Narcissisme et personnalité
Les sources : Janet et l'école de Zurich
(Paul Bercherie)
Autour de l'année 1909, une très profonde mutation interne travaille la pensée freudienne : elle s'épanouira ensuite dans les textes des années 1911-1917 qui culminent en une grande tentative de synthèse, avec la Métapsychologie et les leçons d'Introduction à la psychanalyse. La première trace de la nouvelle orientation se trouve dans la cinquième des conférences Freud délivre en septembre 1909 à la Clark University lors de son voyage aux U.S.A. en compagnie de Jung.
Il y remarque « que les hommes tombent malades quand, par suite d'obstacles extérieurs ou d'une adaptation insuffisante, la satisfaction de leurs besoins érotiques leur est refusée dans la réalité. Nous voyons alors qu'ils se réfugient dans la maladie, afin de pouvoir grâce à elle, obtenir les plaisirs que la vie leur refuse ».
C'est qu'en effet « nous entretenons au-dedans de nous toute une vie de fantaisie qui, en réalisant nos désirs, compense les insuffisances de l'existence véritable. L'homme énergique et qui réussit, c'est celui qui parvient à transmuer en réalités les fantaisies du désir. Quand cette transmutation échoue par la faute des circonstances extérieures et de la faiblesse de l'individu, celui-ci se détourne du réel ; il se retire dans l'univers plus heureux de son rêve en cas de maladie il en transforme le contenu en symptômes ».
Ce thème nouveau, celui de la polarité d'une adaptation au réel conçue comme une tension dans l'action (« alloplastie », dira Freud plus tard) et d'un refuge pathogène dans le monde intérieur des rêveries fantasmatiques omnipotentes « autoplastie », nous allons le trouver intimement lié à l'introduction de la notion de narcissisme et à une nouvelle analyse de la structure et du fonctionnement de l'appareil mental. Non que le problème du fantasme soit chez Freud une nouveauté, loin de là : depuis l'abandon de la théorie de la séduction, le fantasme se hissait toujours plus au premier plan de l'exploration psychanalytique comme incarnation privilégiée (représentant psychique) de la pulsion et matrice du symptôme.
Mais jusqu'ici le fantasme était conçu comme une sorte de maillon intermédiaire entre la tension somatique pulsionnelle et la décharge dans l'action adéquate ; projet d'action, souvenir d'expérience satisfaisante passée, il peut certes aussi représenter une sorte de satisfaction substitutive de la pulsion quand lui est refusée une issue plus adéquate (rôle du « rêve diurne » que Freud considère comme une des matrices du fantasme). Mais en aucun cas jusqu'ici, le fantasme n'était conçu comme un des versants de l'activité psychique dans sa médiation entre la pulsion et la réalité.
Cette nouvelle orientation du regard freudien a sa source dans les contacts qu'en 1909, depuis à peine plus de deux ans, il entretient avec l'école de Zurich, c'est-à-dire essentiellement avec Jung et aussi accessoirement avec Bleuler et Abraham. Tout au long de la riche correspondance que Freud entretient avec Jung, la seule où l'on retrouve le souffle et le niveau des échanges avec Fliess, un terrain principal de discussion paraît être le lieu où s'est forgée la mutation : le problème des psychoses.
Le débat porte d'abord sur l'autonomie nosographique de la démence précoce (schizophrénie) par rapport à la paranoïa. La position de Freud est d'emblée extrêmement construite : elle correspond déjà pour l'essentiel à l'analyse qu'il développera au sujet du Président Schreber, à un élément près.
Son idée de base est qu'il s'agit fondamentalement d'une seule entité d'un seul processus pathologique, dont la version complète, canonique, est la paranoïa (au sens prékraepelinien) : « La paranoïa reste le concept théorique, démence précoce semble être en effet un terme essentiellement clinique. »
Freud expose la manière dont il se représente l'ensemble de ce processus complexe, dans une lettre du 21 avril 1907, accompagnant un manuscrit sur cette question rédigé au même moment, et dans la lettre suivante du 23 mai. Dans ce manuscrit d'avril 1907, Freud établit que dans la paranoïa, à la suite du conflit, «la libido est retirée à l'objet. [...] L'hostilité envers l'objet qui se manifeste dans la paranoïa [...] est la perception endogène du désinvestissement libidinal. [...]
