Narcissisme et personnalité
Vers une synthèse: la Métapsychologie
(Paul Bercherie)
Ainsi donc, en quelques années, une véritable mutation a pénétré l'ensemble des aspects de la clinique et de la théorie freudiennes, imprimant à la psychanalyse un nouveau visage. La Métapsychologie de 1915 représente un effort de synthèse qui manifeste bien l'importance de l'enjeu les hypothèses fondamentales qui structuraient jusqu'ici la pensée freudienne sont-elles capables d'intégrer ce sang nouveau ?
On sait que le projet avortera en grande partie les cinq essais qui ont survécu sur les douze prévus au départ (Freud en détruisit sept) ne seront donc qu'un prélude à la grande refonte des années 1920. Avec la Métapsychologie, Freud se proposait donc de produire un travail de « même genre et même niveau que la VII section de L'Interprétation des rêves », qui prendrait ainsi la place du grand travail théorique des années 1900.
Nous allons donc être confrontés à un de ces grands efforts doctrinaux qui ponctuent chacune des grandes étapes de la pensée freudienne et qui visent à produire un modèle psychologique cohérent avec les connaissances psychanalytiques alors disponibles.
Mais il faut dire d'emblée que pour la majeure partie de ces cinq articles, nous nous retrouvons vite en terrain connu : en dehors en effet du cinquième, celui consacré à la mélancolie, mais surtout de la deuxième partie du premier, l'essai sur les pulsions, on peut considérer le reste, c'est-à-dire le gros de l'ouvrage, comme une reprise, améliorée certes dans les détails, du système présenté dans les années 1900.
On y retrouve donc les deux grands systèmes topiques, les deux régimes du processus psychique et leurs principes directifs, la conscience comme organe sensoriel mental avec son surinvestissement et sa censure propre, la liaison du système secondaire aux représentations verbales (ce qui autorise quelques remarques sur le langage schizophrénique comme autre forme du processus restitutif des psychoses), le système primaire Ics (inconscient) comme enclave évolutive toujours enrichie par la perception, les notions de régressions fonctionnelle, historique et topique, la théorie des représentants psychiques des pulsions, la conception de la pulsion comme doublet interne du réflexe externe, l'évolution de la libido des pulsions partielles à l'organisation et à la trouvaille de l'objet, le refoulement et ses deux temps, originaire et secondaire, la transformation en angoisse libre puis en symptômes de la quantité pulsionnelle refoulée, etc.
Tout au plus y remarque-t-on l'intégration de la nouvelle conception du rapport entre le système inconscient et la motricité : « La décharge du système Ics dans l'innervation somatique va donner le développement d'affect. [...] A lui seul, le système Ics ne saurait mener à bien dans des conditions normales aucune action musculaire appropriée [...].
On relève d'autre part un trait caractéristique de la pensée freudienne de cette époque : une prudence beaucoup plus grande par rapport à la biologie, qui semble tirer la leçon de l'échec de l'Esquisse. « Toutes les tentatives pour deviner [...] une localisation des processus psychiques, tous les efforts pour penser les représentations comme emmagasinées dans les cellules nerveuses et pour faire voyager les excitations sur des fibres nerveuses ont radicalement échoué. Le même destin s'offrirait à une théorie qui envisagerait de reconnaître le lieu anatomique du système Cs(conscient), de l'activité psychique consciente, dans le cortex et de placer les processus inconscients dans les parties subcorticales du cerveau. Il y a là une lacune manifeste, qu'il n'est pas possible actuellement de combler et qui, de plus, ne relève pas des tâches de la psychologie. »
Il n'est donc pas question « de subordonner le matériel psychologique à des points de vue biologiques; cette dépendance est autant à rejeter que la dépendance philosophique, physiologique ou de l'anatomie du cerveau ». Mais la psychanalyse conquiert un espace épistémologique propre, une place originale entre la psychologie à laquelle ressortissent la plupart de ses matériaux et la biologie qui lui sert de soubassement (cf. la position limite du concept de pulsion). Freud peut alors insister sur « l'importante médiation qu'édifie la psychanalyse entre la biologie et la psychologie », tout en maintenant l'autonomie, provisoire mais à long terme, du champ scientifique qu'il a créé.
