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Narcissisme : un exemple clinique

(Herbert A. Rosenfeld)

Je me propose maintenant d’illustrer certains des problèmes relatifs aux cas de narcissisme grave, à partir du matériel d’un patient qui manifestait un transfert nettement narcissique sans être ouvertement psychotique. Rien dans l’histoire de ce patient ne semble expliquer son attitude narcissique persistante. Ses parents sont assez fortunés et il a deux sœurs En apparence, il avait toujours réussi superficiellement à s’entendre avec tout le monde, et il avait eu des succès scolaires grâce à sa grande intelligence.

Lorsqu’il entreprit son traitement, il venait de se marier et il avait des difficultés avec sa femme. Sauf les quelques fois où il avait le sentiment de ne faire qu’un avec elle, il était extrêmement jaloux et intensément préoccupé par les relations qu’elle pouvait avoir avec les autres, qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes. L’analyse révéla la profondeur de son narcissisme, son absence de contact émotionnel avec les autres, d’où l’absence de plaisir dans la vie, ce qui le rendait envieux à l’égard de tout le monde. Il enviait surtout sa femme qui, il le savait, possédait bien plus que lui la faculté de trouver du plaisir dans ses relations avec les autres, y compris avec lui-même.

Lorsque je vis ce patient pour la première fois, il m’apparut comme légèrement coupé de la réalité et des autres, et il avait une attitude vaguement supérieure et condescendante qu’il essayait de dissimuler. Il reconnut qu’il se sentait parfois frustré dans ses relations personnelles avec ses amis et sa jeune femme, mais il leur imputait généralement la responsabilité des difficultés qui pouvaient se produire. Il montrait un grand intérêt pour son analyse, malgré le fait qu’il ne croyait pas en avoir vraiment besoin. Presque immédiatement, il se figura être le patient idéal faisant d’énormes progrès, mais en réalité, il n’était guère capable d’utiliser convenablement son analyse.

Il projetait constamment ses problèmes sur sa femme ou sur les autres, y compris sur l’analyste, et il lui était impossible de les vivre comme siens. Il aimait beaucoup interpréter ses rêves en détail, expliquer ses idées et ses sentiments, mais il se déchargeait si rapidement de tout conflit, de toute angoisse, de tout sentiment dépressif qui pouvaient apparaître, qu’il avait à peine le temps de les ressentir. Les interprétations ne l’irritaient pas, bien au contraire, il les reprenait rapidement, en parlait à sa façon et se trouvait très content de lui et de sa science puisqu’il ne percevait pas la contribution de l’analyste.

Cette attitude rendait extrêmement difficile toute tentative de produire un changement dans sa personnalité, si bien que l’on se sentait devant le mur de pierre décrit par Freud. Derrière ce mur, il semblait y avoir une omnipotence qui dissimulait l’envie et l’hostilité, totalement niées par le patient et difficiles à mettre en évidence à l’aide du matériel analytique. Après que je lui eus montré inlassablement sa fuite de tout contact avec moi ou avec ses propres sentiments, et en particulier avec son hostilité à mon égard, il arriva à une séance en disant qu’il voulait maintenant aborder de plus près ses problèmes.

Interprétation d’un rêve

Il me raconta alors un rêve: lui et d’autres gens voyageaient dans un train très rapide. Soudain, il voyait une sorte de machine surréaliste atterrir près du train et émettre en direction de celui-ci un large rayon de flammes très dangereux. Heureusement, le train échappait à cette attaque en s’éloignant rapidement, mais on avait l’impression que l’attaque reprendrait. Le patient sentit que cette machine était envoyée de Russie par un homme qui avait dû habiter en Angleterre auparavant mais qui ressentait de l’amertume et le désir de se venger des mauvais traitements qu’il croyait avoir subis.

Le rêve comportait le sentiment que des attaques de grande envergure allaient se produire à différents endroits d’Angleterre et qu’elles seraient surtout dirigées contre des hôtels qui s’appelaient le Royal, la Royauté, le Majestic, le Palace, etc.; et pourtant, ces attaques visaient ses parents. Il semblait y avoir aussi pénurie de nourriture. Deux jeunes filles se trouvaient dans le train avec lui. Dans une autre partie du rêve, il y avait de nombreuses jeunes filles qui s’appuyaient à un mur de pierre et qui étaient obligées de se prostituer à cause de cette pénurie de nourriture.

