Ramener limage des parents à léchelle humaine
(Annie Reich)
Les fantaisies narcissiques selon lesquelles le sujet se sent grand, puissant, génial, etc., varient selon leur degré de Ichzugehörigkeit (appartenance au Moi). Elles ne constituent parfois quun agréable passe-temps; elles peuvent, par exemple, faire partie des fantaisies masturbatoires auxquelles on sadonne pendant les périodes dexcitation sexuelle. Mais il arrive fréquemment quelles constituent un élément essentiel et permanent de la personnalité auquel le Moi se mesure. Ce nest que dans ce cas quil y a lieu de les considérer comme les idéaux du Moi.
Les idéaux narcissiques fortement marqués semblent avoir une double origine.
1. La formation dun idéal du Moi narcissique devient nécessaire lorsque des menaces pèsent soudain sur lintégrité narcissique. Une forte angoisse de castration, en particulier, provoque le retrait de la plus grande partie de la libido des objets damour qui vient se concentrer sur le Moi. Cela aboutit à la formation didéaux grandioses représentant ce que lon voudrait être. Dans de tels cas, les idéaux se caractérisent par leurs aspects phalliques; il semblerait, de plus, que seule la grandeur la plus écrasante suffise à préserver lintégrité phallique. Les identifications précoces, avec leur vision grandiose des parents, sont souvent réactivées à cette fin.
2. Il arrive aussi que les identifications précoces persistent tout au long de lenfance Ces identifications se produisent à un moment où le Moi infantile est faible et où la fusion avec lobjet parental fort - ou une appropriation de la force de celui-ci - vient effacer le sentiment dinsuffisance de lenfant. Les identifications primitives correspondant à cette période lointaine ont un caractère particulier et « superficiel », en ce sens quelles sont passagères et changeantes.
Lenfant se contente dimiter ce qui attire momentanément son attention chez lobjet. Ces imitations expriment, de manière primitive, la fantaisie de lenfant selon laquelle il est lobjet ou, plus tard, lui ressemble. Le désir bien arrêté de ressembler à lobjet implique une appréhension du soi et de lobjet en tant quentités bien distinctes et différentes. Normalement, ces identifications deviennent petit à petit, permanentes, donnant lieu à une assimilation réelle des qualités de lobjet. Il sagit là dune maturation progressive du Moi. Dautre part, cette assimilation des qualités de lobjet didentification ne peut être que partielle. Sous bien des rapports, lenfant ne peut pas être tout à fait semblable aux adultes.
Dans des conditions normales, lenfant acquiert la faculté de se juger soi-même et de saisir la réalité, ce qui lui permet de concevoir certains aspects des images parentales comme ce quil nest pas encore mais espère devenir. Nous sommes alors en présence dune sorte didéal du Moi - nous pourrions dire quil sagit de lidéal du Moi normal - qui mènera à des tentatives destinées à atteindre progressivement ces buts, au fur et à mesure que la croissance et les facultés de lindividu le permettront.
Cela implique que limage parentale soit dépouillée de ses aspects irréels, grandioses, infantiles, et ramenée à des proportions humaines. Lattachement à la grandeur initiale de limage parentale indique une fixation ou une régression à un degré précoce de constitution du Moi; cest-à-dire que lépreuve de réalité mature nest pas encore acquise ou a été partiellement abandonnée. En sidentifiant à lobjet embelli, il est possible daccéder soi-même à la toute-puissance. La surestimation de lobjet constitue donc un moyen détourné datteindre à une magnificence autrement inaccessible au Moi.
Dans les cas plus pathologiques, toutefois, lidentification primitive nest pas dépassée. Au lieu que se constituent des identifications solides, ce sont les identifications imitatives qui persistent; ou bien, dans le meilleur des cas, le désir de ressembler à lobjet fait son apparition, mais le sujet est conscient de nen être pas encore là. Contrairement au processus normal indiqué plus haut, il ne se sent nullement poussé à convertir ses fantaisies en réalités.
La capacité datteindre de tels objectifs dans la réalité est absente, car le sujet est souvent incapable de supporter une tension, dattendre et dobtenir des gratifications au moyen de leffort et de la concentration. La gratification des désirs doit être instantanée et ne peut sobtenir que par la magie. De plus, le sujet se cramponne alors à des images parentales non modifiées, infantiles et grandioses.
Dans ces conditions, la fantaisie narcissique subsiste en tant que composante permanente et importante de la personnalité. Ces idéaux sont donc hors datteinte : ou bien ils sont irréalisables en eux-mêmes, parce que trop grandioses et trop ambitieux, ou bien le passage ne peut être effectué de la fantaisie à la réalité. Lune et lautre de ces situations ont pour conséquence un état permanent dinsatisfaction narcissique, cest-à-dire un sentiment aigu dinfériorité et, assez souvent, des états dépressifs dintensité variable. Ou encore, si le niveau du Moi est plus primitif, on peut assister à un abandon partiel de lépreuve de réalité, et létat du sujet peut être décrit comme une mégalomanie partielle et passagère.
Sans avoir perdu le contact avec la réalité, ces personnes ont le sentiment dêtre léquivalent de leur idéal narcissique, quel quil soit. Exemple: un malade, que son Moi infantile et des difficultés névrotiques ont écarté de la réussite professionnelle, sexerce pendant des heures à signer « comme un banquier ». Tout en ayant pleinement conscience de ses échecs dans le domaine de la réalité, le fait de tracer une signature «importante »lui procure une satisfaction, comme sil était le président dune banque.