L'investissement retiré à l'objet est retourné dans le moi, c'est-à-dire est devenu auto-érotique. Ainsi le moi paranoïde est-il surinvesti égoïste, mégalomane . Tel est le premier temps, celui du refoulement : « La libido quitte la représentation d'objet, laquelle, par là précisément dénuée de l'investissement qui la désignait comme intérieure, peut être traitée comme une perception et projetée vers l'extérieur [où] elle peut être accueillie froidement pendant un moment."
A partir de ce point de départ commun, «on peut alors construire trois cas :
« 1) le refoulement... réussit définitivement, c'est alors [...] la démence précoce. [...] La représentation d'objet projetée n'apparaît peut-être que passagèrement dans l' « idée délirante », la libido s'épuise définitivement en auto-érotisme, la psyché s'appauvrit [...] ;
« 2) ou bien, lors du retour de la libido (échec de la projection), une partie seulement est dirigée vers l'auto-érotisme, une autre recherche à nouveau l'objet, qui doit à présent être trouvé à l'extrémité perceptive, et qui est traité comme une perception. Mors l'idée délirante devient plus pressante, la contradiction contre elle toujours plus violente, et tout le combat de défense est livré une nouvelle fois, comme rejet de la réalité [...] jusqu'à ce que finalement la libido nouvellement arrivante soit quand même jetée sur l'auto-érotique, ou qu'une partie en soit durablement fixée dans le délire. [...] C'est là la démence précoce chez le paranoïde, le cas certainement le plus impur et le plus fréquent;
« 3) ou bien le refoulement échoue complètement. [...] La libido nouvellement arrivante gagne l'objet désormais devenu perception, produit des idées délirantes extrêmement fortes, la libido se change en croyance, la transformation secondaire du moi se déclenche, cela donne la paranoïa pure ».
Nous retrouvons dans cette dernière forme les premières analyses de Freud, mais désormais, pour la paranoïa « le mécanisme ne devient [...] explicable qu'au moyen de cette série allant jusqu'à la démence précoce complète », c'est-à-dire à travers le concept de détachement de la libido et donc la référence à une régression auto-érotique. C'est là d'ailleurs, il faut le préciser, une idée déjà ancienne de Freud qui en parlait à Fliess dans sa lettre du 9 décembre 1899 : « J'ai été amené à considérer la paranoïa comme la poussée d'un courant auto-érotique.» Dès 1907, il communique donc cette analyse à Jung, en même temps qu'à Abraham qui l'adoptera et, pour ce qui est de la démence précoce, la publiera en 1908 dans son article sur « Les différences psychosexuelles entre l'hystérie et la démence précoce».
Quant à Jung, il y oppose un certain nombre d'arguments qui manifestent une position assez différente sur l'ensemble du problème, traduisant là certes ce que Freud comprend immédiatement sans doute à juste titre comme l'influence rivale de son « chef » Bleuler, mais aussi probablement celle d'un matériel clinique spécifique, celui des grandes psychoses asilaires.
Bleuler est en effet en complet accord avec Kraepelin pour distinguer du groupe de la démence précoce-schizophrénie une paranoïa restreinte, regroupant les psychoses délirantes chroniques non hallucinatoires dont le développement, non dissociatif, se déroule « avec une conservation complète de la clarté et de l'ordre dans la pensée, le vouloir et l'action ». Dans son ouvrage de 1906, Bleuler comprend alors la paranoïa comme la systématisation d'une réaction affective de certains prédisposés à des situations vitales qui déçoivent leurs attentes, les humilient, et auxquelles le délire vient apporter un démenti direct (délire de grandeur) ou indirect - en rapportant l'échec du sujet à la malveillance de son environnement (délire de persécution).
