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Sadisme

(Janine Chasseguet-Smirgel)

Je suis obligée de rappeler, pour commencer, une proposition que j’ai déjà présentée dans des travaux antérieurs afin de rendre intelligible la suite de mon exposé. Pour ce faire, je partirai d’une constatation de Freud (1911) à propos des deux principes du fonctionnement mental : « Les instincts sexuels se manifestent d’abord sur un mode auto-érotique; ils obtiennent satisfaction sur le corps même du sujet et, par conséquent, n’ont pas à subir la situation de frustration qui nécessita l’institution du principe de réalité. »

Mon hypothèse est que cette affirmation d’une satisfaction sexuelle sans frustration se trouve, chez le pervers, transposée du domaine de l’auto-érotisme (où cette satisfaction a été réellement possible) au domaine objectal et, plus précisément, à la situation oedipienne. Le fragment de réalité nié concerne la réalité sexuelle, celle de la différence entre les sexes et celle de la différence entre les générations, la seconde commandant la première. L’un des éléments sur lesquels j’ai insisté est le lien étroit qui unit cette double différence. La reconnaissance de la différence entre les sexes comme décidant de l’accès à la réalité a été proposée par Bertram Lewin (1948).

Cette idée a souvent été reprise, surtout dans la littérature psychanalytique française, dans une ligne strictement freudienne, à savoir que le déni de l’absence de pénis chez la mère est la conséquence de la peur de castration. Pour ma part, et je vais là dans le sens des conceptions de Joyce McDougall (1972), la vision des organes génitaux féminins est terrifiante parce qu’elle force l’enfant à reconnaître le rôle du père dans la scène primitive; autrement dit, à reconnaître que le père possède un pénis et des capacités génitales que lui, l’enfant, ne possède pas ou, plutôt, ne possède pas encore. Il lui faut donc grandir, mûrir, se développer pour devenir comme son père.

C’est cette exigence de devenir comme ce que l’on n’est pas d’emblée qui me semble décisive pour l’accès à la réalité. Autrement dit, le futur pervers tend à abraser la différence qui existe entre son père et lui, son petit pénis de garçon impubère et le grand pénis génital de son père, la sexualité prégénitale et la sexualité génitale.

L’enfant pervers et sa mère

Ce qui me paraît entre autres frappant, c’est que les pulsions prégénitales du pervers n’ont décidément pas succombé à ce « refoulement organique » dont parle Freud comme étant lié au développement naturel, et surtout qu’il n’a pas fait de ses dieux déchus des démons. (Cf. Freud [1929] : « Le tabou de la menstruation résulte de ce « refoulement organique » en tant que mesure contre le retour à une phase dépassée du développement - quand les dieux d’une période dépassée de la civilisation sont faits démons, cette transformation est la reproduction, à un autre niveau, de ce même mécanisme.»)

En effet, j’ai souligné le fait que la sexualité prégénitale, avec ses objets partiels et ses zones érogènes, est soumise, chez le pervers, à un processus d’idéalisation (mais non de sublimation). Autrement dit, les anciens dieux ne sont pas devenus démons, ils sont au contraire magnifiés et vénérés.

La prégénitalité doit être entourée d’une aura narcissique afin que le sujet parvienne à se convaincre et à convaincre les autres qu’elle est égale et même supérieure à la sexualité génitale du père. J’avais proposé d’adjoindre à la compulsion sexuelle du pervers une compulsion à idéaliser. Ainsi le père ne possède aucun attribut, aucune capacité dont la splendeur dépasse ou égale même celles de l’enfant. Le petit garçon impubère est capable, tout autant que le père, ou même mieux que lui, de satisfaire sa mère. Il va de soi - et cela a été mis en évidence par de nombreux auteurs - que la mère, par son attitude d’adoration envers son enfant et d’exclusion du père, lui a fourni les bases qui lui permettent de maintenir son illusion, à savoir qu’il est pour elle un partenaire sexuel adéquat.

Analité et Sadisme

J’ai accordé une place particulière à l’analité et à son idéalisation dans le processus qui permet au pervers de conserver son illusion. Je voudrais, dans le présent travail, avancer d’un pas et montrer comment et pourquoi le monde du pervers se confond, à un certain niveau, avec l’univers sadique-anal. Autrement dit, je voudrais montrer que l’univers sadique-anal se caractérise, précisément, par l’absence de la double différence et, d’une façon plus générale, par l’absence de toutes les différences. Pour ce faire, je me tournerai vers l’œuvre de celui qui est le mieux placé pour nous révéler l’essence du sadisme, c’est-à-dire le marquis de Sade lui-même.

