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L’analyse des patients narcissiques

(Herbert A. Rosenfeld)

Je me propose à présent de discuter de quelques considérations d’ordre plus pratique concernant l’analyse des patients narcissiques. Dans ce genre d’analyse, il existe une forte résistance provenant de leur attitude omnipotente et supérieure qui nie le besoin de dépendance et les angoisses qui en résultent. Ce comportement est souvent très répétitif et le malade narcissique en utilise de nombreuses variantes.

Lorsqu’il est intelligent, le patient narcissique se sert souvent de son insight intellectuel pour admettre en paroles ce que dit l’analyste, et il reprend en le récapitulant dans ses propres termes ce qui a été analysé dans les séances précédentes. Ce comportement qui bloque tout contact et toute progression est également un exemple des relations objectales narcissiques que j’ai décrites. Le patient utilise les interprétations analytiques, mais il s’empresse de les vider de toute vie et de toute signification, de telle sorte qu’il ne reste que des mots dénués de sens.

Le patient a alors le sentiment que ces mots lui appartiennent et il les idéalise, ce qui lui donne un sentiment de supériorité. D’autres patients emploient une méthode différente: ils n’acceptent jamais réellement les interprétations de l’analyste, mais développent constamment des théories qu’ils considèrent comme des versions supérieures de l’analyse.

Dans le premier cas, le patient dérobe les interprétations qui représentent le sein de la mère analyste, et les transforme en matières fécales ; puis, il les idéalise et en nourrit l’analyste, en les lui redonnant. Dans le deuxième cas, le patient produit ses propres théories comme s’il s’agissait de matières fécales idéalisées et il les présente comme une nourriture supérieure au sein que donne l’analyste/mère. La source principale de cette résistance et de ce comportement réside dans le déni de l’envie dont l’expression ne peut être contrainte à se manifester ouvertement que lorsque le patient narcissique se sent obligé de reconnaître la supériorité de l’analyste en tant que mère nourricière.

Le patient dont j’ai exposé les rêves en vint peu à peu à admettre qu’il lui fallait maintenir dans le vague et l’incertitude le fait qu’en réalité il recevait l’analyse de moi. En effet, toute notion claire et réelle de mon rôle lui donnait le sentiment insupportable qu’il était petit, affamé et humilié, et il m’en voulait alors profondément même lorsque j’étais disponible pour lui. Parfois ce ressentiment se faisait jour et le patient avait l’impression que je possédais toutes les réponses et que je ne lui en donnais que quelques-unes. Pourquoi donc était-il obligé de m’écouter ou de dépendre de moi, si ce que je lui donnais était incomplet?

Cette rancune provenait de ses sentiments d’envie à l’égard de la mère/analyste, qui, possédant le sein, se contente de nourrir l’enfant au lieu de lui en faire le don total. Cela n’apparaissait tout d’abord que de façon fugitive et le patient s’en défendait en se hâtant de se mettre dans une position de supériorité par rapport à moi, en pensant à un quelconque domaine où il excellait. Une très forte résistance provenant de son image idéale de lui-même existait également et il devint peu à peu capable de la décrire de la façon suivante: « Je veux me sentir bien et avoir avec vous une relation parfaite. Pourquoi donc admettrais-je l’intrusion de quoi que ce soit de mauvais qui gâcherait la bonne image que j’ai de moi-même, et que je ressens comme devant être digne aussi de votre admiration? »

La rigidité avec laquelle cette image idéale de lui-même est préservée bloque l’analyse des patients narcissiques et l’empêche de progresser, parce qu’ils sentent cette image menacée par tout insight et tout contact avec la réalité psychique. On peut penser à l’image idéale qu’ont ces patients comme à une structure hautement pathologique fondée sur l’omnipotence et le déni de la réalité.

Ce ne fut que très lentement que le patient devînt capable d’admettre qu’en préservant cette image de soi idéale, il éliminait toute interprétation venant de moi qui puisse la mettre en danger. Il commença à remarquer qu’il perdait constamment contact avec tout ce qui avait été discuté au cours des séances. Cela lui fut pénible, mais cette impression fut à son tour rapidement éliminée bien qu’elle ait entraîné l’expulsion de la bonne expérience avec l’analyste, celle-ci étant responsable de cet insight pénible.

Cette attitude est très caractéristique du patient narcissique, et non seulement la douleur psychique, mais aussi l’insight, se trouvent sans cesse expulsés. Par exemple lorsque le besoin de dépendance de mon patient commença à se manifester davantage, il projeta d’abord la dépendance dans sa femme et réalisa ensuite un acting out en créant une situation où elle se sentait déprimée et dans le besoin. Il lui expliqua alors les raisons pour lesquelles elle était déprimée et il s’irrita de voir qu’elle ne comprenait pas immédiatement ses interprétations et qu’elle ne réagissait pas convenablement. Cependant, il prit peu à peu conscience que l’expulsion de sa dépendance, et par conséquent de l’insight, créait constamment davantage de difficultés et de frustrations dans sa vie.

Nous découvrîmes que, chaque fois que le patient acceptait une véritable compréhension de ce qui le concernait et qu’il essayait de ne pas projeter ses sentiments, il devenait angoissé et déprimé. A ce moment-là, il devint confus, et s’entendit dire: « C’est dangereux. »A la suite de quoi il réagit en expulsant de nouveau l’angoisse, la dépression et l’insight. Je lui montrai alors que ce qui était menacé dans une telle situation n’était pas son bon côté ou sa normalité mais son omnipotence et sa folie. Cela le frappa fortement, il dit qu’il avait la même impression lorsqu’il conduisait sa voiture et qu’il arrivait à un feu rouge.

C’était bien sûr le signal d’un danger, signifiant qu’il fallait s’arrêter, mais il avait le sentiment que ce signal lui donnait simplement envie d’accélérer pour passer le feu rouge sans s’arrêter, en d’autres termes, de passer à travers le danger constitué par l’affrontement du normal et du réel, pour se retrouver dans sa position omnipotente et idéalisée.

Le résultat clinique de l’analyse d’un patient narcissique dépend de sa capacité à admettre peu à peu sa relation avec l’analyste, celui-ci représentant la mère en train de le nourrir. Cela implique qu’il puisse surmonter quelques-uns des problèmes que j’ai évoqués, et par conséquent, reconnaître la séparation et la frustration, et élaborer ce que Mélanie Klein a appelé la position dépressive. Il convient aussi de ne pas oublier que chez quelques patients narcissiques, il existe souvent une partie de la personnalité moins narcissique, plus normale, davantage dirigée vers ses objets.

L’amélioration ne peut être appréciée que dans la mesure où les parties narcissiques de la personnalité peuvent être intégrées à cette partie plus normale. Pour que cette amélioration se produise, le narcissisme omnipotent du patient et tous les aspects qui s’y rattachent doivent être mis à nu, dans leurs moindres détails, au cours du processus analytique et intégrés à la partie du patient plus normale et plus capable de se mettre en cause.

C’est cette phase de l’analyse qui semble si insupportable. Des clivages se produisent de façon répétitive lorsque la partie normale, ou la partie omnipotente de soi est déniée. Souvent, la tentative d’intégration échoue parce que les mécanismes en rapport avec l’omnipotence et le narcissisme viennent soudain s’imposer au soi normal et tentent de détourner ou d’expulser la prise de conscience douloureuse. Cependant, certains patients prennent progressivement le dessus au cours de cette lutte contre l’omnipotence narcissique. Cela devrait encourager les analystes à poursuivre leurs recherches dans le domaine des problèmes cliniques et théoriques du narcissisme.


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