La " Nouvelle " Psychologie
La naissance et le développement de la psychologie scientifique
- Le climat positiviste
Après le grand essor de la philosophie allemande, à son apogée lors du professorat de Hegel à Berlin jusqu'à sa mort, en 1831, une lassitude se manifeste à l'égard des grands systèmes rationnels. Le succès des sciences positives contribue au discrédit de la métaphysique, en révélant l'arbitraire des schèmes dialectiques forgés par la philosophie post-kantienne de la nature; en même temps que la réaction marxiste à l'égard de l'idéalisme hégélien sape celui-ci sur le terrain de la réalité sociale et politique. D'une manière générale, les sciences paraissent avoir le dernier mot, et elles se croient désormais en mesure de reléguer au musée les philosophes et surtout les métaphysiciens. On sait quelle énorme influence exercèrent sur les esprits les hypothèses transformistes de Lamarck (1744-1829) et surtout de Darwin (1809-1882) - le " plus grand bienfaiteur de l'humanité contemporaine " selon Nietzsche - qui popularisèrent l'idée amorcée par le XVIIIe siècle d'une différence de degré seulement entre l'homme et les animaux. C'est un puissant appui que recevaient par ce biais les réfutations critiques d'une âme-substance, privilège de l'homme.
Partout en Europe, les exigences spiritualistes s'expriment par un éclectisme dépourvu de mordant, que représente d'une manière typique la philosophie de Victor Cousin. L'évolutionnisme agnostique de Spencer, la sociologie d'Auguste Comte, le transformisme darwinien, semblent l'emporter dans tous les domaines de la vie culturelle, gagnée à l'idée du déterminisme universel. C'est l'époque de Taine, de Renan avec son Avenir de la science; celle où en Allemagne - dans ce pays où prévaut désormais la consigne du Keine Metaphysik mehr, fût-ce au prix d'en substituer une moins bonne à une meilleure - Moleschott, Büchner, Haeckel... célèbrent la matière et répudient les spéculations rationnelles en faveur des "faits" et de l'expérience positive. Une époque, donc, propice à l'éclosion d'une psychologie qui revendiquât, en toute bonne conscience, ses droits de cité dans le monde scientifique, au même titre que la chimie ou la biologie. Le problème de la mesure lié à certaines expériences préoccupait alors nombre de savants, en particulier dans le domaine de l'optique et de l'astronomie; un problème qui conduisait naturellement à celui de la perception. La naissance de la psychophysique en Allemagne marque le transfert de ces préoccupations sur le plan de la psychologie comme science. Les difficultés à surmonter étaient grandes, puisqu'il s'agissait de soumettre à l'expérimentation, non pas la matière ni même la vie seulement, mais cet esprit de l'homme qui a créé les sciences, comme il a créé l'art et la philosophie. Aussi n'est-il pas étonnant que, dès les premières tentatives de la nouvelle science, des philosophes aient pris le contre-pied des prétentions dont elles témoignaient, pour leur opposer comme seule valable une psychologie synthétique, à la manière brillante de Bergson.
Quant à ceux qui voudront, au contraire, se garder de toute "contamination" par la spéculation philosophique, ils risqueront de tomber de Charybde en Scylla, c'est-à-dire dans la physiologie, en s'efforçant d'éliminer cette subjectivité sans laquelle, pourtant, la psychologie n'aurait plus d'objet propre. Cet écueil n'apparaît guère encore dans l'empirisme qui se manifeste en Angleterre à la suite de Hume, où les méthodes subjectives et objectives trouvent un terrain pratique d'accommodement; ni même en Allemagne, où les recherches des pionniers de la nouvelle psychologie ont pour arrière-fond une métaphysique obscurcie et mal avouée (Fechner, Lotze, Wundt).