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Un phénomène culturel (Narcissisme)

(Pr. André Haynal)

Le narcissisme est devenu une sorte de concept «à la mode» dans la littérature psychanalytique. Comme si, après une certaine «libération » sexuelle, on s’était rendu compte que tout problème n’est pas pour autant résolu, et comme si l’interrogation s’était déplacée de la libido sexuelle ou de la pulsion agressive au narcissisme.

S’agit-il là vraiment du réaménagement des conflits selon des données culturelles, éducatives, socio-économiques - un déplacement intérieur des éternelles forces conflictuelles de l’homme -, ou d’un changement de la perspective dans laquelle on les voit, et dans ce cas pourquoi? La réponse est certes difficile.

Il y a de nombreux indices qu’une éducation accentuant les interdictions de la sexualité favorise l’éclosion chez l’enfant devenu adulte de conflits psychiques liés au Surmoi, alors que d’autres modèles éducationnels et culturels entraînent d’autres traumatismes, comme la surgratification (dans le sens de la « frustration de la frustration »), l’abandon, le désintérêt, la non-rencontre...

On a également supposé qu’une certaine déception par rapport aux idéaux culturels partagés, un plus grand isolement, un repli sur soi-même favoriseraient la création d’une « culture narcissique »(Lasch, 1978). Le sociologue Richard Sennett voit ainsi un lien entre « la chute de l’homme public » et «l’ascension de l’homme privé », comme, après la mort d’Auguste, le déclin de la vie publique a débouché sur une quête de transcendance religieuse sans précédent; de même, chez nous, le désintérêt pour la chose publique provoquerait la tendance à se pencher sur soi-même.

Peut-être certains moments de la culture favorisent-ils en effet l’interrogation de l’homme sur lui-même. D’aucuns pensent cependant que la pathologie reste toujours la même, de même que les configurations de la personnalité, et que c’est le style d’interrogation qui change, cherchant à cerner à travers de multiples déplacements ce qui reste en fin de compte d’insaisissable, d’inexpliqué; l’inconscient ne dévoile que peu à peu ses secrets, même si, sans doute, certains mouvements de les appréhender peuvent aboutir à des points d’éclaircissement plus ou moins limité.

Il ne s’agit pas de remettre en question les grandes découvertes de la psychanalyse, mais de souligner qu’assurément on ne pourra pas donner une réponse définitive à toutes les questions de l’existence. Mais le narcissisme est sans doute l’un des concepts importants qui nous aident à nous comprendre, à comprendre l’homme dans sa quête éternelle du bonheur, et le voisinage de ce bonheur avec la mort.

Narcisse, amoureux de lui-même, fut détruit par cet amour: un mythe dont le sens profond est inépuisable et toujours à reméditer.


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