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Narcissisme et personnalité

L'ambivalence, l'image et l'action

(Paul Bercherie)

(3ème partie)

Dans son quatrième chapitre, le plus célèbre, celui où Freud introduit la thèse de la horde primitive (idée empruntée d'ailleurs à Darwin) et du meurtre du père originaire, Totem et Tabou recèle la présentation d'une conception du fonctionnement psychique assez différente de celle que nous venons de dégager : il est essentiel d'en analyser les grandes lignes.

Elle découle de la deuxième ligne de force (en dehors du thème de l'animisme) qui structure l'ensemble de l'ouvrage le problème de l'ambivalence, c'est-à-dire la troisième des grandes polarités psychiques (bisexualité, narcissisme - relation objectale, ambivalence) dont Freud tentera désormais sans cesse la synthèse.

C'est du passage au premier plan de la clinique du complexe d’œdipe comme « complexe nucléaire » des névroses et des avancées effectuées, à travers le cas de l'Homme aux rats (1909), dans la compréhension de la névrose obsessionnelle (le thème de la toute-puissance des pensées, nous l'avons vu, y trouve également son origine) que découle l'attention que Freud porte désormais à la théorie et à la clinique de l'ambivalence (essentiellement sous la forme du complexe paternel).

Ainsi s'appuie-t-il tout au long de l'ouvrage sur l'idée que « dans la vie psychique du primitif, l'ambivalence joue un rôle infiniment plus grand que dans celle de l'homme civilisé de nos jours » - ce qui découle à l'évidence de l'analyse du phénomène du tabou - et sur la constatation corrélative que les névrosés « sont nés avec une constitution archaïque, représentant un reste atavique », expliquant l'intensité des phénomènes d'ambivalence dans leur psychologie.

Or, l'analyse de la névrose obsessionnelle a paru démonter « que la conscience morale naît probablement [...] sur le terrain de l'ambivalence affective », à travers le sentiment de culpabilité qui traduit le choc des tendances opposées à la conservation aimante de l'objet et à sa destruction haineuse.

Ainsi est-ce dans l'ambivalence envers le père et de son intégration que Freud est amené à situer l'origine de la culture, dans la phylogenèse (deuil du père originaire) et dans l'ontogenèse (complexe d’œdipe) - thèse qui ébauche la future théorie du surmoi et dont il s'inspirera pour l'analyse du phénomène mélancolique. « On retrouve dans le complexe d’œdipe les commencements à la fois de la religion, de la morale, de la société et de l'art, et cela en pleine conformité avec les données de la psychanalyse qui voit dans ce complexe le noyau de toutes les névroses. »

Mais par là Freud introduit un modèle tout différent de l'évolution psychique, celui-là même qu'évoque l'ultime conclusion de Totem et Tabou: « Au commencement était l'action. » Car si la répression des tendances hostiles primitives engendrent le procès de la civilisation, c'est une maîtrise de tendances fondamentales primaires à l'action qu'on doit considérer comme l'essence de ce phénomène.

Ainsi constate-t-il à propos des obsédés qu'il y a dans leurs tentations et pulsions une bonne part de réalité historique; dans leur enfance, ces hommes ne connaissaient que de mauvaises pulsions et, dans la mesure où le leur permettaient leurs ressources infantiles, ils ont plus d'une fois traduit ces pulsions en actes ». Ainsi, chez le primitif comme chez le névrosé, « la réalité psychique [...] a également coïncidé au début avec la réalité concrète ». Comme Freud l'écrivait à Abraham le 5 juillet 1907 : « La différence entre conscient et inconscient n'est pas encore constituée dans la première partie de l'enfance. L'enfant réagit comme par compulsion aux impulsions sexuelles. » On peut remarquer que le premier modèle métapsychologique freudien, celui de l’Esquisse et de la Traumdeutung, présentait au sujet du mode de fonctionnement psychique primitif (processus primaire) une sorte de double valence.

L'aboutissement en était à la fois l'hallucination et une décharge motrice impulsive. Nous assistons dans cette nouvelle phase à une bipartition du modèle primitif: un premier modèle, dominant de 1910 à 1920, est centré sur la notion d'autisme et le concept du narcissisme; le processus primaire s'y consume en modifications purement intérieures (hallucination, décharges viscérales), autoplastiques. Le deuxième, que nous venons d'examiner et qui reste au deuxième plan côte à côte avec le premier pour cette période, deviendra dominant à l'étape suivante, à partir de 1926 surtout; le processus primaire y signifie l'action, l'impulsion aveugle et irréfléchie.

Ainsi se dégage un des grands dilemmes de la pensée freudienne : au narcissisme primaire s'oppose une objectalité primaire que sous-entend l'action, à l'autisme primordial une impulsivité originaire plus conforme à la conceptualisation évolutionniste en psychologie. Est-ce l'image ou l'action (associationnisme ou évolutionnisme) qui marque les origines de l'esprit ?

Remarquons en tout cas au passage la structure conceptuelle du raisonnement freudien dans Totem et Tabou: en reprenant le thème de l'identité du primitif (phylogenèse) et du précoce (ontogenèse), Freud ne fait pas que réitérer le raisonnement évolutionniste déjà présent dans la Traumdeutung. Car il ne s'agit pas tant ici d'un niveau inférieur de fonctionnement de l'appareil mental (processus primaire) - et donc de l'identité de l'élémentaire au niveau des premières phases de l'évolution de l'espèce comme de l'individu (évolutionnisme type Spencer-Jackson) - que d'une identité fondamentale de l'originaire comme dimension vitale spécifique, liée aux particularités de l'espèce (darwinisme).

Ainsi la prévalence du narcissisme sexuel et de l'omnipotence de la pensée, l'identité du drame originaire vécu par l'homme primitif (meurtre du père de la horde) et l'enfant (Œdipe), la commune structuration de la morale et de la socialité chez l'un et l'autre, relèvent plus de la spécificité d'une histoire que de la logique d'une organisation. Freud n'en fait pas encore d'autre usage que celui d'une confirmation réciproque de la rationalité applicable aux champs respectifs examinés.

Mais un modèle apparaît là qui va infiltrer progressivement toute la théorie freudienne par le biais d'une nouvelle conception de l'évolution pulsionnelle : comme nous l'avons vu, la succession des stades libidinaux ne correspond déjà plus au terme de la période que nous examinons, à l'intégration de pièces élémentaires, mais à la répétition de séquences protohistoriques. C'est cependant à partir de 1920 que ce type de raisonnement deviendra le grand recours de la conceptualisation freudienne.


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