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Narcissisme et personnalité

Narcissisme et psychoses

(Paul Bercherie)

(1ère partie)

Au moment même où il publie les Formulations (1911), Freud s'efforce d'affiner sa théorie des psychoses, à la faveur de l'analyse du cas Schreber (parue également en 1911) sur lequel Jung encore avait appelé son attention. Il va y introduire le terme et la notion de narcissisme « Des investigations récentes ont attiré notre attention sur un stade par lequel passe la libido au cours de son évolution de l'auto-érotisme à l'amour objectal. On l'a appelé stade du narcissisme [...].

Ce stade consiste en ceci : l'individu en voie de développement rassemble en une unité ses pulsions sexuelles qui, jusqu’à, agissaient sur le mode auto-érotique, afin de conquérir un objet d'amour, et il se prend d'abord lui-même, il prend son propre corps, pour objet d'amour avant de passer au choix objectal d'une autre personne. [...] L'étape suivante conduit [...] au choix homosexuel de l'objet, puis, de là, à l'hétérosexualité. »

C'est le lien perçu entre l'homosexualité (choix d'objet narcissique) et la paranoïa qui permet à Freud de différencier ses conceptions : le cas Schreber en fournit une éclatante illustration, de même que l'analyse des différentes formules délirantes. Ainsi peut-il se rapprocher des idées de Bleuler : « L'étiologie sexuelle n'est justement pas du tout évidente dans la paranoïa; par contre, les traits saillants de la causation de celle-ci sont les humiliations, les rebuffades sociales, tout particulièrement chez l'homme.

Mais [...] le facteur vraiment actif dans ces blessures sociales est dû au rôle joué par les composantes homosexuelles de la vie affective. » En effet, « le stade du choix hétérosexuel d'objet une fois atteint, les aspirations homosexuelles [...] se combinent [...] avec certains éléments des pulsions du moi, afin de constituer ensemble, à titre de composantes "par étayage", les pulsions sociales ». La régression paranoïaque est alors «mesurée par le chemin que la libido doit parcourir pour revenir de l'homosexualité sublimée au narcissisme ».

Par contre, pour ce qui est de la démence précoce, « la régression ne se contente pas d'atteindre le stade du narcissisme [...], elle va jusqu' [...] au retour à l'auto-érotisme infantile. La fixation prédisposante doit, par suite, se trouver plus en arrière [...]. En outre, il n'est nullement probable que les impulsions homosexuelles jouent un rôle d'importance égale dans l'étiologie de la démence précoces).

Ainsi donc si le mécanisme initial des deux affections est encore identique (retrait de la libido objectale), la suite du processus diffère fortement, ainsi qu'en témoignent les différences dans le stade où a lieu la régression libidinale et dans les formes du processus de restitution (projection paranoïaque, hallucination « hystérique » schizophrénique). Reste qu'il s'agit d'un même groupe, comme en témoigne la fréquence des formes intermédiaires, tel le cas Schreber lui-même.

On peut remarquer à ce propos que la conception freudienne de la psychose intègre désormais en une unité psychopathologique les différents mécanismes mis à jour en 1894-1895 : rejet autistique de la réalité, projection, subjugation du moi constituent maintenant les phases d'un procès unitaire.

Avec l'introduction du concept de narcissisme, il s'agit donc de bien autre chose que « de décomposer en deux la première phase [du développement sexuel], celle de l'auto-érotisme ». Certes l'ancien concept de régression auto-érotique incluait la notion d'un moi surinvesti, mais il serait bien plus exact de dire que c'est par cette voie conceptuelle que la pensée freudienne s'intègre les phénomènes narcissiques, en les assimilant à un degré particulier du développement de la libido.

Ce qui n'est pas sans poser bien des problèmes : l'unification des puisions partielles rend difficilement compte de l'amour de soi. En témoigne l'ambiguïté du concept du moi comme objet pulsionnel, perceptible dans le glissement de (lui-même) à « son propre corps » dans la définition citée plus haut. La deuxième occurrence fait en effet plutôt penser à l'auto-érotisme proprement dit et tend à déboucher sur une définition comme celle de l'Introduction à la psychanalyse : « L'auto-érotisme fut l'activité sexuelle de la phase narcissique de la fixation de la libido » - ce qui précisément, en téléscopant les deux phases, fait bien apparaître la nature autre du narcissisme.

On pourrait certes soutenir que ce dernier correspond proprement à une «surestimation sexuelle du moi [...] que nous pouvons ainsi mettre en parallèle avec la surestimation de l'objet d'amour qui nous est déjà familière » - et ne fait donc qu'accompagner l'auto-érotisme, ce qui renvoie d'ailleurs encore à son altérité.

