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Trois facteurs qui influencent le développement sexuel

(W.H. Gillespie)

La sexualité infantile elle-même possède une base instinctuelle que l’enfant apporte avec lui dans sa constitution héréditaire : son déroulement est une sorte de maturation automatique et, dans cette mesure, suit un cours préétabli. L’erreur courante consistant à penser que les sensations et les activités sexuelles sont identiques et limitées au fonctionnement génital ne résiste pas à un examen critique, même chez l’adulte le plus « normal »; chez l’enfant, naturellement, une telle mise en équation du « sexuel » avec le « génital » est manifestement absurde.

On doit reconnaître que chez tout le monde mais surtout chez le jeune enfant, les sensations sexuelles peuvent être associées à la stimulation et au fonctionnement de plusieurs parties du corps. Ces parties qui sont prédisposées à la montée de l’excitation sexuelle, Freud les qualifie de zones érogènes. Naturellement, les organes génitaux en constituent l’exemple le plus évident, mais la bouche et les organes d’excrétion sont également très importants à cet égard, surtout dans les premières années.

Aussi la sexualité infantile est-elle d’abord, et de façon prédominante, associée aux activités et aux jouissances orales; puis elle est de plus en plus dominée par l’intérêt et le plaisir liés aux activités d’excrétion; finalement, elle se concentre de plus en plus sur les zones érogènes génitales. Il n’y a pas remplacement d’une zone par une autre, mais déplacement de l’intensité. Ainsi, l’érotisme oral persiste tout au long des stades suivants, et l’érotisme génital est présent dès le début.

En plus des variations quantitatives dues au stade de maturation de l’enfant à un moment donné et des variations dues à sa constitution héréditaire particulière, la forme précise que prend la sexualité d’un enfant est également influencée par des expériences personnelles telles que certaines difficultés à un stade particulier. Par exemple, un enfant peut connaître des problèmes d’allaitement par suite d’une mauvaise adaptation anatomique ou psychologique de la mère aux besoins du bébé, ou bien avoir eu un sevrage traumatique; ses fonctions excrétoires peuvent être perturbées par de fréquents lavements; il peut être séduit, génitalement parlant, par sa nurse.

Quand de telles expériences surviennent chez l’enfant prédisposé à y réagir intensément en raison de sa constitution ou du stade de développement qu’il a atteint au moment de l’expérience, le résultat sera probablement une fixation à ce stade particulier du développement émotionnel.

Puisque les concepts de fixation et de régression jouent un rôle si essentiel dans la théorie psychanalytique des déviations sexuelles, il serait judicieux de les examiner plus attentivement. Notons d’abord que « fixation » se rapporte à quelque chose de relatif plutôt que d’absolu; quand nous employons ce terme pour indiquer un processus pathologique, nous devrions nous rappeler que nous parlons simplement d’un phénomène normal en l’exagérant.

Car bien qu’il existe chez l’enfant une forte tendance à la croissance, à la maturation et au développement progressif due à des facteurs innés, normalement renforcés par les pressions de l’environnement (c’est-à-dire ce que les parents et, plus tard, les professeurs, attendent de l’enfant en croissance), tout enfant présente néanmoins un élément conservateur, une répugnance à abandonner d’anciens modes de satisfaction, en général une mauvaise volonté à grandir.

Le concept de régression est complémentaire de celui de fixation, et il correspond à un phénomène très familier en clinique. Il suppose un recul dans le développement, un retour à des attitudes émotionnelles et à des types comportementaux plus anciens. Un tel recul est susceptible de se produire quand de graves difficultés surgissent dans la vie émotionnelle d’un enfant; on peut en voir un bon exemple dans le cas d’un enfant chez qui l’apprentissage de la propreté est bien établi et qui, pourtant, recommence à mouiller son lit lorsqu’il doit affronter la venue d’un bébé rival.

Dans ces cas-là, où une tension continue entraîne une telle régression à un stade de développement antérieur, ce stade est habituellement déterminé par la présence de points de fixation. Freud les comparait à des villes où une armée en marche laisse des garnisons dans son sillage; quand l’armée rencontre des difficultés et doit reculer, elle est susceptible de se replier vers ces villes de garnison qui correspondent aux points de fixation.

Si les difficultés du développement précoce ne sont pas trop graves, l’enfant parvient vers l’âge de trois ou quatre ans à un stade où sa vie psychosexuelle est dominée par des pulsions et des fantasmes génitaux, ceux-ci étant dirigés vers les parents ou leurs substituts : dans une famille normale, cela produit une variation du complexe d’œdipe classique. La phase oedipienne est particulièrement difficile et compliquée, et un enfant prédisposé de par sa constitution ou de par des expériences précoces - c’est-à-dire ayant acquis des points de fixation très forts - est davantage susceptible d’échapper à ses problèmes œdipiens en régressant et, ainsi, de réactiver les modes précoces d’activité libidinale caractéristiques du point de fixation par exemple anal ou oral.

Les psychonévroses et les perversions sexuelles peuvent être considérées comme des modalités différentes de ce développement normal. Le concept de perversion sexuelle qui ressort des Trois Essais peut se formuler ainsi : la perversion représente la persistance dans la vie adulte d’éléments de l’activité sexuelle infantile. Cette persistance se fait aux dépens de la génitalité adulte, dont l’altération est un trait essentiel de la véritable perversion. Ainsi, il y a eu une défaillance dans les transformations normales apparaissant à la puberté; elles auraient dû modifier les poussées sexuelles infantiles et mettre l’accent sur les poussées génitales hétérosexuelles, afin de conduire à une sexualité adulte normale.

Cependant, dans le cas des perversions sexuelles, un autre dénouement possible, différent de l’issue normale, a manqué de se produire c’est l’issue pathologique de la névrose. Nous pouvons donc dire ceci non seulement les conflits sexuels infantiles n’ont pas subi les transformations normales de la puberté, mais ils n’ont pas cédé non plus à des mécanismes de défense qui les auraient transformés en symptômes névrotiques. Dans le cas des névroses où l’on aboutit à ce résultat, il se fait aux dépens de la sexualité adulte et les symptômes névrotiques sont en partie un substitut de celle-ci.

Il apparaît donc alors clairement que perversion et névrose partagent la particularité de remplacer la sexualité adulte, du moins dans une certaine mesure. Mais elles semblent être par ailleurs diamétralement opposées, à savoir que la perversion n’est pas et que la névrose est le résultat de l’action de mécanismes de défense sur la sexualité infantile. Freud a exprimé cette opposition de façon mémorable quand il note dans les Trois Essais que les névroses sont pour ainsi dire le négatif des perversions.

Cette formulation implique que la perversion doit être considérée comme la persistance de l’infantile. L’antithèse freudienne entre névrose et perversion suggère que si, dans la névrose, les éléments sexuels infantiles persistent mais sont transformés par les mécanismes de défense en symptômes névrotiques, dans la perversion, ils subsistent tout simplement sous une forme inchangée. L’accent se porterait sur la fixation plutôt que sur une régression défensive, et la perversion devrait être considérée comme une vicissitude de l’instinct, comme, essentiellement, un phénomène du Ça.


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