Le champ clinique des phénomènes inconscients : Lhystérie 1886-1893
(Paul Bercherie)
(6ème partie)
C. La défense et les débuts de l'originalité freudienne
Tous les travaux que va publier Freud dans ce champ en ces années 1892-1893 font référence à la « Communication préliminaire » dont ils démarquent fidèlement les conceptions. Un seul texte va nous arrêter ici exactement contemporain de la publication de cette dernière, il énonce des considérations assez originales bien que connexes. Mais surtout il illustre parfaitement la configuration originaire ou sinscrit la naissance de la psychanalyse : les considérations cliniques y sont en tout point semblables aux idées de Janet, seule l'interprétation générale, doctrinale diffère et oriente justement sur une autre piste.
Il s'agit d' « Un cas de guérison par l'hypnose, avec des remarques sur l'origine des symptômes hystériques par « contre-volonté » : ce sont précisément ces remarques qui vont nous occuper. Le point de départ de l'article est un cas d'inhibition hystérique de l'allaitement dont le traitement fut purement suggestif, mais Freud en fait un commentaire théorique très inspiré, semble-t-il, d'aperçus provenant de certains aspects du cas d'Emmy von N... (première observation freudienne des Etudes sur l'hystérie).
Son point de départ est dans la considération des idées antithétiques (représentations contraires au but fixé ou à l'issue attendue par le sujet idées de contraste de Janet) et de leur devenir chez l'individu normal et chez le névrosé. Chez le premier, elles disparaissent, inhibées par la « puissante confiance en soi que confère la santé », c'est-à-dire par la force que représentent les projets et les attentes du moi. Chez le névrosé (status nervosus en général), elles sont au contraire très développées du fait de «la présence primaire d'une tendance à la dépression et à la diminution de la confiance en soi, comme on peut la trouver très hautement développée et à l'état isolé dans la mélancolie ».
Freud commente un peu plus loin cet affaiblissement mental sélectif puisqu'il ne concerne pas les idées antithétiques mais « ces éléments du système nerveux qui forment la base matérielle des idées associées avec la conscience primaire, [c'est-à-dire] la chaîne d'associations du moi normal ». Dans une telle situation d'épuisement, les idées antithétiques sont alors la source par exemple du pessimisme et des phobies (domaine des attentes), comme de la folie du doute (domaine des intentions) des neurasthéniques.
Mais une différence importante se fait jour justement dans l'effet produit suivant qu'on a affaire à une hystérie ou à une «neurasthénie »; en effet, dans la première, du fait de la dissociation psychique et de la tendance aux conversions, l'idée antithétique n'est pas consciente mais « peut s'objectiver par l'innervation corporelle [et] s'établit, pour ainsi dire, comme contre-volonté; tandis que le patient s'aperçoit avec étonnement qu'il a une volonté résolue mais impuissante.
[...] Ici, en contraste avec la faiblesse de volonté de la neurasthénie, nous avons une perversion de la volonté ». L'ensemble de ces considérations, tant cliniques qu'analytiques ou doctrinales, sont d'un esprit parfaitement conforme aux idées de Janet qui écrit au même moment des choses très comparables. Il est important de noter la proximité à ce stade des deux grands courants psychopathologiques issus des recherches de Charcot : nous avons déjà eu l'occasion de le faire, mais nous touchons là le point de proximité maximale avant un éloignement qui ira croissant.
Au reste, Freud ne se prive pas de glisser une remarque qui va dans le sens de ses préoccupations les plus personnelles et qui retourne totalement la perspective : après avoir en effet remarqué que le mécanisme de la contre-volonté « offre une explication, non pas simplement de quelques manifestations hystériques isolées, mais de la majeure partie de la symptomatologie de l'hystérie », il souligne que « ce sont les groupes d'idées laborieusement réprimées qui agissent dans ce cas-là [...] quand le sujet est devenu la victime de l'épuisement hystérique. Peut-être même la relation est-elle plus intime, car l'état hystérique est peut-être produit par cette laborieuse répression ».
Freud se hâte d'ailleurs d'ajouter qu'il ne s'intéresse pour l'instant qu'au mécanisme du symptôme et non à la physiopathologie de la maladie. Cette brève remarque indique néanmoins, dans la ligne des critiques de Breuer mais surtout de sa propre théorie de la défense, comment il entend retourner l'analyse de Janet en inversant l'ordre des causes et des effets. Par la même occasion, nous le voyons prendre pied dans un champ voisin de l'hystérie, celui des phénomènes phobo-obsessionnels, auquel il ne cessera désormais de s'intéresser.
Au terme de cette première période de la recherche freudienne, nous avons vu se constituer l'originalité d'une perspective qui reste encore fondamentalement inscrite dans la postérité de Charcot, au coude à coude avec Janet. Des nuances séparent déjà les deux courants alors si proches, mais elles suffisent, en axant la démarche de Freud sur le symptôme et donc sur la catharsis, à l'orienter dans une direction où il va rencontrer le premier objet qui lui soit vraiment propre le refoulement.