Il s’approchait de l’une d’elles et lui disait: « Voulez-vous avoir un client? », mais elle se contentait de rire, et il se sentait déçu, car son intention de se rapprocher d’elle était sérieuse. Dans ses associations, il pensa que le Russe devait le représenter lui-même car il ressentait pour lui de la sympathie, comme si le Russe avait le droit d’attaquer. Il pensa également qu’il avait dû haïr ses parents à cause de leur importance, et de ce fait il se sentait méprisé par eux. Il pensait que le Russe avait certainement voulu être lui-même le personnage le plus important et que les attaques étaient le résultat de son sentiment d’humiliation et par conséquent de la rancune qu’il éprouvait. Lui-même se sentait peu ému par ce rêve.

Le rêve montre très clairement la virulence toute-puissante d’une partie de sa personnalité extrêmement hostile et omnipotente qui attaque à la fois les parents, personnages importants et supérieurs, et une partie de lui-même. Ces attaques sont manifestement motivées par l’envie qu’il ressentit, étant bébé, devant l’importance des adultes, parce que, dans ses associations, il accuse ses parents de l’humilier et de lui donner le sentiment d’être tout petit. Ce qui est également clair dans le rêve, c’est que le Russe éprouve une rancune paranoïde et que le patient reconnaît ainsi sa propre attitude paranoïde, niée sur le plan conscient.

Le train qui poursuit sa course rapide pour éviter tout contact avec les rayons destructeurs doit être rattaché au train de ses pensées et à lui-même, contenant les deux seins (les deux jeunes filles). En fait, il tire fierté de son aptitude aux mouvements rapides et adroits, et de sa capacité à pouvoir dans sa pensée éviter tout contact avec son côté destructeur. Le rêve implique que tout rapprochement avec l’analyste en tant que figure parentale importante éveille des impulsions dangereuses, envieuses et paranoïdes. Il est intéressant de remarquer que dans le rêve, le Russe paranoïde et envieux est maintenu à distance, tandis que les forces destructrices émanant de lui influencent le cours des idées du patient, ses contacts et ses relations avec ses parents et les femmes.

Le rêve montre clairement comment dans les relations narcissiques, l’envie est clivée, et tenue à distance de la conscience de soi, et qu’en même temps, les tendances destructrices du malade maintiennent une dévalorisation des relations objectales et ainsi lui permettent de passer à côté de ses difficultés. Un aspect intéressant du rêve est le fait que la pénurie de nourriture contraint les jeunes filles à se prostituer. Ceci implique que l’importance du sein se trouve niée et que les femmes sont dévalorisées et transformées en prostituées; manquant de nourriture, ou de seins, elles ne peuvent se nourrir elles-mêmes, et de ce fait, doivent s’adresser au patient pour obtenir l’argent nécessaire à leur subsistance; cela indiquerait également que la dépendance se trouve projetée dans les prostituées.

Comme le patient avait commencé la séance en disant qu’il était décidé à faire avancer son analyse, en d’autres termes qu’il voulait se rapprocher de moi, il est clair que le rêve est révélateur non seulement de son attitude envers les femmes, mais aussi envers l’analyste. Le patient fait face à sa peur que je le rejette en se rapprochant de moi, mais avec une attitude supérieure, me transformant en prostituée. Il est intéressant de noter que les prostituées s’appuient à un mur de pierre ce qui semblerait confirmer que le mur de pierre, du transfert narcissique doit être rattaché aux relations objectales narcissiques qui émergent dans l’analyse.