Bref, une réaction d'affirmation de soi qui manifeste la protestation d'un moi vigoureux et hypersensible; d'où les affirmations de Bleuler suivant lesquelles les complexes sexuels ne joueraient qu'un faible rôle dans la pathogénie de la paranoïa vraie, le « complexe du moi » (ou complexe personnel) ayant ici la place principale. Freud accueillera d'abord mal ce type d'analyse : « Je ne sais que faire de la "personnalité", aussi peu que du "moi" bleulérien.[...] Je pense que ce sont des concepts de psychologie de surface. » De même écrit-il à Abraham peu après « "Personnalité" », de la même manière que le concept du moi de votre chef [Bleuler], est une expression peu déterminée, qui appartient à la psychologie de surface, et qui, pour la compréhension des processus réels, pour la métapsychologie donc, ne fournit rien de particulier. »
Quant à la démence précoce, c'est la notion que Bleuler dénommera un peu plus tard autisme qui est au centre des préoccupations de Jung dont la position s'élabore lentement sous les yeux même de Freud. Dès l'abord, il reçoit la notion d'auto-érotisme en lui donnant une signification très particulière : « Quand vous dites que la libido se retire de l'objet, vous voulez sans doute dire qu'elle se retire de l'objet réel pour des raisons normales de refoulement (obstacles, impossibilité évidente de l'accomplissement, etc.) et qu'elle se tourne vers un démarquage fantasmatique du réel, avec lequel elle commence son jeu auto-érotique classique. »
C'est donc dans une polarité entre la réalité et le fantasme que Jung tente de situer le concept freudien «L'auto-érotisme comme surcompensation des conflits de réalité est dans une grande mesure téléologique. [...] Les psychoses [...] doivent sans doute être comprises comme des isolements protecteurs qui ont échoué, ou plutôt qui se sont développés outre mesure. [...] Les malades ne s'efforcent pas [...] de tenter par des raccords à la réalité, le saut dans des rapports nouveaux adéquats. [...] La paranoïa cherche des solutions intérieures [au conflit].» D'où l'analyse qu'il propose du mécanisme pathogène : « Le détachement et la rétroformation de la libido en des formes auto-érotiques ont probablement une très bonne raison dans l'affirmation de soi, dans l'auto-conservation psychologique de l'individu. »
C'est l'idée de la « fuite dans la maladie » et on peut voir Jung étendre l'analyse bleulérienne à l'ensemble des deux grandes psychoses. C'est pourquoi il ne répugne pas à accepter la synthèse freudienne. Au reste la conception qu'il élabore ainsi lui paraît-elle avoir une portée plus générale puisqu'avec des issues variables, elle s'applique finalement à l'ensemble des processus névrotiques. Cependant « l'hystérie, à côté du refoulement, fait toujours de nouvelles tentatives de raccords à la réalité, [de] rapports nouveaux adéquats ». Jung sera donc amené à opposer les « névroses de transfert » et les « névroses d'introversion » (psychoses) suivant ce qui lui paraît être l'issue ultérieure de la maladie.
Il est intéressant de situer l'origine des conceptions de Jung. Chaque fois qu'il évoque le déficit mental qui accompagne la fuite auto-érotique dans la maladie (ce qu'il va bientôt baptiser introversion de la libido), il emploie en français le terme d' « abaissement du niveau mental » emprunté à la théorie de la psychasthénie de Pierre Janet. Au reste explicite-t-il lui-même clairement la filiation conceptuelle : « psychasthénie = introversion de la libido = démence précoce ».
Comme nous l'avons déjà vu au sujet de l'hystérie, Janet considère les névroses comme l'effet d'un abaissement de la tension psychologique qui rend le sujet incapable d'exercer la fonction du réel, l'activité psychologique exigeant le plus de tension mentale (action volontaire adaptée) et le livre au règne des automatismes - les rêveries d'auto-satisfaction en constituant l'un des aspects, de même que les symptômes des névroses.
L'école de Zurich connaît bien Janet Bleuler lui empruntera le cadre conceptuel de sa théorie de la schizophrénie, Jung a été Suivre ses cours à Paris pendant l'hiver 1902-1903. Il finira d'ailleurs par s'aligner sur des positions homologues, « considérant comme fondement constitutionnel des névroses le mauvais rapport entre libido et [...] affirmation de soi », traduction « adlérisante » de la théorie de Janet, puisque les névroses sont des cas « de surinvestissement de soi, soit de faiblesse dans l'adaptation, ces deux choses allant toujours ensemble ». Ainsi affirmera-t-il finalement à Freud que « a suppression de la fonction de réalité dans la dementia praecox ne se laisse pas réduire au refoulement de la libido », puisque ce dernier en serait au contraire l'effet.
