Narcissisme et personnalité
Théorie du narcissisme
(Paul Bercherie)
(4ème partie)
Freud va maintenant pouvoir tenter une présentation d'ensemble des matériaux récemment acquis : c'est « Pour introduire le narcissisme » qu'il publie en 1914. Le concept de narcissisme y est d'abord présenté suivant le modèle des Trois essais sur la théorie de la sexualité comme une composante libidinale partielle avec ses manifestations perverses (narcissisme, homosexualité), névrotiques (mégalomanie des psychoses) et originaires (toute-puissance de la pensée des enfants et des primitifs).
Bien distingué de l'auto-érotisme, le narcissisme apparaît donc d'abord clairement comme un choix d'objet, libido du moi et libido objectale formant un couple d investissements en balance, inversement proportionnels l'un à l'autre. Quant à la distinction théorique entre libido (narcissique) et intérêts du moi, originellement confondus dans le narcissisme primaire, Freud la soutient contre Jung sur la base de considérations qui, avoue-t-il, « reposent pour une très petite part sur un fondement psychologique et s'appuient essentiellement sur la biologie », c'est-à-dire sur l'opposition de la conservation de soi et de la reproduction de l'espèce.
Il continue à invoquer à ce propos l'existence d'un chimisme particulier de la pulsion sexuelle. On retrouve par contre au niveau d'une étude des manifestations cliniques du narcissisme l'ambiguïté constitutive de ce concept : les trois premiers exemples que propose Freud, c'est-à-dire le comportement de l'homme en proie à la douleur ou à la maladie, le sommeil et l'hypocondrie - comme troisième névrose actuelle et endoperception douloureuse de la stase de la libido narcissique, sur le modèle de la névrose d'angoisse - évoquent moins « l'amour de soi » qu'un reploiement sur soi-même tendant vers une sorte d'état anobjectal.
C'est bien cette dernière conception du narcissisme primaire qui permet de concevoir l'auto-érotisme comme la forme correspondante, « narcissique », de l'activité sexuelle; c'est d'ailleurs vers cette conception du terme que tendra toujours plus la pensée freudienne. Toute l'ambiguïté repose finalement sur l'idée du moi comme réservoir et source originelle de la libido d'objet doit-on entendre une telle définition comme désignant un premier choix objectal ou comme la simple constatation qu'au départ, le monde extérieur n'ayant pas d'existence psychologique, toute la libido est renfermée dans l'individu?
Bref, faut-il entendre moi comme instance ou simplement soi-même comme lieu ? A partir de 1923, Freud lèvera l'ambiguïté en désignant le ça comme « le grand réservoir de la libido ». Mais nous verrons que la conséquence en sera une oblitération de la notion de narcissisme, désormais à comprendre comme essentiellement « secondaire » et dont le rôle théorique décline corrélativement : l'ambiguïté était nécessaire au fonctionnement heuristique de ce terme, à l'intérieur d'un tel cadre théorique, les deux aspects qu'il recouvre pointant des faits dont la parenté n'est pas mieux intégrable dans un tel contexte conceptuel.
Freud examine ensuite le problème du choix amoureux (inversant à cette occasion sa conception de la surestimation sexuelle, ce qui introduit au sujet propre de la troisième partie de l'article : il y entame la théorie des idéalisations. Ainsi définit-il le moi idéal (ou idéal du moi), origine des refoulements pulsionnels et « substitut du narcissisme perdu de [1'] enfance », au temps où le sujet « était lui-même son propre idéal ».
L' « instance de censure » (futur surmoi) compare continuellement le moi avec son modèle idéal, veillant à leur adéquation et à la satisfaction narcissique que dispense alors l'idéal du moi; elle sémancipe dans le délire d'observation paranoïaque (automatisme mental). La genèse du moi idéal apparaît à travers le transfert sur les parents, puis leurs substituts, du « sentiment primitif d'omnipotence »; le moi peut ainsi, s'il satisfait son instance idéale, retrouver dans l'estime de soi un peu de sa toute-puissance primitive.
« Le développement du moi consiste à s'éloigner du narcissisme primaire et engendre une aspiration intense à recouvrer ce narcissisme. [...] Une part du sentiment d'estime de soi est primaire, c'est le reste du narcissisme infantile, une autre partie a son origine dans ce que l'expérience confirme de notre toute-puissance (accomplissement de l'idéal du moi), une troisième partie provient de la satisfaction de la libido d'objet », à travers le retour de la « surestimation sexuelle », part narcissique de l'investissement libidinal d'objet.
A l'inverse, l'insatisfaction de l'idéal libère une libido narcissique inassouvie qui se transforme en une forme particulière d'angoisse, la culpabilité. A travers ces développements se dessine progressivement une présentation assez différente des choses - il apparaît que le caractère narcissique est intrinsèque à certains types d'investissements : le choix d'objet ne suffit pas à le définir puisque, même déplacée sur des objets externes, la libido narcissique conserve ses attributs, engendrant ce style particulier de relation qu'est l'idéalisation.
L'intégration des phénomènes narcissiques au développement de la libido paraît ainsi faire de plus en plus problème; - parallèlement, le moi accentue ses attributs d'instance subjective avec son caractère, sa stratégie, ses aptitudes (la capacité de sublimation, par exemple, qui est indépendante des exigences de l'idéal, souvent pathogènes de ce fait), ses relations et ses états de dépendance. La difficulté vient de ce qu'il continue à être en même temps pensé comme une instance fonctionnelle (cf. l'Esquisse) ou comme le simple représentant psychique d'un groupe pulsionnel (pulsions égoïstes).
Une révision du modèle métapsychologique apparaît ainsi comme véritablement urgente à cette étape du développement de la pensée freudienne. Freud va s'y essayer dès l'année suivante sans parvenir réellement, nous avons le voir, à une modification suffisante de son modèle.