A la suite de ce rêve, le patient admit plus ouvertement, au cours de rêves ou d’associations, sa supériorité agressive, mais il ne reconnut son désir de posséder l’analyse et de sentir qu’elle était sa propre création, qu’après le rêve suivant il faisait des courses et on lui proposait un sel d’une espèce particulière empaqueté dans un emballage fait par le marchand lui-même. Il était bien meilleur marché que le sel ordinaire, il ne coûtait que 9 pennies les 4 livres. Il demandait au marchand s’il était aussi bon que le sel ordinaire. Bien que le commerçant lui eût assuré qu’il était très bon, le patient ne pouvait s’en persuader. En quittant la boutique, il mettait environ deux heures pour rentrer chez lui et il se sentait coupable parce qu’il avait peur que ce retard n’inquiète sa femme qui l’attendait.

Le patient remarqua que la veille, il avait dû acheter du sel parce qu’il n’y en avait plus à la maison. Il était certain que le sel devait avoir un rapport avec l’analyse car les 4 livres lui rappelaient ses 4 séances hebdomadaires. Il insista sur le fait que le sel était bien meilleur marché pour la raison évidente que le commerçant l’avait fabriqué lui-même. Je pus lui montrer que dans ce rêve il vient en apparence me voir pour se faire analyser, mais il soutient que ce qu’il reçoit de moi est une analyse entièrement fabriquée par lui-même, et en outre, il prétend que celle-ci est aussi bonne que l’analyse ordinaire. De toute évidence, il essaie dans le rêve d’être rassuré par le commerçant, c’est-à-dire par l’analyste, qui lui dit que c’est très bien et parfaitement normal; mais il admet qu’il n’arrive pas à y croire vraiment.

Le fait qu’il reste dehors jusqu’à une heure tardive implique la projection dans sa femme de ses sentiments de dépendance et de son angoisse d’être obligé d’attendre. Le rêve montre bien que le patient n’a pas encore admis sa dépendance envers moi; celle-ci se trouve niée et projetée, ce qui entraîne continuellement des acting out. Je voudrais souligner ici ce que signifie en général l’idée d’une analyse faite par les patients eux-mêmes, car elle apparaît clairement dans ce rêve et elle joue un rôle très important dans l’analyse d’un grand nombre de patients narcissiques. Le patient narcissique soutient ostensiblement qu’il possède un sein meilleur et parfois plus créateur, ce qui lui assure une analyse et une nourriture supérieures à celles que l’analyste-mère pourrait jamais produire et lui offrir.

Cependant, une analyse attentive révèle que cette possession à laquelle il attache tant de prix représente ses propres matières fécales toujours fortement idéalisées, ce que le patient dissimule soigneusement. Quand on met cette situation en évidence, on peut momentanément provoquer chez le patient un sentiment d’abattement intense; mais ce moment est essentiel pour que le patient puisse établir des relations véritables aux objets externes et internes.

Un autre rêve

Un rêve ultérieur du patient montre comment il renverse complètement sa relation à l’analyste au moyen d’identifications projectives omnipotentes. Dans ce rêve, le patient était un médecin qui recevait sa clientèle. Il avait un gâteau et quatre femmes venaient le voir. Il soupçonnait ces femmes de feindre la maladie de manière à attirer son attention. Le toit de la maison était abîmé, et il se mettait à le réparer. Un bruit de chute ou de martèlement se faisait entendre, et les femmes se retiraient précipitamment, de crainte que quelque chose ne leur tombe dessus.

Dans ses associations, le patient prend le rôle de l’analyste: non seulement, il possède le gâteau/sein, mais il fait aussi un travail de réparation. Sa propre avidité, consistant à vouloir tirer une nourriture de l’analyse sans réellement admettre sa maladie et à s’empresser de fuir chaque fois que je lui donne une interprétation susceptible de le toucher, se trouve projetée sur les quatre femmes qui, comme souvent dans ses autres rêves, représentent l’analyse ou l’analyste (cf. les 4 livres de sel).

Nous remarquons que dans ce rêve, le patient arrive à une meilleure appréciation de l’analyste et du travail réparateur de l’analyse, qu’il est capable de critiquer l’avidité de ses propres exigences envers l’analyste et son attitude de fuite constante devant toute interprétation ressentie comme juste. Cependant, il évacue entièrement son insatisfaction dans l’analyste, qui représente, dans le rêve, la partie insatisfaisante de lui-même, tandis qu’il s’attribue le rôle de l’analyste qu’il admire.


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