On a souvent remarqué que la scène sadienne se déroulait dans des lieux clos. Mais on peut se demander, en considérant les sites naturels et les constructions architecturales comme des projections du corps propre, quel est le sens inconscient de cette clôture. La description par Sade de quelques-uns de ces lieux me paraît très éclairante.

J’évoquerai seulement ici le fameux château de Silling où vont se dérouler Les Cent Vingt Journées de Sodome et son isolement au fond de la Forêt-Noire, la route «difficile, tortueuse et absolument impraticable, sans guide »qui y mène, la succession de barrières montagneuses qui enferment le château entièrement, entourant une petite plaine sans laisser la plus légère ouverture; «dans cette petite plaine un mur, au-delà du mur un fossé plein d’eau et encore une dernière enceinte formant une galerie tournante ».

Cette circularité parfaite, entourant la victime d’une muraille sans faille, se retrouve à l’intérieur du château, dans la description du salon où les historiennes vont faire entendre leurs narrations, «c’était pour ainsi dire le champ de bataille des combats projetés», dit Sade qui en compare la construction à un amphithéâtre.

Remarquons que « ce champ de bataille des combats projetés » est semblable à un ring, mot qui signifie anneau, même s’il n’a pas exactement une forme circulaire, et où s’affrontent les combattants. Il s’agit aussi d’une arène, autre lieu clos où se déroulent de sanglants sacrifices. Signalons les nombreuses références à l’obscurité, à la noirceur, à l’intimité : nous sommes au cœur de la Forêt-Noire, près d’un hameau de charbonniers, dans un salon extrêmement chaud garni de velours noir à franges d’or.

«Mais, écrit Sade, la dépravation, la cruauté, le dégoût, l’infamie (...) avaient bien érigé un autre local. » Ce local est décrit comme accessible par « un escalier en vis, très étroit et très escarpé, lequel par trois cents marches descendait aux entrailles de la terre dans une espèce de cachot voûté, fermé par trois portes de fer... » et là, le scélérat « était chez lui, il était hors de France, dans un pays sûr, au fond d’une forêt inhabitable, dans un réduit de cette forêt que, par les mesures prises, les seuls oiseaux du ciel pouvaient aborder, et il y était dans le fond des entrailles de la terre. Malheur, cent fois malheur, à la créature infortunée qui, dans un pareil abandon, se trouvait à la merci d’un scélérat sans lois ni religion... »

Lorsque toute la compagnie est installée à Silling, l’un des libertins, Durcet, après avoir fait couper le pont - ce qui isole le château, c’est-à-dire en fait une île - fait murer toutes les portes et « s’enfermer absolument dans la place comme dans une citadelle assiégée (...)On se barricade à tel point qu’il ne devenait même plus possible de reconnaître où avaient été les portes ».

Voyage dans le tube digestif

Dans Justine, on retrouve des descriptions analogues : château accessible par un chemin impraticable, gorges sinueuses, « précipice affreux », isolement total : « Je me crus au bout de l’univers », dit Justine. Dans le château, un souterrain où Justine s’enfonce dans « une terre molle et flexible » qui n’est rien d’autre qu’un agglomérat de cadavres. Puis « un caveau rond » dont « les murs (sont) tapissés de noir ».

L’histoire de Juliette nous offre une description peut-être plus saisissante encore : « Nous voilà enfin dans une salle basse, toute tapissée de squelettes; les sièges de ce local n’étaient formés que d’os de morts, et c’était sur des crânes que l’on s’asseyait; des cris affreux nous parurent sortir de dessous la terre et nous apprîmes bientôt que c’était dans les voûtes de cette salle qu’étaient situés les cachots où gémissaient les victimes de ce monstre. »

Je voudrais relever dans ces textes la profondeur des abîmes, les enceintes fermées par les montagnes, les murailles, les fossés, les caves dans « les entrailles de la terre », et, surtout, les squelettes et les crânes sur lesquels on s’assied, autrement dit sur lesquels on pose son anus.

