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La grandeur : un idéal auquel on mesure son Moi

(Annie Reich)

La malade était une jeune femme, très douée intellectuellement, ayant entamé une carrière prometteuse dans l’enseignement. Elle était venue en analyse du fait de diverses angoisses de type narcissique et d’un comportement masochiste. Sous une apparence inquiète et effacée, des sentiments de grandeur ne tardèrent pas à se faire jour. Elle pensait qu’elle avait du génie, « que le monde en aurait soudain la révélation, qu’elle se dresserait alors à ses yeux comme un obélisque », qu’elle faisait l’admiration de tous ceux qui l’approchaient. Elle considérait tout ce qu’elle faisait comme une réussite extraordinaire, objet de l’admiration générale.

Elle était certaine d’être enviée pour ce qu’elle avait. Toutefois, ces sentiments mégalomaniaques étaient passagers. Il lui arrivait souvent de se sentir rejetée, dépossédée, coupable d’égoïsme et d’ambition; elle oscillait ainsi entre ses sentiments de grandeur et la conscience de ne pas être aussi grandiose qu’elle l’aurait voulu. A ce moment-là, la grandeur était un idéal auquel elle mesurait son Moi, alors qu’à d’autres moments elle était incapable de faire la différence entre le désir et la réalité.

Fille unique, née quelques mois après la mort subite de son père, elle avait grandi auprès de sa mère et de ses grands-parents maternels. Peu de temps avant la mort de son père, l’unique frère de sa mère, un beau jeune homme particulièrement doué, était mort subitement, lui aussi, de maladie. Son père étant fils unique, elle était donc le seul enfant de la famille. Sa jeune mère avait refusé de se remarier et s’était consacrée entièrement à son enfant, sur laquelle elle déversait son trop-plein d’amour et d’affection.

L’enfant était traitée comme la chose la plus précieuse et la plus merveilleuse qui fût au monde; c’est-à-dire que son propre narcissisme faisait l’objet d’une stimulation excessive. Dès sa petite enfance, on attendait d’elle qu’elle remplaçât son père et son oncle défunts. Elle avait, très tôt, pris conscience de l’existence du phallus, son grand-père s’étant montré nu devant elle. Les théories sexuelles de l’enfant avaient, naturellement, été influencées par la complication de la situation familiale. Il y avait, de plus, une fixation orale prédominante. La malade imaginait que sa mère avait dévoré son père dans l’acte sexuel qu’elle assimilait à une castration par morsure du pénis.

Elle-même était le pénis du père - ou bien le père ou l’oncle défunt - ressuscité. Les grandes qualités - intellectuelles ou autres - du père et de l’oncle défunts s’étaient fondues, dans l’esprit de l’enfant, avec l’impression formidable causée par la vue des organes génitaux du grand-père et avec ses propres fantaisies, à une époque où sa libido était encore orale et, par conséquent, le stade d’évolution de son Moi, primitif.

Dans sa fantaisie, elle s’offrait à sa famille comme objet d’amour remplaçant les objets perdus. Il s’agissait d’une fantaisie sexuelle extrêmement gratifiante, mais, en même temps, elle sentait que la famille exigeait qu’elle se substituât au fils et au mari défunts. Ainsi, la confusion des aspects moraux et sexuels était-elle devenue irrémédiable. Contrairement à l’évolution normale du Surmoi, la gratification sexuelle symbolique et l’embellissement narcissique de soi devinrent le contenu d’une exigence morale.

L’admiration que la mère et les grands-parents prodiguaient à l’enfant, faisant office de séduction narcissique, accrut le narcissisme de la petite fille et la poussa, dans une mesure énorme, à s’intéresser à son propre corps. De ce fait, l’acquisition des éléments de contrôle du Moi devint pratiquement superflue et se trouva fortement retardée. L’acceptation de la réalité déplaisante fit longtemps l’objet d’un refus et la faculté fut conservée d’effacer les frustrations de toutes sortes, moyennant l’accomplissement des désirs dans le domaine de la fantaisie. La persistance de l’identification au phallus embelli démontre que la malade n’était jamais parvenue à dépasser les méthodes infantiles de régulation de l’estime de soi.