Freud va d'abord réagir négativement aux idées que lui communique Jung la libido « n'est pas auto-érotique aussi longtemps qu'elle a un objet, que ce soit un objet réel ou un objet fantasmatique », lui répond-il. Mais progressivement, il va manifester pour la conception jungienne un intérêt grandissant: « vos observations [...] ont trouvé une résonance en moi »; « vos points de vue [...] sont certainement justes mais pas pour la paranoïa seule. Ils concernent sans doute toutes les névroses et psychoses ».
En même temps, il maintient le gros de son analyse et s'inquiète de l'évolution de Jung: « La psychologie d'Adler ne voit jamais que le refoulant et décrit en conséquence [I'] attitude du moi à l'égard de la libido comme la condition fondamentale de la névrose. Je vous trouve à présent sur le même chemin, presque avec le même mot. C'est-à-dire : vous aussi êtes en danger, à cause du moi que je n'ai pas suffisamment étudié, de faire tort à la libido à laquelle j'ai rendu hommage. » Aussi Freud va-t-il désormais tenter de combler cette « insuffisance » en doublant la psychologie des profondeurs qu'était essentiellement jusque-là la psychanalyse d'une psychologie du moi à laquelle il va désormais surtout consacrer ses efforts.
Le premier texte capital dans ce sens, les Formulations sur tes deux principes du fonctionnement mental, paraît en 1911 ; il l'annonce ainsi à Jung: «Ne vous étonnez pas à présent si vous retrouvez une partie des exposés de vos écrits dans un essai de moi [...] et ne m'appelez pas plagiaire pour cela, bien qu'il y ait quelque tentation à le faire. »
C'est donc à travers le « plagiat » (l'intégration serait un terme plus exact) d'une conception de Janet via Jung que Freud entame la révision du modèle atomistique et « machinique » du psychisme qui structurait jusquà sa pensée. Ainsi sera-t-il amené à combler cette lacune initiale de son regard sur laque]le j'ai insiste a plusieurs reprises : l'absence d'une perception de l'aspect de personnalité dans la structure subjective.
Incidences sur la théorie des névroses et de la cure
A. - Les deux régimes du fonctionnement mental
Dès les premières lignes des Formulations (l'article paraît en 1911), Freud situe le nouveau thème et sa filiation : « Nous avons remarqué depuis longtemps que toute névrose a pour conséquence, et aussi vraisemblablement pour tendance, de rejeter le malade hors de la vie réelle, de le rendre étranger à la réalité. Un tel état de fait ne pouvait pas échapper à l'attention de Pierre Janet ; il parlait d'une perte "de la fonction du réel" comme d'un caractère particulier des névroses, mais sans découvrir le rapport de ce trouble avec les conditions fondamentales de la névrose.
L'introduction du processus de refoulement dans la genèse de la névrose nous a permis de prendre connaissance de ce rapport. Le névrosé se détourne de la réalité parce qu'il la trouve - dans sa totalité ou par parties - insupportable. [...] Il en résulte pour nous la tâche de faire des recherches sur le développement de la relation du névrosé et de l'homme en général avec la réalité et d'inclure ainsi la signification psychologique du monde extérieur réel dans l'assemblage de notre doctrine. »
Freud, on le voit, a bel et bien intégré le point de vue jungien : il ressent désormais comme une urgence d'en construire la théorie. Il va tenter de le faire à partir des matériaux dont il dispose déjà, reprenant l'opposition génétique des systèmes inconscient - processus primaire-principe de plaisir et préconscient-conscient - processus secondaire-principe de réalité.
Mais une nuance importante apparaît en ce qui concerne la décharge motrice, lors de son passage sous le régime du principe de réalité : « Pendant la domination du principe de plaisir, la décharge motrice avait servi à alléger l'appareil psychique de surcroîts d'excitation et s'était conformée à cette tâche par des innervations envoyées dans l'intérieur du corps (mimique, manifestations des affects) ; elle reçut à ce moment une nouvelle fonction, en servant à la transformation adéquate de la réalité. Elle se changea en action. »
Dans le modèle réflexologique qu'utilisait Freud jusqu'ici, le processus primaire se traduisait par une hallucination de l'objet (satisfaisant ou nuisible) suivi de l'action spécifique, inadéquate en l'occurrence du fait de la non-présence réelle de son objet. C'est donc un processus très différent qui est ici décrit : le fonctionnement primaire se consume en décharges énergétiques internes, ce qui est, un temps, possible au nourrisson pourvu que « l'on ajoute seulement les soins de la mère ».