Venons-en maintenant à la manière dont est intégrée à la Métapsychologie la thématique du narcissisme. Nous nous trouvons devant deux filières en quelque sorte parallèles :
la première analyse les phases du processus psychotique - conçu de manière homologue à l'analyse du cas Schreber (désinvestissement objectal puis restitution) - sur le modèle du déroulement du cycle névrotique tel que Freud l'avait établi en l896 et tel qu'il en reprend les grandes modalités dans les articles sur le refoulement, l'inconscient ou le rêve, sans paraître utiliser les nouvelles conceptions acquises depuis les Formulations. Sous cet angle, la Métapsychologie se présente comme une relative régression par rapport aux travaux des années 1911-1914. Ainsi peut-on avoir un certain mal à retrouver la spécificité du narcissisme dans le « désinvestissement des représentations de chose inconscientes » qui initie les psychoses;
la deuxième constitue la partie vraiment neuve de la Métapsychologie et l'on y trouve le prolongement de l'effort de réflexion de Freud sur le statut du narcissisme. Nous allons en analyser les propositions en détail.
Freud revient d'emblée au problème délicat sur lequel j'ai déjà insisté plusieurs fois et dont le point décisif se traduit dans la distinction narcissisme / auto-érotisme. « Nous avons pris l'habitude d'appeler narcissisme cette phase du début de développement du moi, pendant laquelle ses pulsions sexuelles trouvent une satisfaction auto-érotique.» A travers cette nouvelle définition qui s'étaye de l'examen du destin des pulsions voyeuriste et sadique (celles même dont Freud a toujours souligné l'objectalité intrinsèque), commence le glissement qui va aboutir aux conceptions des années 1920.
Il était alors logique d'en venir à une représentation de l'amour comme « simple pulsion partielle de la sexualité, au même titre que les autres », son stade auto-érotique s'énonçant : « s'aimer soi-même, ce qui est pour nous la caractéristique essentielle du narcissisme ». Mais Freud s'y refuse, préférant « voir dans l'amour l'expression de la tendance sexuelle totale ». C'est donc à travers l'examen des différentes oppositions qui dominent la vie psychique (sujet/objet, plaisir/déplaisir, actif/passif) qu'il va plutôt tenter d'en situer le concept, dans la paire contrastée qu'il constitue avec la haine. Ainsi, remarquons-le, le problème du narcissisme introduit à l'examen d'un phénomène à la fois intimement lié à la sexualité et difficile à réduire à la conception réflexologique que transporte encore le concept de pulsion. Freud va d'autre part ainsi pouvoir tenter une première synthèse des deux lignes de force qui structuraient Totem et Tabou: narcissisme et ambivalence.
C'est en fait à la description du développement génétique du moi que Freud va ici s'attaquer, à l'intérieur même de ce qui n'était qu'un article sur les pulsions et leurs destins divers. « Originairement, tout au début de la vie psychique, le moi se trouve investi par les pulsions et en partie capable de satisfaire ses pulsions sur lui-même. Nous appelons cet état le narcissisme et nous qualifions d'auto-érotique cette possibilité de satisfaction. [...] A cette époque, le moi-sujet coïncide avec ce qui est plaisant, le monde extérieur avec ce qui est indifférent (éventuellement avec ce qui, comme source d'excitation, est déplaisant.) »
Le narcissisme primaire désigne donc désormais un état anobjectal où « moi » signifie globalement « sujet » par rapport à « monde extérieur », l'auto-érotisme ayant ainsi repris la dominance conceptuelle à l'intérieur de cette notion. Freud fait bien entendu référence à la « période de détresse et de soins » du nourrissage, qui seule permet le maintien d'un pareil état, comme à la poussée vers l'objet des pulsions du moi et d'une partie des pulsions sexuelles qui s'avèrent ainsi le moteur du développement.
« L'opposition moi/non-moi (extérieur), (sujet/objet), est imposée très tôt à l'être individuel [...] par l'expérience qu'il fait de pouvoir imposer silence, par son action musculaire, aux excitations externes tandis qu'il reste sans défense contre les excitations pulsionnelles. » Ainsi « le moi-réalité du début [...] a distingué intérieur et extérieur à l'aide d'un bon critère objectif. » Mais les expériences que fait le moi-sujet avec le monde environnant et qui lui font connaître des objets sources de satisfaction, de même que les sensations déplaisantes que provoquent les tensions pulsionnelles internes insatisfaites, vont modifier cette situation primitive et la bonne délimitation moi/non-moi qui en était résulté.