A quoi donc en effet rattacher ce phénomène particulier qui accompagne l'investissement pulsionnel (au sens sexuel) sans lui être réductible ? Là encore, dès son article « Pour introduire le narcissisme » (1914), Freud inversera la perspective : « Le plein amour d'objet [...] présente la surestimation sexuelle frappante qui a bien son origine dans le narcissisme originaire de l'enfant et répond donc à un transfert de ce narcissisme sur l'objet sexuel. »

Si donc le narcissisme est repéré à travers le schéma théorique de l'évolution de la libido, il le déborde suffisamment pour solliciter sans cesse une conceptualisation plus large. D'ailleurs, le moi n'est encore à proprement parler qu'une notion empirique à ce stade de la conceptualisation freudienne où le concept des « pulsions du moi » est chargé de rendre compte de l'essence véritable du phénomène (cf. les appréciations sur la notion de moi de Bleuler).

Ainsi le narcissisme apparaît-il finalement comme le « complément libidinal » (par étayage) des pulsions égoïstes, ce qui obscurcit encore un peu plus le statut du moi comme objet: comment subsumer sous une théorie de cet ordre l'aspect clinique des choses, tel qu'il peut apparaître dans une description de ce genre : « la personne se comporte comme si elle était amoureuse d'elle-même » ? Freud s'efforce d'autre part de distinguer alors le narcissisme de 1' « intérêt » comme manifestation des pulsions du moi, par exemple dans leur devenir respectif au cours des psychoses.

Il pense un instant « bien faire coïncider ce que nous appelons investissement libidinal [...] avec l'intérêt tout court », mais ne peut se résoudre à abandonner le dualisme pulsionnel, clé du conflit. Il ne pourra y consentir qu'après avoir réussi à doter la métapsychologie d'un concept du moi comme instance - ce qui justifie mieux sa qualité d'objet d'amour et d'une nouvelle dualité des pulsions, c'est-à-dire après 1920.

En attendant, la décision de reconnaître l'existence si précoce (originel dans la version de l'Introduction à la psychanalyse qui fait du narcissisme la première phase du développement libidinal) d'un choix d'objet infantile ouvre la voie à un remaniement de la théorie du développement libidinal. Les matériaux beaucoup plus importants dont Freud dispose à cette époque (en particulier l'analyse du Petit Hans publiée en 1909) permettent de saisir deux autres « organisations sexuelles infantiles » (et les fixations pathogènes correspondantes)

- le stade sadique-anal : « nous reconnaissons la nécessité d'admettre un stade [...] dans lequel les pulsions partielles sont déjà concentrées sur un choix d'objet, où déjà l'objet se confronte à la personne propre comme à une personne étrangère, mais dans lequel le primat des zones génitales n'est pas instauré, les pulsions partielles qui dominent cette organisation prégénitale de la vie sexuelle étant bien plutôt les pulsions érotico-anales et sadiques »

- dans le même article, Freud esquisse, à propos de la disposition hystérique, la description d'un stade phallique dont il ne développera la théorie que dix ans plus tard. Mais dès cette période, le complexe d’œdipe apparaît comme le complexe nucléaire des névroses ; or, il représente la dernière phase du développement libidinal infantile et c'est la masturbation phallique (pénienne ou clitoridienne) qui en est l'activité sexuelle privilégiée.

Ces « organisations sexuelles » infantiles présentent les mêmes caractères que le narcissisme (que Freud identifiera bientôt à l'organisation orale du développement libidinal) : si elles sont intégrées à la métapsychologie comme phase du développement de la libido, elles n'en recouvrent pas moins cliniquement quelque chose de beaucoup plus global qui résume l'ensemble de la vie psychique de l'enfant à un stade donné - activité sexuelle et choix d'objet certes, mais aussi mode du vécu existentiel, de l'organisation du moi comme de la relation objectale.

De là peut-être le passage à la notion plus large de stade dans la terminologie ultérieure. Leur différenciation correspond en tout cas sans nul doute à un pas de plus dans l'orientation de la pensée freudienne dans une direction globaliste. Mais, de toutes façons, ce qu'Abraham appellera 1' « histoire du développement de la libido» (cf. l'article de 1924, K. Abraham, « Esquisse d'une histoire du développement de la libido basée sur la psychanalyse des troubles mentaux », ne recouvre désormais plus l'organisation d'une hiérarchie fonctionnelle à partir d'un état d'anarchie polymorphe - conception jacksonienne de l'édition de 1905 des Trois essais.

A la place apparaît proprement une histoire, succession d'étapes ayant chacune leur cohérence propre, de strates de vécu dont Freud trouvera bientôt le modèle dans les étapes phylogénétiques du développement de l'espèce (cf. l'extension de cette idée dans le Thalassa de S. Ferenczi). Bref, comme pour Totem et Tabou que nous allons maintenant analyser, la référence darwinienne est le premier support théorique de la nouvelle optique.


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