Deux régimes de fonctionnement se succèdent donc désormais dans l'optique freudienne : le premier, autistique (Freud renvoie ici au terme de Bleuler), ne tient pas compte de la réalité et vit dans une autarcie qui ne se comprend que si l'on tient compte de l'environnement (modèle du nourrisson, de luf d'oiseau) ; le second, où se fait péniblement l'apprentissage de l'action, en tant qu'elle vise à une transformation appropriée de la réalité.
Elle ne consiste donc plus en un montage réflexe (« action spécifique ») dont le système secondaire contrôlerait la gâchette, mais en une activité inventive, nécessitant une connaissance correcte de la réalité et une tension mentale coûteuse. On comprend alors la nostalgie du fonctionnement primaire : « Une tendance générale de notre appareil psychique [...] semble s'exprimer dans la ténacité avec laquelle l'homme reste attaché aux sources de plaisir qui sont à sa disposition, et dans sa difficulté à y renoncer.
Avec l'installation du principe de réalité, une certaine espèce d'activité de pensée fut scindée du reste ; gardant sa liberté à l'égard de l'épreuve de réalité, elle resta soumise au seul principe de plaisir. C'est là l'activité fantasmatique, qui commence à se manifester déjà dans les jeux des enfants et qui plus tard, continuée sous forme de rêverie diurne, renonce à s'appuyer sur des objets réels. »
Le glissement est ici essentiel à saisir : nous n'avons plus affaire à deux régimes du fonctionnement d'un appareil qu'une longue évolution biologique a adapté à sa fonction, mais à deux modes hiérarchisés de l'activité vitale d'un être, à la fois organisme et sujet, qui fait le dur apprentissage de ladaptation au réel, conservant la nostalgie de l'autarcie illusoire de sa vie « préhistorique ».
Certes, le vocabulaire reste globalement le même, mais le modèle a subi là une correction si capitale qu'il ne pourra plus désormais remplir la même fonction et que, de retouches en compléments, il ne pourra qu'évoluer vers une refonte complète. Freud a cette fois totalement intégré la pensée évolutionniste et évolue à grands pas vers une conceptualisation de type globaliste.
Les deux grandes étapes du développement mental ainsi dégagées jettent sur le déroulement des processus pathologiques un jour particulier. Depuis à peu près la même époque, Freud oppose dans ses analyses deux groupes pulsionnels: « Les oppositions entre les représentations ne sont que l'expression des combats entre les différentes pulsions. L'indéniable opposition entre les pulsions qui servent la sexualité, l'obtention du plaisir sexuel, et les autres qui ont pour but l'autoconservation de l'individu, les pulsions du moi, est d'une importance toute particulière pour notre tentative d'explication. »
Or, « la relève du principe de plaisir par le principe de réalité [...] ne s'accomplit pas d'un seul coup, ni en même temps sur toute la ligne. En effet, pendant que ce développement progresse dans les pulsions du moi, les pulsions sexuelles s'en séparent d'une manière très importante. Les pulsions sexuelles se comportent d'abord de façon auto-érotique [...] et ne tombent donc pas dans la situation de frustration qui a contraint à l'institution du principe de réalité.
Plus tard, quand commence pour elles le processus de trouvaille de l'objet, ce dernier rencontre bientôt une longue interruption du fait de la période de latence [...]. Ces deux moments (auto-érotisme et période de latence) ont comme conséquence que la pulsion sexuelle est suspendue dans son développement psychique et reste beaucoup plus longtemps sous la domination du principe de plaisir [...].