Car tel me semble pouvoir être compris le lieu de la scène sadienne il s’agit d’un trajet à travers le tube digestif (les cent vingt journées sont désignées par Sade comme « un voyage »), trajet qui aboutit au rectum dans lequel la victime est enserrée par l’enceinte que forme l’anneau sphinctérien du bourreau qui la contient, l’immobilise et la manipule à son gré.

J’ai eu l’occasion de montrer à plusieurs reprises que le piège n’est rien d’autre que la projection de l’anus dans lequel l’objet est enfermé. J’avais relevé (1966) que le thème de l’île dans la littérature (que l’on songe aux Chasses du Comte Zarhoff à L’I1e du docteur Moreau ou aux Dix Petits Nègres parmi bien d’autres exemples), était une figuration du piège-anus se refermant sur sa prise.

L’objet est ainsi, chez Sade, soumis à un processus de lente digestion. On sait combien est important pour lui, dans Les Cent Vingt Journées en particulier, de graduer ses effets, combien de fois il répète qu’il ne révélera certains détails que plus tard, le moment venu. A plusieurs reprises il est question de « l’ordre des matières ». Par exemple « On joignit à cela quelques autres épisodes que l’ordre des matières ne nous permet pas encore de dévoiler. » Parallèlement à l’attente dans laquelle Sade s’essaie à faire vivre son lecteur, il décrit « un code des lois » ou « règlements » rédigés par les libertins, organisateurs des débauches, auxquels tous les protagonistes, y compris les rédacteurs eux-mêmes, doivent se soumettre.

Ces règlements sont des emplois du temps très stricts et très précis, une programmation des débauches lente et successive. Il s’agit de définir « les glissements progressifs du plaisir » et ses conditions rigoureuses. Or il apparaît, à la lecture, qu’il s’agit d’un « ordre des matières » au sens littéral du terme, c’est-à-dire non seulement des contenus des événements rapportés, mais de l’ordre dans lequel les objets, transformés progressivement en excréments (autre sens du mot « matières ») vont lentement glisser le long du tube digestif jusqu’à leur fécalisation totale et leur expulsion.

On s’est souvent livré, dans la littérature psychanalytique, à des interprétations sur le « contrat », en référence, généralement, au contrat masochique. Le contrat sadique (car les « règlements » des Cent Vingt Journées en sont une variante) me semble n’être rien d’autre que la soumission absolue non tant de l’objet au sujet que des deux protagonistes à la fois à la seule loi qui régit les processus se déroulant â l’intérieur du tractus digestif Autrement dit, le contrat (règlements ou code des lois) réduit le Surmoi oedipien à la loi des fonctions intestinales.

En fait, toutes les acquisitions ultérieures à l’analité, la relation à l’objet, l’objet lui-même, le corps et les parties du corps, les idéaux et le Surmoi, comme nous venons de le voir, vont être forcés de réintégrer le moule anal (c’est-à-dire l’intestin et l’anus). Béla Grunberger (1959-1971), étudiant la relation objectale anale, parle de la digestion comme consistant en un « fractionnement des aliments ingérés et en leur dégradation successive en unités de moins en moins différenciées, perdant progressivement leurs particularités originelles, et formant finalement une masse homogène, le bol fécal », fait qu’il met entre autres en relation avec l’expression du Gauleiter d’Auschwitz, qui appelait son camp « l’anus du monde ».

Il est sans doute superflu de rappeler que les déportés y devenaient ces unités homogènes, numérotées, enfermées dans les chambres à gaz, puis réduites en cendres. Le camp de concentration représente, à un certain niveau, la parfaite objectivation du système digestif et le passage dans la réalité des fantasmes sadiens.

Ce système digestif, cet anus, contiennent en fait, chez Sade, un magma indifférencié. Le coït est toujours une activité groupale dont les protagonistes, échafaudant des postures extrêmement complexes qui se font, se défont, se transforment tout au long du récit, sont des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des mères et des filles, des pères et des fils, des nobles et de la canaille, des religieuses et des putains « Tout sera pêle-mêle, tout sera vautré sur des carreaux, par terre, et, à l’exemple des animaux, on changera, on se mêlera, on incestera, on adultérera, on sodomisera », tel se trouve être l’un des préceptes des « règlements » ou « code des lois » établis par les libertins des Cent Vingt Journées. Dans cet ouvrage comme dans tous ceux de Sade, les protagonistes tiennent indifféremment le rôle actif ou passif, dans la sodomie ou dans la flagellation.