« Sous la domination du principe de plaisir, s'accomplit un nouveau développement dans le moi. Il prend en lui, dans la mesure où ils sont sources de plaisir, les objets qui se présentent, il les introjecte [...] et, d'un autre côté, expulse hors de lui ce qui, à l'intérieur de lui-même, provoque du déplaisir. » Ainsi se constitue le moi-plaisir purifié, le monde extérieur coïncidant désormais avec le déplaisir : « On ne peut contester que le sens originaire de la haine désigne aussi la relation au monde extérieur étranger. [...] L'extérieur, l'objet, le haï seraient, tout au début, identiques. »
L'amour et la haine, et leurs traductions affectivo-motrices, l'attrait et la répulsion, apparaissent ainsi dans une relation bi-univoque au plaisir et au déplaisir tels qu'ils sont éprouvés par le moi-sujet. Mais à ce stade, Freud doit constater que des cycles psychologiques aussi complexes que l'amour et la haine ne peuvent décidément être intégrés à la théorie des pulsions: « Les termes d'amour et de haine ne doivent pas être utilisés pour les relations des pulsions à leurs objets mais réservés pour les relations du moi total aux objets.»
Ainsi peut-il en proposer une analyse génétique : « A l'origine, l'amour est narcissique, puis il s'étend aux objets qui ont été incorporés au moi élargi et exprime la tendance motrice du moi vers ces objets en tant qu'ils sont sources de plaisir. Il se lie intimement à l'activité des pulsions sexuelles ultérieures et, une fois leur synthèse accomplie, coïncide avec la tendance sexuelle dans sa totalité. »
« La haine, en tant que relation d'objet, est plus ancienne que l'amour; elle provient du refus originaire que le moi narcissique oppose au monde extérieur, prodiguant les excitations. En tant que manifestation de la réaction de déplaisir suscitée par des objets, elle demeure toujours en relation avec les pulsions de conservation du moi, de sorte que les pulsions du moi et les pulsions sexuelles peuvent finalement en venir à une opposition qui répète celle de la haine et de l'amour. »
L'amour et la haine apparaissent donc comme des réactions globales de la subjectivité liées à la structuration de ses rapports au monde extérieur et objectal : elles émanent du moi comme source d'une « énergie» propre, distincte si liée au devenir de la libido. L'investissement narcissique tend ainsi à inverser sa définition, apparaissant plus comme le « complément égoïste » de la sexualité que l'inverse. La haine, elle, émane plus directement des intérêts égoïstes et de l'aspiration autarcique et toute-puissante du moi.
A ce point, Freud devrait logiquement être amené à troquer son modèle spatial-fonctionnel du psychisme pour une conception globaliste et génétique, s'il ne demeurait la nécessité de ne rien perdre des développements antérieurs de la psychanalyse qui fondaient la précédente conception. Nous verrons de quelle manière sera résolue cette difficulté dans l'ultime phase du développement de la pensée freudienne; il était en tout cas nécessaire de souligner le point où s'implante la ligne de pensée qui préside à la construction de la deuxième topique.
Sur les mêmes bases se dessine corrélativement une histoire du développement de la relation d'objet, c'est-à-dire « des stades préliminaires de l'amour ». « Le premier but que nous reconnaissons, c'est incorporer ou dévorer, un type d'amour qui est compatible avec la suppression de l'existence de l'objet dans son individualité et qui peut donc être qualifié d'ambivalent.
Au stade supérieur qu'est l'organisation prégénitale sadique-anale, la tendance vers l'objet apparaît sous la forme d'une poussée à l'emprise, pour laquelle endommager ou détruire l'objet n'entre pas en ligne de compte. Cette forme, ce stade préliminaire de l'amour, peut à peine se distinguer de la haine dans son comportement vis-à-vis de l'objet. Ce n'est qu'avec l'établissement de l'organisation génitale que l'amour est devenu l'opposé de la haine. »
La relation objectale évolue ainsi vers une désintrication de l'amour et de la haine qui est étroitement liée au devenir du narcissisme : « Quand les pulsions du moi dominent la fonction sexuelle, comme c'est le cas au stade de l'organisation sadique-anale, elles donnent au but pulsionnel lui-même les caractères de la haine. L'histoire de l'amour [...) nous fait comprendre pourquoi il se présente si souvent comme ambivalent. [...] La haine mêlée à l'amour provient en partie des stades préliminaires de l'amour, incomplètement dépassés, et est, en partie, fondée dans les réactions de refus (actuelles) de la part des pulsions du moi. [...] Aussi, dans les deux cas, cet élément de haine trouve ses sources dans les pulsions de conservation du moi. »
Tout ce développement témoigne d'un profond bouleversement des positions freudiennes : on aura remarqué que les pulsions du moi en sont venues à être plus ou moins identifiées au narcissisme. Si l'on se rappelle l'insistance de Freud dans les écrits des années 1911-1912 (cf. les Formulations ou Totem et Tabou) à associer narcissisme, sexualité et principe de plaisir, il semble qu'on débouche désormais sur un modèle très différent du psychisme qui, encore limite ici, s épanouira bientôt dans le remaniement des années 1920.