Par suite de ces circonstances se constitue un rapport étroit entre la pulsion sexuelle et l'activité fantasmatique d'une part, entre les pulsions du moi et les activités de conscience d'autre part. [...] Une part essentielle de la disposition psychique à la névrose est ainsi constituée par l'éducation retardée de la pulsion sexuelle à la considération de la réalité [...] »
Ce sont donc bien toujours les particularités du développement psychosexuel qui rendent compte de la psychopathologie, mais à travers une analyse qui privilégie la tendance autistique et désadaptée de la pulsion sexuelle, son affinité pour la satisfaction auto-érotique et fantasmatique, sa parenté avec le système inconscient et ses dépendances. « Ce rapport nous frappe par son caractère très intime [...] même si ces considérations tirées de la psychologie génétique permettent de le reconnaître comme secondaire. »
Freud retrouve ici quelque chose de la synthèse de l'Esquisse, du lien entre l'inconscient et la sexualité : « Le refoulement demeure tout-puissant dans le domaine de l'activité fantasmatique [...] C'est là le point faible de notre organisation psychique, et il peut être utilisé pour ramener sous la domination du principe de plaisir des processus de pensée déjà devenus conformes à la raison. »
Mais désormais le processus de régression fonctionnelle peut porter aussi bien sur la libido que sur les pulsions du moi : le moi qui a « effectué sa transformation d'un moi-plaisir en moi-réalité » retrouverait ainsi un mode de fonctionnement de type primaire (cf. le cas d'amentia des « Psychonévroses de défense », modèle extrême de ce processus). Nous allons voir l'utilité de ce point de vue pour l'ensemble du problème des névroses et, en particulier, pour la pathologie narcissique.
Freud va d'autre part tirer de cette vision des deux séquences évolutives parallèles du moi et de la sexualité une nouvelle hypothèse sur le problème du choix de la névrose: chaque étape de ce procès, chaque décalage dans la synchronisation des deux séries fournit le germe (fixation) d'une disposition névrotique dont la forme dépend du moment de l'impact pathogène.
B-Types d'entrée dans la névrose
Dès 1912, Freud commence à tirer de sa nouvelle optique de féconds aperçus sur la pathologie et la thérapeutique des névroses. Ainsi dans un petit article « Sur les types d'entrée dans la névrose», il se penche une nouvelle fois sur les modalités du conflit pathogène, distinguant quatre types (d'ailleurs toujours présents à quelque degré dans chaque cas concret) :
- pour le premier, qui correspond à ses conceptions antérieures, « la possibilité de devenir malade ne commence qu'avec l'abstinence. [...] La frustration a un effet pathogène en ce qu'elle endigue la libido. [...] Il n existe [alors] que deux possibilités pour se maintenir en bonne santé [...] la première consiste à convertir la tension psychique en énergie active qui reste dirigée vers le monde extérieur et qui force finalement celui-ci à accorder une satisfaction réelle de la libido; la seconde est de [...] sublimer la libido endiguée ».
Si ces deux voies sont impraticables ou insuffisantes, « on rencontre le danger que la libido devienne introvertie. Elle se détourne de la réalité qui a perdu sa valeur de par le refus qu'elle oppose à l'individu, elle se tourne vers la vie fantasmatique ». C'est sur cette voie qu'elle rejoint le matériel infantile, déclenchant « un conflit [...] inévitable [avec] l'autre partie de la personnalité qui est restée en relation avec la réalité. [...] Conflit résolu par des formations de symptôme et [...] une maladie manifeste »;
- dans le second type, « l'individu [...] tombe malade dans sa tentative [...] pour remplir l'exigence de la réalité. [...] Le conflit est d'emblée présent entre l'effort pour demeurer tel qu'on est et l'effort pour se modifier en fonction [...] des nouvelles exigences de la réalité ». Dans ce type de cas donc, la disposition par fixation domine et fait que « la modification que visent les malades [et qui] a régulièrement valeur d'un progrès dans le sens de la vie réelle, [...] ils ne peuvent [1a] réaliser qu'imparfaitement, voire pas du tout »;
le troisième type est une exagération du second, c'est 1' « inhibition de développement [...]. La libido n'a jamais abandonné les fixations infantiles, l'exigence de la réalité ne se présente pas brusquement d'un seul coup à un individu totalement ou partiellement mature, elle est apportée par le simple fait du vieillissement, puisqu'il va de soi qu'elle se modifie continuellement avec l'âge de l'individu. Le conflit s'efface ici devant l'insuffisance » (cf. Janet) bien qu'un facteur progressiste soit en fait présent, alimentant le conflit;
- le quatrième correspond au facteur purement quantitatif: l'individu tombe malade sans que rien n'ait changé dans le monde extérieur. Une augmentation endogène (puberté, ménopause par exemple) de la production libidinale a en quelque sorte « déstabilisé » son équilibre interne, agissant comme une frustration (ici relative) du premier type.