Les objets qui servent au plaisir sont tantôt candides, nobles et beaux, tantôt vieux, hideux, mutilés et puants. Des deux situations il est possible de retirer une jouissance particulière. Dans le premier cas, «le libertinage qui n’admet jamais aucune borne, se trouvait singulièrement échauffé de contraindre à des horreurs et à des infamies ce qu’il semblait que la nature et la convention sociale dussent soustraire à de telles épreuves ». Obliger des « filles de bon ton » à « renoncer à leur orgueilleux étalage et à l’insolence de leur maintien (...) (à) se livrer aux caprices les plus irréguliers et souvent même aux outrages » constitue une satisfaction vivement appréciée de ces sectateurs de Sodome.

Selon notre conception, il s’agit en effet de réduire à l’état d’excréments des êtres qui s’en éloignent le plus, sur qui la beauté et la noblesse ont jeté une aura d’idéalisation qui s’oppose radicalement à la fécalisation. Les créatures hideuses, maquerelles mutilées, d’une saleté repoussante, représentent une autre occasion de plaisir : « Il est très voluptueux de se vautrer pour ainsi dire dans l’ordure, avec des créatures de cette classe » lorsqu’on est entiché « de cette maudite manie de crapule et de débauche, qui fait trouver un attrait plus piquant avec un objet vieux, dégoûtant et sale qu’avec ce que la nature a formé de plus divin ». Il est encore plus voluptueux de se frotter à des « femmes tarées »... « borgnes, aveugles, boiteuses, bossues, culs-de-jatte, manchottes, édentées, mutilées de quelques membres, ou fouettées et marquées, ou clairement flétries par quelque autre acte de justice, et toujours avec cela de l’âge le plus mûr ».

Et Sade d’ajouter à propos d’une extase éprouvée par deux des héros des Cent Vingt Journées avec ce qu’il nomme « un cadavre anticipé »: « Et qu’on explique l’homme après cela! »

Eh bien, il me semble que la conception selon laquelle les objets, chez Sade, sont soumis à un processus calqué sur celui de la digestion, permet de saisir le sens de la satisfaction éprouvée devant un « cadavre anticipé », comme si la réalité de la progression du processus était vérifiée : l’objet est déjà à moitié digéré, à moitié broyé et désintégré, à moitié fécalisé.

Dans un remarquable article sur « Un rêve du marquis de Sade »(1972), Sheldon Bach et Lester Schwartz montrent, en des termes très proches de ceux de Béla Grunberger cités plus haut, que chez Sade « toute la physiologie humaine est dégradée en un puzzle de particules qui sont équivalentes à la nourriture et aux fèces et deviennent interchangeables ». Ils ajoutent que les produits du corps, les contenus du corps et ceux de l’esprit, valeurs, principes, idéaux, sont métamorphosés fantasmatiquement « en parcelles standardisées d’une technologie anale folle ».

La jouissance perverse abolit la différence

Or c’est en effet ce qui me paraît être l’essence même, non seulement du sadisme, mais de la jouissance qu’entraîne la transgression. Il s’agit de tout réduire - êtres, idées, zones érogènes, parties du corps - toutes choses hautement différenciées - à des particules homogènes auxquelles aura été soustraite toute spécificité. La jouissance obtenue par la transgression n’a rien d’oedipien, elle est - et les écrivains l’ont su avant les psychanalystes - consubstantielle à la perversion.

Le plaisir lié à la transgression est soutenu par le fantasme d’avoir réduit l’objet à l’excrément, d’avoir, en brisant les barrières qui séparent la mère du fils, la fille du père, le frère de la sœur, les zones érogènes les unes des autres et les molécules du corps entre elles, détruit la réalité et de ce fait même, en avoir créé une nouvelle, celle de l’univers anal où toutes les différences sont abolies.

Cela nous fait revenir à la différence fondamentale, celle des sexes et des générations, qui fonde l’accès à la réalité.