Les pulsions sexuelles qui tendent vers l'objet et constituent a ce titre un des moteurs du développement s'y opposent aux pulsions du moi comme pulsions narcissiques, visant au maintien d'une autarcie omnipotente (moi-plaisir purifié), destructrice pour l'objet (qu'il soit satisfaisant ou pas). Le vieux schéma du développement de la libido encadre maintenant la genèse du moi et de la relation objectale (d'où la subsomption de l'auto-érotisme dans le narcissisme), à travers les stades préliminaires ambivalents jusqu'au plein amour d'objet. C'est ce point de vue même qui guidera Abraham dans ses derniers travaux, en particulier son grand écrit de 1925, 1' « Esquisse d'une histoire du développement de la libido ».
Parti d'une psychologie élémentiste qui analysait le moi en ses composantes représentatives et ne trouvait cohésion que dans les investissements somatiques qui les sous-tendaient, Freud en arrive donc à une psychologie personnelle où la genèse de l'être s'intègre dans le jeu stratégique de ses mobiles et détermine sa structuration subjective. C'est ici en effet que viennent s'imbriquer les derniers développements de l'article de 1914 sur le narcissisme : la genèse des instances idéales s'intègre dans le devenir du narcissisme et en conserve la structure originaire, en particulier l'ambivalence dont Freud va faire une des clefs du processus mélancolique.
L'autre est l'identification, « stade préliminaire du choix d'objet et [...] première manière, ambivalente dans son expression, selon laquelle le moi élit un objet ». Mais l'identification, mécanisme narcissique, relation objectale primitive et ambivalente (cannibalisme), apparaîtra-t-elle comme l'instrument de la structuration et de la différenciation du moi. Car il faut bien en prendre note: c'est corrélativement à l'appréhension du psychisme comme subjectivité que l'objet cesse de n'être (au point de vue théorique certes) que le support de « action spécifique » dans la décharge pulsionnelle; la « relation du moi total aux objets » émerge corrélativement, c'est-à-dire la relation interpersonnelle.
La contrepartie subjective est immédiatement perceptible dans le concept d'identification et dans la prise en compte des relations intra-subjectives qui conduiront à la deuxième topique (l'idéal du moi en est la première pierre). Le champ clinique de la mélancolie et des mécanismes du deuil est le terrain d'émergence privilégié de ces phénomènes : rappelons-nous que c'est dans la dernière partie du Totem et Tabou que Freud en formule pour la première fois la thématique (deuil du père originaire et institution des lois morales par intériorisation de son désir). La théorie libidinale recouvrira désormais toujours plus le champ de la relation d'objet (tant externe qu'interne) plutôt que la dialectique pulsionnelle des Trois essais.
On peut aussi remarquer que Freud parvient ici à une synthèse de deux des trois grandes polarités psychiques ambivalence et narcissisme sont corrélatifs et s'intègrent dans le développement du moi comme de la relation objectale. D'autre part, le moi-plaisir est à la fois une phase narcissique et une modalité particulière de relation au monde des objets : le difficile problème théorique de la priorité dans le temps (et la structure) du narcissisme ou de la relation se trouve donc résolu sans contradiction.
Nous verrons cette intéressante solution se perdre plus ou moins dans la phase ultérieure - alors qu'avec le problème du complexe de castration, la troisième polarité (la bisexualité) passe au premier plan des préoccupations théoriques de Freud. De toutes façons, on voit tous les jalons que Freud plante là pour ses réflexions futures. La rencontre à travers Jung du champ narcissique s'avère bien un moment capital du trajet freudien : la psychanalyse garde encore les traces de la difficile mutation qui s'amorce ici.
Au reste ces quelques pages forment-elles contraste avec la majeure partie de la Métapsychologie; comme s'il avait été à ce stade aussi difficile de laisser de côté une telle avancée que d'en intégrer les matériaux à une véritable synthèse. Contre son attente, Freud survivra à la Grande Guerre et pourra alors entamer la dernière phase de son uvre, tout entière consacrée à réduire la tension interne entre les deux faces juxtaposées du grand travail de 1915.