Remarquons que la nouvelle conception a permis une intégration harmonieuse de l'ancienne, tout en offrant un gain notable : le second et surtout le troisième type correspondent, comme pathologie « de la personnalité », à ce que Freud appelait antérieurement « dégénérescence névropathique ». Ce type de problème, s'il reste essentiellement conçu en terme de disposition constitutionnelle interne, n'entre pas moins là sous le jour d'une véritable compréhension psychanalytique. Le changement d'optique permet ainsi de localiser conceptuellement l'élément fondamental de la pathologie, à un niveau que la théorie du développement de la libido (au sens restreint des Trois essais) ne permettait pas d'atteindre et que la référence au narcissisme éclaire enfin.
C- Résistance et transfert dans la cure analytique
Bien évidemment, la nouvelle optique modifie également l'abord théorique comme la conception concrète de la cure et de son déroulement. L'accent porte désormais sur la résistance au processus analytique et sur le rôle du transfert : « Nous avons depuis longtemps cessé de croire [...] que le malade souffrait d'une sorte d'ignorance et que si l'on venait à dissiper cette dernière [...], sa guérison serait certaine. Or [...] cette ignorance a son fondement dans les résistances intérieures qui l'ont d'abord provoquée et qui continuent à la maintenir. [...] En révélant aux malades leur inconscient, on provoque toujours chez eux une recrudescence de leurs conflits et une aggravation de leurs symptômes.
[...] La psychanalyse [...] prescrit de ne les [ces révélations] faire qu'une fois deux conditions remplies :
1)grâce à un travail préparatoire, les matériaux refoulés doivent se trouver très rapprochés des pensées du patient ;
2) l'attachement du patient au médecin (transfert) doit être assez fort pour que ce lien sentimental lui interdise une nouvelle fuite. »
C'est donc vers la théorie du transfert, désormais axe essentiel de la cure, que Freud va maintenant se tourner. Ainsi va-t-il diviser les manifestations transférentielles en deux groupes : « Tout individu auquel la réalité n'apporte pas la satisfaction entière de son besoin d'amour se tourne inévitablement, avec un certain espoir libidinal, vers tout nouveau personnage qui entre dans sa vie et il est dès lors plus que probable que les deux parts de sa libido, celle qui est capable d'accéder au conscient et celle qui demeure inconsciente, vont jouer leur rôle dans cette attitude. »
C'est la deuxième part qui constitue bien sûr tout le problème du transfert dans la cure. Par « ce que Jung a excellemment appelé l'introversion de la libido [...]. La libido s'est engagée [...] dans la voie de la régression et a réactivé les imaginations infantiles. Le traitement analytique suit la libido sur ce chemin et tente de la rendre à nouveau accessible au conscient pour finalement la mettre au service de la réalité ».
Mais cette démarche se heurte à la résistance de l'ensemble des forces qui ont provoqué la régression non seulement des forces refoulantes, mais tout aussi bien de la libido introvertie pour laquelle « l'attirance de la réalité est devenue moindre ». « C'est ici que surgit le transfert [qui] se manifeste sous la forme d'une résistance, d'un arrêt des associations, par exemple. [...] l'idée de transfert est parvenue, de préférence à toutes les autres associations possibles, à se glisser jusqu'au conscient justement parce qu'elle satisfait la résistance. »
En effet, « dès que l'analysé est la proie d'une intense résistance de transfert, il se voit rejeté de la réalité en ce qui concerne ses relations avec le médecin et s'arroge le droit d'enfreindre la règle fondamentale ». « Les réactions provoquées mettent en lumière certains caractères des processus inconscients [...]. Les émois inconscients tendent à échapper à la remémoration voulue par le traitement, mais cherchent à se reproduire suivant le mépris du temps et la faculté d'hallucination propres à l'inconscient [avec] un caractère d'actualité et de réalité [et] sans tenir compte de la situation réelle. »
Les éléments transférentiels en cause, émanant des complexes refoulés, sont de deux sortes : « un transfert négatif ou un bien transfert positif composé d'éléments érotiques refoulés. Lorsque nous "liquidons " le transfert en le rendant conscient, nous écartons simplement de la personne du médecin ces deux composantes de la relation affective; l'élément inattaquable, capable de devenir conscient, demeure et devient, pour la psychanalyse, ce qu'il est pour toutes les autres méthodes thérapeutiques : le facteur du succès ».
