Du sein au biberon
(August Stärcke)
En 1917, Freud a noté, dans son article intitulé « über Triebumsetzungen, insbesondere der Analerotik », que la défécation et la miction sont à l'origine pré-génitale du complexe de castration. Il écrit ainsi que «la défécation est chez l'enfant la première marque de différenciation entre une attitude narcissique et sa capacité à l'amour objectal ».Plus loin : « Un autre aspect de cette relation apparaît de façon beaucoup plus tangible chez l'homme; il s'agit du moment où les investigations sexuelles de l'enfant lui font découvrir l'absence de pénis chez la femme. Le pénis est alors considéré comme une partie détachable du corps, analogue aux excréments, qui sont la première partie du corps à laquelle doit renoncer l'enfant. L'ancienne agressivité anale entre alors dans la constitution du complexe de castration. »
Nous pouvons par conséquent élargir notre proposition. Le mamelon maternel, dans la bouche du bébé, est une partie de son corps, au même titre que ses selles ou son urine. Cependant, il ressemble davantage au pénis, notamment à cause du liquide qui en sort.
En dehors du mamelon, on doit tenir compte des autres parties « perdues » du corps : le morceau de cordon ombilical, les selles, l'urine et les vêtements ; on peut postuler que leur perte participe à la genèse du complexe de castration. Toutefois, le mamelon occupe une place prépondérante. Il joue également un rôle très important dans la désintrication des instincts.
Il nous faut donc reconnaître qu'allaitement maternel et allaitement artificiel peuvent avoir des conséquences très différentes sur le développement de l'esprit, indépendamment de la composition chimique de la nourriture. Il est d'ailleurs curieux de constater combien les psychologues ont accordé peu d'attention à ce sujet; cela constitue un bon exemple de déni.
J'ai pu observer le cas d'un enfant de sept ans qui manifestait une incontinence urinaire transitoire, et je me suis aperçu que l'origine en était un mauvais sevrage. L'enfant n'avait pas reçu assez de lait pendant une certaine période ; il avait dû subir le « traumatisme du biberon ».
Tout s'était dabord bien passé ; mais, à la seconde tétée, il s'était rebellé. Ensuite, l'habitude de mouiller le lit était apparue à la suite d une scène qui s'était reproduite presque chaque nuit durant un certains temps. Quand la mère de l'enfant allait se coucher, elle le réveillait pour le faire uriner ; il présentait alors une telle érection que le jet tombait à côté du pot.
Voir un enfant si jeune en érection choquait la mère ; aussi manifestait-elle son mécontentement en donnant une petite tape au membre rebelle. L'enfant acquit la répétition de cette érection en souillant et mouillant son lit de façon compulsive. Ce processus constitue une expression du complexe de castration.
Cependant, le complexe de castration ne provient pas de cet événement, mais bien plus tôt, de la transition entre le premier biberon, qui avait été accepté, et le second, qui avait été refusé pour des raisons inconnues (odeur différente ?) et auquel l'enfant avait réagi en vomissant et en se révoltant.
Chaque perte renvoie à des pertes antérieures, et cela jusqu'à la première, c'est-à-dire la désintégration de l'érotisme de succion et des désirs excrémentiels. L'apport le plus important au phénomène clinique de la peine et de la mélancolie (ou manie) émane du complexe de castration.
Lorsqu'une patiente mélancolique déclare, avec contrition, qu'elle refuse de s'alimenter « parce qu'elle a mangé des êtres humains, même si elle ne les a pas vraiment mangés », il s'agit d'une réminiscence partiellement correcte de l'époque où elle se nourrissait du sein de sa mère.
Si la mélancolie ramène la censure à un stade plus primitif, et permet alors une réapparition des éléments mnésiques dans une configuration trop crue, ou si dans le deuil - non lié à la régression - le surinvestissement des symboles rend fragiles les efforts de censure, le sujet ne parvient pas à trouver les mots qui peuvent signifier ces souvenirs.