Les rêves à lappui des hypothèses
(René de Monchy)
Si l'activité dun enfant témoigne d'une nouvelle forme de fonctionnement instinctuel, ce fonctionnement s'alimente de l'activité instinctuelle qui l'a précédé. Nous sommes en conséquence d'accord avec Susan Isaacs lorsqu'elle écrit : « Le but infantile de la succion, le fait de mordre et d'avaler constituent le terrain primitif d'investissements et d'énergie qui apparaîtront dans des activités et des relations ultérieures. »En d'autres termes - plus modestes - nous pouvons dire que les objets visés par l'instinct au cours d'une première phase peuvent servir de «déclencheur», ou de leurre, à un stade ultérieur. L'esprit humain se caractérise par ce « mélange » des pulsions.
La diversité possible des objets visés par l'instinct se marque surtout lorsqu'il s'agit de la pulsion orale. Le stimulus-clef d'origine est sans doute le sein, et, avant tout, le mamelon de la mère. Un bébé, pourtant, porte toutes sortes d'objets à sa bouche. Il se produit alors un phénomène très intéressant, qui passe trop souvent inaperçu.
Après le sevrage, la tendance à introduire le mamelon dans la bouche disparaît subitement chez l'enfant - après un ou deux mois -, bien avant que s'évanouisse le geste consistant à mettre d'autres objets dans la bouche. C'est là l'effet d'un refoulement violent, même s'il est partiel. Le réflexe de succion na pas complètement disparu.
Les patients artério-sclérotiques ou séniles nous montrent comment ce réflexe a été tout simplement refoulé; lorsqu'un crayon est tenu à quelques centimètres de leur bouche, on ne peut pas se tromper sur le sens du mouvement rythmique de leurs lèvres.
L'enfant récemment sevré, qui ne témoigne plus d'une impulsion à reprendre le mamelon, maintient pourtant un intérêt très vif pour le sein de la mère. Après le sevrage, un garçon, âgé d'un an et quatre mois, désignait du doigt le mamelon du sein de sa mère. Il appelait le mamelon « meu ». Dans un livre qui lui appartenait, il avait trouvé l'image d'une vache dont ses parents lui avaient dit qu'elle meuglait. Il indiquait alors « la vache » par cette onomatopée.
Le « mamelon » (le pis) de la vache capta son attention. Peut-être cela lui rappelait-il son pénis. Comme le sexe d'un tout petit garçon ressemble à un mamelon, on peut dire que le pénis a joué ici comme un leurre. La preuve en est qu'il nommait « meu » le pénis de son père.
Un patient adulte a fait un rêve qui va dans le sens de cette réaction. Dans son rêve, il a vu une femme dont le mamelon était exceptionnellement grand. « Ses mamelons pendaient et étaient un peu recourbés, disait-il. Ils étaient doux, doux comme le pénis d'un très jeune enfant. » Ce rêve est apparu dans l'analyse au moment où ont surgi l'angoisse de castration et les fantasmes oraux.
Le traitement d'une patiente m'a conduit à décrire les rapports étroits qui peuvent exister entre le sein de la mère et le complexe de castration. Quelques-uns de ses rêves peuvent en préciser la nature.
Voici son premier rêve : « J'étais en route pour Rome. Juste avant d'arriver dans la ville, j'ai rencontré une femme ; elle chantait, mais faux ; j'ai alors pense . Oh ! maintenant, tout est abîmé." Je me tenais debout devant deux hauts murs blancs, formant un angle très aigu dont la pointe était dirigée vers moi. L'angle devait pénétrer mon corps, ce qui m'empêcherait d'entrer dans la ville. Cela m'a fait penser à un sein, à un mamelon. Puis j'ai croisé une amie qui élève sa fille sans amour. L'amie m'a priée de rendre visite à sa mère.
J'entrai dans un appartement non meublé, mais j'y trouvai deux placards qui ressemblaient à des seins. Je portais avec moi des objets divers, entre autres une bouteille de lait. La bouteille tomba aussi dus-je en chercher une autre (du même genre) car, pensai-je, il est injuste de priver un enfant de son lait.
Ne pouvant avoir accès à Rome, je me disais qu'il était injuste que je sois privée d'orgasme par la masturbation telle que l'obtient un garçon. Romulus et Remus avaient.été nourris par la louve, nais eux non plus n'ont pas eu le lait dont ils avaient besoin. Leur mère a dû les abandonner. »
Dans de nombreux rêves antérieurs, la couleur blanche s'associait à la mère (tout comme, présentement, le mur blanc).
Second rêve: « Ma mère m'apparut, un petit garçon de deux ans dans les bras. Tout à coup, je devins le petit garçon. Je tournai le dos à ma mère ; je me projetai en avant, je m'éloignai d'elle. Je vomis un liquide blanc, épais comme du lait ou comme de la semence ».