Une image très différente de la cure se dessine ainsi, prenant la relève du vieux modèle cathartique : la relation thérapeutique y occupe enfin le rôle central. Si, d'autre part, la résistance et la répétition y jouent désormais un rôle majeur, c'est le fait de la nouvelle conception de la névrose la fuite hors de la réalité dans la maladie représente une attitude que le patient ne pourra surmonter que dans des conditions particulières et après bien des efforts. Le transfert est le lieu même de ce procès puisque « lautomatisme de répétition [...] a remplacé la compulsion au souvenir » dans la vie entière du malade, le transfert n'en représentant qu'une forme particulière liée aux conditions de la cure et à la résistance.
« C'est dans le maniement du transfert qu'on trouve le principal moyen d'enrayer l'automatisme de répétition et de le transformer en une raison de se souvenir. Nous rendons cette compulsion anodine, voire même utile, en limitant ses droits, en ne la laissant subsister que dans un domaine circonscrit. Nous lui permettons l'accès du transfert, cette sorte d'arène où il lui sera permis de se manifester dans une liberté quasi totale [...]. Le transfert crée de la sorte un domaine intermédiaire entre la maladie et la vie réelle, domaine à travers lequel s'effectue le passage de l'une à l'autre. »
Ainsi la névrose de transfert, prenant la relève des symptômes, permet-elle de passer « aux pulsions sauvages les rênes du transfert » et d'amener progressivement à la conscience et à la réalité les résistances puis le matériel refoulé, à travers une patiente « perlaboration ». L'attachement transférentiel est à la fois le meilleur outil de l'analyste, le levier par lequel il tracte le patient hors de la névrose et le lieu où se mettent en actes (et à jour) les forces qui ont été en jeu dans le processus pathologique.
« Le nom de psychanalyse ne s'applique qu'aux procédés où l'intensité du transfert est utilisé contre les résistances. C'est alors seulement que l'état morbide ne peut plus exister, même lorsque le transfert est liquidé, comme du reste sa fonction l'exige. » Ainsi la psychanalyse utilise-t-elle le même moyen que les autres procédés thérapeutiques, la suggestion - c'est-à-dire la puissance du transfert (positif) - mais dans un but tout différent : c'est ce qui fait son efficacité. « Avec la psychanalyse, nous travaillons sur le transfert lui-même, nous écartons tout ce qui s'oppose à lui, nous dirigeons vers nous l'instrument à l'aide duquel nous voulons agir. Nous acquérons ainsi la possibilité de tirer un tout autre profit de la force de la suggestion qui devient docile entre nos mains.»
A ce titre, Freud peut insister comme par le passé sur « l'influence éducative» de l'analyse: « Le médecin vient en aide [au malade] par le recours à la suggestion agissant dans le sens de son éducation. Aussi a-t-on dit avec raison que le traitement psychanalytique est une sorte de post-éducation. » Si en effet la nouvelle édition du conflit pathogène que procure le transfert a une chance de déboucher sur une issue plus favorable que par le passé, c'est « à la faveur de la modification du moi qui s'accomplit sous l'influence de la suggestion médicale.
Grâce au travail d'interprétation qui transforme l'inconscient en conscient, le moi sagrandit aux dépens de celui-là; sous l'influence des conseils qu'il reçoit, il devient plus conciliant à l'égard de la libido. » En contraste apparaissent les causes possibles d'insuccès partiel ou total : « insuffisante mobilité de la libido qui ne se laisse pas facilement détacher des objets sur lesquels elle est fixée, [...] rigidité du narcissisme qui n'admet le transfert d'un objet à l'autre que dans certaines limites. »
Le même facteur négatif apparaît ici qui trouve dans le narcissisme et la pesanteur de l'introversion son point focal; Freud sera ainsi amené à reprendre l'opposition jungienne des névroses de transfert et des névroses narcissiques (il préfère cette dénomination à celle, trop générale, de névroses d'introversion) qui, du fait de leur structure, constituent la limite des possibilités de la cure analytique (transfert absent ou inutilisable). C'est donc ici que nous rejoignons le thème du narcissisme dont Freud élaborait en même temps la théorie.