par son but elle n'étudie que des phénomènes ; par ses procédés : elle les emprunte autant que possible aux sciences biologiques " (Psychol. allem. cont., Introduction, p. VIII.)
d'autres entachées d'un exclusivisme outrancier :
"Jusqu'ici la psychologie a eu le malheur d'être aux mains des métaphysiciens. Il s'est formé ainsi une tradition difficile à rompre.
" ...nulle réforme n'est efficace contre ce qui est radicalement faux et l'ancienne psychologie est une conception bâtarde qui doit périr par les contradictions qu'elle renferme. " (Ibid., pp. III, XXVII, XXVIII.)
L'évolution de Ribot reflète les vicissitudes de la nouvelle psychologie visant à conquérir un statut légal dans le monde scientifique, particulièrement dans ses rapports avec deux voisins gênants : la philosophie et la physiologie. D'une manière générale, il tend à privilégier la physiologie, ainsi qu'en témoignent par exemple ses explications de la mémoire, qu'il voudrait réduire à une habitude fondée sur des processus organiques. Mais sa solide formation philosophique maintenait pourtant en lui la conscience des difficultés méthodologiques. fi ne faut pas oublier qu'il dirigea jusqu'à sa mort la désormais célèbre Revue Philosophique, fondée par lui en 1876. Et il en vint à reconnaître finalement que les expériences de laboratoire ont leurs limites assez étroites, que la certitude des recherches objectives n'est pas absolue, et que la méthode subjective conditionne en fait toutes les autres.
Outre son uvre de théoricien de la nouvelle tendance, et son rôle de chef d'école, la contribution de Ribot à la psychologie scientifique consiste en de nombreux ouvrages qui obtinrent une très large audience. Son associationnisme ne l'empêcha pas de penser que l'affectivité jouait un rôle plus décisif que les états intellectuels dans le comportement humain, et il a consacré plusieurs études à cet aspect de la vie psychique (Psychologie des sentiments, 1896; La Logique des sentiments, 1905; Essai sur les Passions, 1907). Sous l'influence de Charcot, il a vu dans les maladies mentales des sortes d'expériences offertes naturellement au chercheur et lui permettant de suivre la régression et la désagrégation des états normaux (Les maladies de la Mémoire, 1881 ; Les Maladies de la volonté, 1883 ; Les Maladies de la personnalité, 1885). Il a tenté également d'embrasser les manifestations les plus complexes de la vie de l'esprit (L'évolution des idées générales, 1897 Essai sur l'imagination créatrice, 1900).
Ribot admit la nécessité pour les sciences psychologiques de recourir, si elles ne veulent pas se cantonner dans des recherches expérimentales très limitées, à une méthode comparative utilisant les acquis de diverses sciences humaines (anthropologie, ethnographie, linguistique, histoire...).
"L'idée de progrès, d'évolution ou de développement, qui est devenue prépondérante de nos jours dans toutes les sciences qui ont un objet vivant, a été suggérée par la double étude des sciences naturelles et de l'histoire. Les idées scolastiques sur l'immutabilité des formes de la vie et l'uniformité des époques de l'histoire ont fait place à une conception contraire. La doctrine du vieil Héraclite est revenue, mais confirmée par l'expérience de vingt siècles : tout coule, tout change, tout se meut, tout devient. Physiologie, linguistique, histoire religieuse, littéraire, artistique, politique tout dépose en faveur du développement. Cette idée sans laquelle on n'a plus de la vie et de l'histoire qu'une conception erronée, par une bizarrerie inexplicable, est restée absente de la psychologie ordinaire... Si l'on prétend que le psychologue doit écarter toutes ces variations accidentelles pour arriver à la condition dernière et absolue de l'activité mentale, alors on transforme une étude concrète en une étude abstraite, on substitue une entité à une réalité ; on ressemble au zoologiste qui prendrait pour base de ses recherches le type idéal de l'animalité." (La psychologie anglaise contemporaine, Introduction, Alcan, 1901, pp. 36-37.)