Troisième rêve : « J'étais un petit garçon de six ans, pauvre, une sorte d'Oliver Twist. Je me promenais dans une rue de Londres, où je rencontrai X, (l'amant de la patiente). Il me dit : "Va au kiosque, tu y trouveras quelque chose". Sous un tas de feuilles mortes je ramassai deux pièces de monnaie perdues ; elles ressemblaient à des aréoles mammaires sous une chemise à franges ; or c'est le genre de blouse que portait ma mère quand j'étais enfant. Les pièces étaient aussi comme des fraises sous la neige blanche. »
Quatrième rêve : « Je vis deux boîtes à biscuits, comme celles que nous avons chez nous. Chaque biscuit mesurait un peu plus de deux centimètres. Je les posai les uns sur les autres, afin de former une sorte de barre, puis je fis pénétrer celle-ci dans mon vagin. »
Cinquième rêve : « Des deux bananes que je vis, je savais vaguement que c'étaient des pénis. Je voulus les manger. »
Le pénis : un leurre qui représente le mamelon
Cette femme était l'aînée d'une famille nombreuse. Sur le mur de sa chambre d'enfant pendait la reproduction d'un tableau de Raphaël. Le tableau représentait la Vierge Marie, de même que Jésus et saint Jean petits garçons. Les organes génitaux étaient très nettement visibles. Lorsque la patiente était petite, elle ne pouvait s'endormir avant que le tableau soit retourné face au mur ; il lui inspirait en effet de la crainte. Cette crainte avait été évoquée au début de son traitement. On a vu que, dans ses rêves, les pénis lui rappelaient les aréoles maternelles.
Le tableau avait été accroche au mur de sa chambre à l'époque où sa mère attendait son deuxième enfant ; les parents pensaient éduquer leur petite fille en lui montrant ainsi comment sont faits les petits garçons, au cas où le nouveau venu en serait un.
Ces rêves et les associations qui leur sont relatives ont été faits au cours d'une très longue cure. Nous pouvons en dégager le désir ambivalent vis-à-vis du sein, mêlé à l'envie du pénis. Ce qu'il faut surtout en retenir, c'est que les seins sont représentés comme des objets jumeaux deux murs blancs, deux pièces de monnaie, deux fraises, deux placards, deux bananes, deux petits pénis dans le tableau de Raphaël.
Nous parvenons donc à la conclusion suivante le matériel clinique prouve que l'envie du pénis et l'angoisse de castration ne sont pas seulement des rocs », comme l'écrit Freud, ni des schémas de réaction innés, au sens où l'entendent Lorenz et Von Uexküll.-.
Le pénis du petit garçon fonctionne comme un « leurre » qui représente le mamelon. Cela explique, en partie, le contenu émotionnel puissant consécutif à la vision de la différence anatomique entre les sexes. L'absence du pénis chez la fille se rattache à la perte du sein maternel ; l'angoisse devant la privation du pénis a la même origine.
Nous comprenons ainsi comment une différence anatomique assez minime peut avoir des répercussions aussi considérables sur la pathogénie. C'est également une explication plausible de l'accusation que porte la petite fille contre sa mère, lorsqu'elle s'aperçoit de son manque de pénis la mère, en effet, lui a déjà retiré son sein.
Dans la même perspective, remarquons que l'angoisse de castration précoce du petit garçon est de type oral et se rattache à l'objet maternel. C'est après le développement du complexe ddipe que le père vient jouer le rôle de castrateur dans l'imagination infantile. Toutefois, chez bon nombre de mes patients, l'angoisse de castration s'exprime à travers des attributs maternels de type oral (vagin denté, etc.).
Selon une croyance universellement répandue, la puissance sexuelle pourrait être accrue par l'absorption de pilules, racines, cacahuètes ; or cela n'est que très rarement confirmé par la pharmacologie. A la base de cette croyance, nous retrouvons la plupart du temps un fantasme magique. Le concept de la mère phallique parait moins étrange si nous pensons à l'équation pénis seins.
La théorie qui attribue un pénis à la femme préhistorique relève de la même catégorie d'idées. Durant la première phase de la vie, le sein de la mère n'est pas entièrement vécu sur le mode d'un objet externe.
L'extraction des dents, dans sa signification symbolique, rappelle la perte du mamelon maternel. Un jeune homme avait rêvé qu'il était assis dans le fauteuil d'un dentiste. Il perdait ses dents, qui coulaient de sa bouche en une sorte de liquide doré. Le Verschiebung nach unten, le déplacement du haut vers le bas, précède le Verschiebung nach oben, le déplacement vers le haut.
En termes usités par la psychologie animale, voici comment se formulerait ce phénomène : dans la petite enfance, le pénis joue le rôle d'un leurre pour le mamelon. Plus tard, lorsque s'instaure la primauté génitale, le mamelon, le sein, les dents, le nez, etc. peuvent devenir « le leurre » représentant les organes génitaux. Cela s'applique vraisemblablement au rapport bouche-vagin.