Des transferts narcissiques
(Herbert A. Rosenfeld)
Freud se montrait pessimiste quant à la possibilité daborder par la psychanalyse les névroses narcissiques. Il pensait que les patients souffrant de ce genre de maladie étaient incapables détablir un transfert, ou du moins que ce qui leur en restait était insuffisant. Il décrit la résistance de ces patients comme un mur de pierre infranchissable, et dit quils se détournent du médecin non avec hostilité mais avec indifférence.
Beaucoup danalystes ont essayé de mettre au point des méthodes analytiques adaptées au traitement des patients narcissiques. Je pense à Waelder (1925), Clark (1933), et plus tard Fromm-Reichmann (1943, 1947), Bion (1962), Rosenfeld et dautres encore. La majorité des analystes qui ont traité des malades narcissiques ne partagent pas le point de vue de Freud sur labsence de transfert. Comme celui-ci est linstrument principal de toute investigation analytique, il paraît essentiel pour la compréhension du narcissisme que le comportement du patient narcissique dans la situation transférentielle soit observé dans ses moindres détails.
Franz Cohn (1940) émet la suggestion que la distinction entre névrose de transfert et névrose narcissique devrait être moins tranchée. Il pense notamment que dans la névrose narcissique le transfert est dun type primitif ou rudimentaire - que par exemple, il existe souvent de sérieuses difficultés lorsquil sagit de distinguer entre le sujet et lobjet - et il met laccent sur lintrojection et la projection des tendances destructrices en termes doralité et danalité dans la relation à lanalyste.
Stone (1954) a décrit des transferts qui sont «littéralement narcissiques », où lanalyste est confondu avec lanalysant ou semblable à lanalysant sous tous rapports; le thérapeute et le patient semblent tour à tour faire partie lun de lautre. Il insiste à la fois sur les tendances destructrices primitives et sur le besoin de vivre lanalyste comme une figure omnipotente, semblable à un dieu, et suggère que dans le fantasme du patient concernant lomnipotence de lanalyste, la culpabilité se rattachant à lagressivité destructrice joue un rôle important.
Un grand nombre dobservations faites par Cohn (1940) et Stone (1954) semblent se rapprocher de mes propres recherches. Je remarque que dans leurs descriptions des transferts narcissiques, les termes narcissisme « primaire » et narcissisme « secondaire » ne sont pas utilisés. A leur place, nous rencontrons les termes d« omnipotence », de «confusion de soi et des objets », d« introjection des objets », de « projection de lagressivité dans les objets », des « exigences insatiables vis-à-vis des objets », et d« annulation ».
Lemploi de ces termes dans la description des patients narcissiques semble valable, mais il me paraît important et nécessaire de définir plus clairement la nature de la relation aux objets dans le narcissisme et les mécanismes de défense particuliers qui sy rattachent. Certains pourraient voir là une contradiction dans les termes, parce que, pour beaucoup danalystes, la notion de narcissisme primaire implique un état sans objet.
Mais il convient de se rappeler que Freud considérait le sentiment océanique, lardent désir dunion avec Dieu ou lUnivers comme une expérience narcissique primaire. Federn (1929), dans sa discussion sur le narcissisme primaire, décrit le désir impérieux ressenti par le bébé pour le sein de la mère, mais il avance lopinion que lobjet nest pas encore extérieur au sentiment du Moi.
Abraham décrit un narcissisme illimité, comme une relation dobjet dans laquelle, bien que lobjet soit incorporé, le sujet ne prend pas en considération les intérêts de lobjet, et le détruit sans la moindre hésitation. Balint (1960) va jusquà suggérer que ce que Freud a décrit comme narcissisme primaire devrait être appelé amour objectal primaire. Pour ma part, je crois que lon éviterait beaucoup de confusion en acceptant de reconnaître que de nombreux états cliniquement observables, ressemblant à ce que Freud a décrit comme narcissisme primaire, sont, en fait, des relations dobjet de type primitif.
Dans les relations dobjet de nature narcissique, lomnipotence joue un rôle de premier plan. Lobjet, généralement un objet partiel, le sein, peut être incorporé de manière omnipotente, ce qui implique quil est traité comme la possession du bébé; ou la mère ou le sein sont utilisés comme des contenants dans lesquels sont projetées les parties de soi ressenties comme indésirables puisquelles sont cause de souffrance ou dangoisse.
Lidentification est un facteur important dans les relations objectales narcissiques. Elle peut se produire par introjection ou par projection. Lorsque lobjet est incorporé de façon omnipotente, lidentification à lobjet incorporé est telle que toute identité distincte, toute frontière entre soi et lobjet sont déniées. Dans lidentification projective, des parties de soi pénètrent un objet, par exemple la mère, de manière omnipotente pour sapproprier certaines qualités vécues comme désirables et en conséquence prétendant être lobjet ou à lobjet partiel.
Lidentification par introjection et lidentification par projection se produisent généralement de manière simultanée. Dans les relations dobjet narcissiques, les défenses contre toute reconnaissance de séparation entre soi et lobjet jouent un rôle prédominant. La conscience de la séparation aboutirait à des sentiments de dépendance à légard de lobjet, et par conséquent à de langoisse. La dépendance à légard dun objet implique de lamour pour lui et la reconnaissance de la valeur de lobjet, ce qui entraîne agression, angoisse, souffrance, en raison des inévitables frustrations et de leurs conséquences.
De plus, la dépendance provoque lenvie quand la bonne qualité de lobjet est perçue. En conséquence, les relations dobjet narcissiques omnipotentes évitent à la fois tout sentiment agressif résultant de la frustration et toute conscience dun sentiment denvie. Lorsque lenfant possède le sein de la mère de manière omnipotente, le sein ne saurait ni le frustrer ni éveiller son envie.
Lenvie est particulièrement intolérable pour le nourrisson et accroît sa difficulté à accepter la dépendance et la frustration. Il semble y avoir un rapport étroit entre la force et la persistance des relations dobjet narcissiques omnipotentes et la force de lenvie infantile. Lenvie qui possède des caractères domnipotence semble contribuer à lomnipotence des relations dobjet narcissiques alors même quelle peut aussi se trouver simultanément clivée, projetée et déniée.
Dans les observations cliniques que jai pu faire de patients narcissiques, la projection, à lintérieur de lobjet, des caractéristiques indésirables, joue un rôle important. Souvent, le patient rêve ou imagine dans ses fantasmes quil est sur lanalyste comme aux cabinets ou sur les genoux de sa mère. Cette relation implique que toute sensation ou sentiments gênants peuvent être immédiatement évacués dans lobjet sans aucune considération pour ce dernier qui est généralement dévalorisé.
Dans les troubles narcissiques graves, nous pouvons toujours constater le maintien dune défense rigide contre toute prise de conscience de la réalité psychique, du fait que toute angoisse éveillée par des conflits entre des parties de soi ou entre soi et la réalité est immédiatement évacuée.
Langoisse contre laquelle on se défend ainsi est de nature essentiellement paranoïde, puisque lorigine des relations dobjet narcissiques remonte à la toute première enfance alors que langoisse revêt un caractère paranoïde prédominant.