Narcissisme et personnalité
Narcissisme et toute puissance
(Paul Bercherie)
(2ème partie)
Dès le compte rendu du cas de l'Homme aux rats (1909), Freud avait noté le phénomène de la toute-puissance des pensées et remarqué « que, dans cette croyance, s'avère une bonne part de la mégalomanie infantile », sans y revenir plus en détail. Il va être conduit à développer ce thème dans la troisième partie de Totem et Tabou (1912-1913), maintenant justement que le concept de narcissisme permet d'en situer correctement la place.
L'ensemble de l'ouvrage, qui s'appuie sur les observations et les conceptions des anthropologues évolutionnistes, repose sur l'analogie de la vie psychique du primitif, de l'enfant, et des névrosés qui « sont nés avec une constitution archaïque, représentant un reste atavique ». Freud souligne en effet « la prédominance des tendances sexuelles sur les tendances sociales [qui] constitue le trait caractéristique de la névrose. [...] La nature asociale de la névrose découle de sa tendance originelle à fuir la réalité qui n'offre pas de satisfactions, pour se réfugier dans un monde imaginaire, plein de promesses alléchantes ».
Conformément aux conceptions des Formulations, la prépondérance du facteur sexuel signifie celle du fantasme et des aspects les plus archaïques de fonctionnement mental la psychanalyse peut ainsi intégrer les travaux de l'anthropologie évolutionniste.
Ainsi Freud va-t-il reprendre le concept d'animisme qu'avaient défini Tylor et Spencer en même temps que la théorie contienne (modifiée) des trois états : « L'humanité aurait, dans le cours des temps, connu successivement trois [...] systèmes intellectuels, trois grandes conceptions du monde : conception animiste (mythologique), conception religieuse et conception scientifique ».
« Il nous sera facile de suivre [...] l'évolution de la " toute-puissance des idées " à travers ces phases. Dans la phase animiste, c'est à lui-même que l'homme attribue la toute-puissance; dans la phase religieuse, il l'a cédée aux dieux, sans toutefois y renoncer sérieusement, car il s'est réservé le pouvoir d'influencer les dieux de façon à les faire agir conformément à ses désirs.
Dans la conception scientifique du monde, il n'y a plus de place pour la toute-puissance de l'homme, qui a reconnu sa petitesse et s'est résigné à la mort. » C'est d'ailleurs à l'intérieur de cette eschatologie du discours scientifique que Freud va désormais inscrire la place de la psychanalyse, développant à diverses reprises le thème du traumatisme narcissique que représente la découverte de l'inconscient, comme celui de la puissante résistance à la psychanalyse qui trouve là sa source: «L'homme reste, dans une certaine mesure, narcissique. »
Mais surtout la théorie de l'animisme (et de sa partie technique : la magie) permet dintéressants aperçus sur la psychopathologie: «La toute-puissance des idées, la prédominance accordée aux processus psychiques sur les faits de la vie réelle manifestent une efficacité illimitée dans la vie affective des névrosés. [...] Par cette attitude et par les superstitions qui dominent dans sa vie, il [le névrosé] montre combien il est proche du primitif qui s'imagine pouvoir transformer le monde extérieur uniquement par ses idées. »
Or, «rien ne paraît [...] plus naturel que de rattacher au narcissisme [...] le fait que nous avons découvert concernant [...] la valeur exagérée [...] que le primitif et le névrosé attribuent aux actions psychiques. Nous dirons que chez le primitif, la pensée est encore très fortement sexualisée. [...] Nous retrouvons, d'une part, dans la nature même du névrosé une bonne partie de cette attitude primitive; et, d'autre part, nous constatons que la régression sexuelle, qui s'est produite chez lui, a déterminé une nouvelle sexualisation de ses processus intellectuels ».
La nouvelle conception atteint ainsi son moment de synthèse : il y a identité entre ce que Freud dénomme désormais introversion de la libido, c'est-à-dire le détournement pathogène de la réalité vers le monde intérieur des fantasmes, et le caractère particulier de la pulsion sexuelle que constitue son lien conservé au narcissisme. « Les effets psychiques [de] la transformation libidinale de la pensée [...] consistent dans le narcissisme intellectuel et dans la toute-puissance des idées.
Névroses de transfert et névroses narcissiques apparaissent en même temps comme deux paliers successifs, deux degrés de profondeur du même processus pathogène - le détournement de la réalité vers le monde intérieur (narcissique) - qui centre la nouvelle psychopathologie freudienne, manifestant l'empreinte qu'elle a reçue de la rencontre avec Jung. Une nouvelle rationnalité est donc venue remplacer les conceptions mécanistes antérieures, tout en retrouvant l'unité conceptuelle de l'Esquisse, c'est-à-dire l'essence pathogène de la sexualité.
La difficulté conceptuelle signalée plus haut demeure : concevoir le devenir personnel dans son mouvement vital (réalité ou pensée) en termes d'évolution et de dissolution des pulsions entraîne bien des ambiguïtés et des flottements. Nous verrons qu'après l'échec de son effort pour reconstruire une métapsychologie, Freud devra finalement tenter la refonte complète de son système.