 

Un mépris des attributs féminins

Les femmes, dans l’œuvre de Sade, si elles ne sont pas les acolytes des libertins ou des criminelles elles-mêmes (Juliette, Delbène, les historiennes, etc.), sont l’objet du plus grand mépris. C’est ainsi que dans Les Cent Vingt Journées les libertins s’adressent aux épouses (qui sont aussi leurs filles) et aux fillettes : « Songez que ce n’est point comme des créatures humaines que nous vous regardons, mais uniquement comme des animaux que l’on nourrit pour le service qu’on en espère et qu’on écrase de coups quand ils se refusent à ce service. »

Le sexe féminin est un objet de répulsion : « En général, offrez-vous toujours très peu par devant; souvenez-vous que cette partie infecte que la nature ne forma qu’en déraisonnant est toujours celle qui nous répugne le plus. » (Les Cent Vingt Journées.) Il s’agira de « cette indigne partie »ou de cette « maudite fente » qui est comparée à « l’autre temple » (c’est-à-dire l’anus), toujours au bénéfice de ce dernier; et même, cet anus, il est préférable qu’il soit celui d’un sujet masculin « Le Président enfilait indistinctement tous les trous, quoique celui du derrière d’un jeune garçon lui fût infiniment plus précieux. »

Les seins sont l’objet d’un égal dédain : « Que le diable emporte les tétons (...) Eh! qui vous demande des tétons? Voilà ce qui m’impatiente avec toutes ces créatures-là : c’est toujours cette impudente manie de montrer des tétasses... » Certaines des « passions » décrites dans Les Cent Vingt Journées impliquent la défécation sur les seins ou dans le vagin.

Nier l’ancienne insuffisance sexuelle

L’une des « cérémonies religieuses » auxquelles se livrent les amis est le mariage entre les petites filles et les petits garçons du sérail. Il advient qu’elle s’exécute alors que les enfants sont parés « en sens contraire, c’est-à-dire que le petit garçon était en fille et la fille en garçon ». Car, au-delà d’une crainte de castration que la vue des organes génitaux féminins activerait, selon une conception freudienne classique, il me semble qu’il s’agit de quelque chose de plus profond qui relève d’un désir fondamental de briser la différence entre les sexes.

Or cette différence ne renvoie pas seulement, ainsi que je l’ai dit plus haut, à la crainte de castration mais à la blessure narcissique d’être, à l’âge de l’œdipe, un objet sexuel insuffisant et dérisoire pour la mère, faute de capacités génitales non encore développées. Si le vagin est répugnant, tout au plus équivalent à un anus (on y défèque) et, en fait, moins qu’un anus, si, des femmes, l’on ne désire que l’orifice anal, les fesses et les excréments (cf. les pratiques coprophagiques), au mépris de leurs organes proprement féminins (seins, vagin), si, de surcroît, les hommes font encore mieux l’affaire que les femmes, alors la blessure narcissique liée à l’insuffisance primaire sera effacée.

L’inceste

De même, l’inceste chez Sade, constamment présent et constamment pratiqué, n’a pas pour but d’apaiser une longue nostalgie de la mère, mais d’abolir l’existence même de la catégorie « parents » et de la catégorie « enfants » par l’avènement d’une société parfaitement et totalement égalitaire, entièrement nivelée par le bas. La féminité de la femme est annihilée par la seule prise en compte de ce qui en elle ne la distingue pas de l’homme. L’homme est pénétré comme s’il était femme. La mère, la fille, sont mises au rang d’objets sexuels et traitées comme des putains. Les putains sont mises au rang des mères (dans le récit de la Duclos, par exemple).

Cet univers est par essence celui du sacrilège puisque tout - et particulièrement ce qui est interdit, tabou, sacré - est engouffré dans une gigantesque machine à broyer (le tube digestif) qui désintègre toutes les molécules pour ramener la masse ainsi obtenue à l’excrément. Les zones érogènes, les diverses parties du corps sont interchangeables et fécalisées : le vagin, la bouche deviennent anus (puisqu’on y défèque), le lait est introduit dans l’anus afin d’y être bu, une femme est opérée afin d’accoucher par l’anus. Une chirurgie diabolique métamorphose ainsi les corps, crée des chimères et des monstres. Le thème du chirurgien fou est du reste fréquemment utilisé dans les films d’épouvante et les médecins nazis ont fait passer à la réalité ces fantasmes démiurgiques. (Dans l’œuvre même de Sade, il existe un personnage de chirurgien sadique, Rodin.)


bilan

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