La " Nouvelle " Psychologie
La naissance et le développement de la psychologie scientifique
2- L'empirisme anglais
John Stuart Mill, dans son "Système de Logique" (A system of logic, ratiocinative and inductive, 1843), revendique pour la psychologie le caractère de science indépendante, d'observation et d'expérimentation, qui a pour objet de dégager les lois en fonction desquelles les phénomènes de l'esprit s'engendrent les uns les autres ; sans exclure en principe que la vérité de ces lois dépende en dernière analyse de conditions organiques, il observe que la connaissance des processus nerveux est encore trop imparfaite pour qu'on puisse miser sur la physiologie plus que sur la psychologie, lorsqu'il s'agit de comprendre la succession des phénomènes psychiques. Il investit ainsi la psychologie d'une dignité nouvelle, mais dans un sens encore très modéré. Car sa conception s'inscrit dans un contexte qui vise à constituer une doctrine complète, et par là même philosophique, de l'empirisme. Refusant d'admettre aucun principe a priori, il continue Locke, approfondit la méthode inductive préconisée par François Bacon, et rejoint Hume par son affirmation que la notion de causalité est née de l'expérience de successions constantes - expérience d'ailleurs limitée à notre système planétaire. Associationniste, il divise la conscience en "idées" élémentaires, formant des unités associatives, considère le moi comme une succession d'états de conscience, et les corps comme des "possibilités permanentes" de sensations. La méthodologie de Stuart Mill, bien connu en France (en particulier par les travaux de Ribot), a exercé une influence considérable au début de la psychologie nouvelle dans ce pays. C'est également le cas d'Herbert Spencer (1820-1903), dont le vaste "Système de la philosophie synthétique" est très représentatif, à leur niveau le plus élevé, des préoccupations naturalistes qui prédominent dans la seconde moitié du XIXe siècle.
Cette conformité d'inspiration, et sa revendication des <c faits " et de l'expérience, lui vaudront en général, malgré son caractère non moins dogmatique et aventureux que les synthèses rationnelles objets de décri, une faveur privilégiée. Son évolutionnisme est fondé sur un réalisme gnoséologique où les concepts de force et de matière jouent un rôle essentiel. Spencer retrace les phases combinatoires du rythme à deux temps (d'intégration et de désintégration) qui les anime, sans se soucier d'un écueil possible prendre pour la réalité objective ce qui pourrait n'être que la représentation de cette évolution dans un esprit "évolué".
Il s'agit pour lui d'établir que ce rythme d'intégration et de désintégration engendre un passage graduel de l"homogène indéfini" à l'hétérogène différencié - l'accumulation de matière s'accompagnant de sa dissociation lorsque s'accroissent les mouvements particuliers et extérieurs.
S'il attribue aux sciences particulières le rôle de tirer des objets de l'expérience les lois de leur devenir, il reconnaît donc à la philosophie une capacité de s'élever plus haut jusqu'à la formule de la loi générale de l'évolution, dont la fécondité est démontrée par sa valeur régulatrice dans son application à la multitude des faits. Ceux-ci, dans la conception toute naturaliste de Spencer, s'enchaînent dans une régression à l'infini; et comme ils ne sont connus que dans une relation de comparaison ou de succession, leur essence dernière échappe à toute intelligence. On sait que sa fameuse identification de l'Absolu à l'Inconnaissable le conduit à réconcilier finalement les sciences et la religion, pourvu que celle-ci consente à s'épurer ; réconciliation toute négative, dans une vénération commune de l'inconnu-inconnaissable.
Etant donné que son évolutionnisme, à partir de l' "homogène indéfini", embrasse toute la réalité, de la nébuleuse primitive aux systèmes planétaires, de la matière à la vie, de la vie à la conscience, de la conscience animale aux sociétés humaines, c'est forcément en termes de physiologie qu'il traite du psychisme humain. Ce que des penseurs ont considéré comme inné chez lui (Platon) ou comme structure a priori (Kant), Spencer le réduit à des rapports préétablis dans le système nerveux, nés de rapports réels dans le monde environnant. Rapports préétablis à un certain moment de l'évolution, pour les individus; dont ils viennent conditionner l'expérience mais établis par les expériences accumulées des organismes précédents. Il en va de même pour les valeurs morales, expressions des expériences héritées des générations antérieures, et qui intéressent le maintien de la santé dans l'organisme social comme dans l'organisme individuel. Spencer attribue ainsi un rôle essentiel à l'hérédité des qualités acquises; c'est par elle qu'il veut rendre compte des aptitudes individuelles transmises, enrichies, à la génération suivante. Par rapport à Darwin, qu'il connut évidemment par son ouvrage capital De l'origine des espèces par voie de sélection naturelle, paru en 1859, Spencer (dont luvre essentielle a été publiée entre 1860 et 1893) entend rattacher l'évolution des organismes à celle de l'évolution en général, remonter jusqu'aux "lois universelles de la redistribution de la matière et du mouvement ".
Dans sa classification des sciences, il attribue à la psychologie une place indépendante (Principes de psychologie, Part. I, chap. VII). Une place à côté de la biologie - puisqu'il s'agit pour lui de saisir la vie psychique à son niveau le plus bas - et pour montrer comment elle s'organise par additions successives. Il l'envisage sous l'aspect d'une correspondance qui reproduit subjectivement, par une intégration toujours plus complexe d'éléments originairement séparés, la réalité objective du monde. C'est ainsi qu'elle est successivement - considérée dans ses manifestations : action réflexe, instinct (action réflexe composée), vie consciente (sentiment et volonté, mémoire et raison). Il y a eu transformation des sentiments, d'abord généraux et confus, puis différenciés par les multiples impressions des sens; et transformation en intelligence des réflexes mécaniques de l'instinct. C'est dire que Spencer considère comme essentielle l'affectivité, elle-même conditionnée par une constitution héréditaire ; et qu'il voit dans le choc nerveux l'élément originaire de la vie mentale.
Beaucoup plus analytique, et par là malaisée à résumer, la psychologie d'Alexandre Bain, professeur à l'université d'Aberdeen, qui fonda la revue Mind en 1876 (l'année même où Ribot créait la Revue Philosophique), témoigne elle aussi d'une primauté accordée au courant nerveux :
"C'est une doctrine maintenant admise que la force nerveuse est engendrée par l'action de la nourriture fournie au corps, et que, par suite, elle est de la classe des forces qui ont une commune origine, et sont convertibles entre elles, - force, mécanique, chaleur, électricité, magnétisme, décomposition chimique -. La force qui anime l'organisme humain et entretient les courants du cerveau, a son origine dans la grande source première de force vivifiante, le soleil ".
Aussi n'attribue-t-il pas au cerveau seulement le siège du sensorium, lequel réside à son avis partout où circule l'influx nerveux muscles, organes des sens, viscères. Bain est persuadé qu'il faut désormais appliquer à la psychologie les procédés des sciences naturelles, et il se réclame de la méthode des "variations concomitantes" préconisée par Stuart Mill.
Ses principaux ouvrages : Les Sens et l'Intelligence, Les émotions et la volonté, L'Esprit et le corps... contiennent nombre d'observations sur les organes des sens et du mouvement en relation avec le système nerveux; liées à des expériences sur les interactions du cerveau et des fonctions biologiques, sur les rapports entre le développement cérébral et l'intelligence, sur les temps de réaction, sur les sensations à propos desquelles il a énoncé des lois (de relativité et de diffusion), etc.