Narcissisme et érotisme
(Pr. André Haynal)
Parallèlement à limportance donnée par Freud à la sexualité existe un investissement narcissique primordial des organes sexuels et particulièrement de lorgane sexuel visible, le phallus (idée déjà examinée en son temps par Jenö Harnik); dautres pionniers de la psychanalyse ont également souligné celui des fonctions parentales (Reik).
En retraçant le modèle antagonistique de Freud, Grunberger, dans son uvre, réélabore la dynamique de cet antagonisme majeur, celle des apports narcissiques et libidinaux (pulsions comme lanalité et loralité) qui se rejoindront dans ldipe. Partant du narcissisme originaire, Pasche postule même lattrait des objets nous arrachant à une vie en régime narcissique (un principe anti-narcissique).
Ferenczi, probablement le premier psychanalyste à avoir conçu une «ligne de développement » en 1911 pour un domaine spécifique du fonctionnement psychique, écrivît à propos de notre sujet: «Lauto-érotisme et le narcissisme sont donc les stades de la toute-puissance de lérotisme; et comme le narcissisme ne cesse jamais mais subsiste toujours à côté de lérotisme objectal, on peut dire - dans la mesure où lon se borne a s aimer soi-même - quen matière damour on peut conserver toute la vie lillusion de toute-puissance...»
Sans aucun doute sous linfluence de Sandor Ferenczi, Grunberger localise les racines du narcissisme dans la vie prénatale. Les souvenirs ou les reconstructions dun état de félicité exempt de conflits et dexcitations (« paradis perdu », « Age dor ») seraient responsables du rêve dy retourner que caressent les hommes. Grunberger interprète le désir incestueux comme lié à la nostalgie de ce retour dans le sein de la mère. Ainsi ldipe serait-il laboutissement aussi bien des désirs narcissiques que des désirs pulsionnels.
De même, le tabou dinceste - considéré dailleurs par Lévi-Strauss comme le noyau de la civilisation jouerait avant tout le rôle de protection contre la blessure narcissique: linterdiction parentale masquerait en effet limpuissance de lenfant; cest son incapacité physiologique, son immaturité, qui en réalité lempêcheraient de retrouver par le biais de linceste le bonheur de la vie prénatale, alors quil lattribue à un interdit parental.
La perte de la toute-puissance a très profondément marqué lhomme - idée qui nest pas sans analogie avec celles de lécole de Ferenczi: par exemple, G. Roheim se réfère à la néoténie de lhomme (lenfant, dans son impuissance totale, devient lenfant roi grâce à la sollicitude de Sa mère). Grunberger considère en outre toutes les manifestations de la civilisation comme une gamme de différentes tentatives de lhomme pour opérer un rétablissement narcissique.
Lorsque nous disons que léquilibre entre narcissisme et relation objectale est toujours à reconquérir, nous faisons implicitement aussi allusion aux déséquilibres du narcissisme, sujet de préoccupation de Freud.
La pathologie narcissique comporterait, dans une première approximation, un narcissisme gonflé aux dépens de la relation dobjet. Même si la nomenclature, les façons de parler changent, le problème reste le même: quel rôle le narcissisme va-t-il y jouer? Freud parlait de « névrose narcissique » dans un sens différent de celui utilisé aujourdhui: pour lui, ce terme correspondait à ce que les psychiatres et les psychanalystes actuels appellent «psychose».
Par contre, pour les auteurs contemporains, notamment H. Kohut et O. Kernberg, les «névroses narcissiques» se situent entre les psychoses et les névroses dites classiques, et ils les assimilent plus ou moins aux «états-limites».