Toute désexualisation de la fantaisie devint impossible. Aucune identification stable, présentant des qualités non sexuelles, n’était faisable, puisqu’en dernier ressort l’enfant cherchait à s’identifier à des objets qui n’existaient que dans sa fantaisie. L’influence de la réalité qui, normalement, aurait du s exercer sur l’objet issu de la fantaisie et permettre un certain degré de désexualisation - tout en ramenant à des proportions normales la figure du père, vue dans des dimensions surnaturelles - était absente; d’où le caractère phallique non sublimé de l’idéal du Moi et son ampleur mégalomaniaque. Elle voulait que tout son corps fût un phallus (« dressé comme un formidable obélisque »), c’est-à-dire l’équivalent d’un génie créateur monumental, objet d’admiration pour chacun des membres de son entourage.

La conscience de sa féminité, cependant, venait contredire ces fantaisies. Le manque de pénis était ressenti comme un traumatisme épouvantable la poussant à se cramponner avec d’autant plus de ténacité à l’identification surinvestie au père-phallus en tant que tel. Ainsi les pulsions sadiques-orales étaient-elles intensifiées sur un mode régressif. D’autre part, la crainte de perdre l’amour de sa mère la conduisait à constituer des formes réactionnelles puissantes. Enfin, cette agressivité prégénitale se retournait contre elle-même, comme un Surmoi impitoyable. Tout cela vint à se combiner avec l’identification phallique mégalomaniaque. Le résultat fut un mélange mal intégré donnant lieu aux oscillations dans l’estime de soi que j’ai décrites plus haut.

Cette pathologie particulière du Surmoi peut être considérée comme typique. Lorsque, postérieurement aux identifications précoces accompagnées d’un comportement sexuel non sublimé, les caractères sexuels en tant que tels constituent un idéal du Moi, on assiste fréquemment à une régression à des stades primitifs, agressifs, prégénitaux, donnant lieu à la persistance de précurseurs du Surmoi particulièrement cruels. Cette combinaison de facteurs contradictoires - idéaux sexualisés mégalomaniaques et éléments particulièrement sadiques du Surmoi - ne peut donner naissance qu’à un type de Surmoi impossible à égaler dans la réalité.

Les variations de l’estime de soi que nous venons de décrire - provenant de l’instabilité de la structure du Moi et de l’oscillation entre les illusions mégalomaniaques passagères sur soi-même et le retour à la faculté de distinguer la fantaisie de la réalité - se trouvent considérablement accentuées par l’adjonction d’éléments primitifs et cruels du Surmoi. Par conséquent, les états mégalomaniaques alterneront avec des périodes de sous-estimation de soi, ce qui peut indiquer une pathologie du genre « cas limite ».

La réactivation - ou la persistance - d’une identification précoce à l’intérieur de la structure du Moi ultérieur, imprègne la personnalité de caractéristiques appartenant au stade de l’évolution du Moi auquel l’identification s’était produite initialement (telles qu’instabilité des frontières du Moi, confusion entre le Moi et l’objet, entre le désir et la réalité). Dans des cas de régression plus accentuée, la situation se trouve encore compliquée du fait de l’adjonction de précurseurs sadiques du Surmoi ainsi que d’idéaux brutalement sexuels. Les Surmoi de cette espèce sont marqués par une intégration imparfaite s’exprimant par des variations constantes dans l’estime de soi. Dans notre langage analytique, d’une précision imparfaite, il nous arrive souvent de parler de personnes narcissiques à propos de ces sujets.

Pour terminer, il y a lieu de souligner qu’un type narcissique de cette sorte a fait l’objet d’une description très tôt dans l’histoire de la psychanalyse - bien avant la publication des travaux de Freud sur la psychologie du Moi. Je fais allusion à un essai de Jones (1913) intitulé Le Complexe de Dieu (trad. française, Payot), dans lequel la personnalité narcissique est conçue comme le résultat de l’identification à une figure paternelle vue sous un jour infantile.


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