Déjà nous en avons vu le concept se dessiner, encore noyé dans celui de la constitution de la « réserve inconsciente ; l'étape suivante sera entièrement consacrée à en produire la théorie. Mais ce qu'il nous faut absolument retenir, c'est le lien génétique entre la conception première des symptômes hystériques chez Freud et la possibilité qui lui est offerte de concevoir et de rencontrer le refoulement : à cet égard, la confrontation avec Janet nous aura été indispensable.
Contrepoint: neuropsychologie de l'aphasie. Jackson avec Helmholtz
Pour la période que nous étudions, les travaux que Freud consacre à la psychopathologie représentent à peine quelques dizaines de pages; dans le même temps ses écrits neurologiques sont d'un volume bien plus important. Pour situer l'intérêt respectif qu'il porte à ces deux champs, il est d'ailleurs fort intéressant de comparer sa production dans ces deux domaines pendant toute la phase qui correspond à la maturation de luvre psychanalytique: pour l'ensemble des années 1890-1900, ils sont à peu près d'une égale importance, et ce n'est qu'après 1900 que Freud cesse complètement de s'intéresser à la neurologie pour devenir exclusivement psychanalyste.
Dans sa production neurologique très diversifiée, un texte doit retenir tout particulièrement notre attention, celui qu'il publie en 1891, au milieu donc de la phase dont nous nous occupons présentement, sous le titre: Sur une conception de l'aphasie. Etude critique. Il s'agit en effet d'un travail qui touche une activité supérieure du système nerveux, c'est-à-dire une fonction mentale, et nous allons y retrouver complétées les conceptions psychologiques générales qu'a pu dégager le commentaire des textes psychopathologiques contemporains.
La théorie classique des localisations cérébrales est alors largement dominante; les centres cérébraux du langage y sont représentés comme des « lieux de stockage » (Wernicke) d'impression sensorielles, connectés entre eux par des voies d'associations. Ainsi interprète-t-on la clinique des aphasies comme résultant de la destruction lésionnelle soit des centres d'images sensorielles ou motrices, soit des connexions associatives ainsi interrompues (aphasies dites « de conduction ») ; dans les deux cas, mais avec des modalités particulières suivant la localisation de la lésion, le « réflexe cérébral » que constitue le langage est perturbé ou totalement inhibé dans son fonctionnement.
Ainsi cette théorie matérialise-t-elle l'analyse associationniste en identifiant purement et simplement trace perceptive et cellule nerveuse, association d'idée et fibre de connexion; suivant sa localisation, la lésion détruit alors soit les images mnésiques constituantes du mot (sonores, kinesthésiques d'articulation, visuelles-graphiques, kinesthésiques-graphiques), devenues indisponibles pour la compréhension ou l'émission d'un message, soit les connexions associatives qui relient entre elles les diverses composantes sensorielles des éléments du langage ou qui rattachent ces dernières au reste du psychisme, c'est-à-dire du cortex (stock de traces sensorielles constitutives de la pensée dans l'analyse associationniste) ; dans ces deux derniers cas, les images verbales sont intactes mais des modalités importantes de leur utilisation fonctionnelle (c'est-à-dire de leur pouvoir d'éveiller des associations ou d'être éveillées par elles) sont rendues impraticables.
Freud va se livrer sur des bases purement anatomo-cliniques à une très remarquable critique de cette doctrine classique; comme il l'écrit à Fliess : « Je m'y montre fort hardi en croisant le fer avec votre ami Wernicke [...]. J'ai été jusquà égratigner le sacro-saint pontife Meynert.» Il s'appuie pour cela sur l'argumentation critique et les considérations cliniques de Jackson et de son disciple Bastian, ce qui est très clairvoyant pour l'époque - comme je l'ai déjà indiqué, la neurologie n'intégrera vraiment l'enseignement prophétique de Jackson qu'une bonne vingtaine d'années plus tard.
Au reste la monographie de Freud, malgré ses qualités, sera très peu remarquée et reste méconnue ou mal comprise des revues historiques mêmes récentes. A la théorie localisatrice, Freud va donc opposer qu'on ne saurait confondre le registre anatomo-physiologique et le registre psychologique, qu'un élément psychique, aussi simple soit-il, ne peut donc être localisé en un point du cerveau. Ce qu'on localise, ce sont donc des fonctions ou plutôt leur support matériel, sans avoir aucune possibilité assurée de saisir le lien qui relie l'un à l'autre.
Perception, association, mémoire apparaissent alors comme des aspects différents d'un même procès fonctionnel psycho-physiologique, et l'on ne saurait mettre en évidence le corrélat anatomique de chacun des éléments de sa décomposition psychologique. Ainsi Freud rejette-t-il l'idée de Meynert d'intervalles non fonctionnels entre les centres primaires d'images verbales, prêts au stockage de nouvelles traces (langues étrangères, images supplémentaires, etc.).
Une telle dissociation ne se rencontre jamais en clinique la fonction réagit comme un tout et se décompose suivant « la doctrine d'Hughlings Jackson [...] : tous ces modes de réaction (pathologiques) représentent des étapes de régression fonctionnelle (désinvolution) d'un appareil hautement organisé et correspondent donc à des stades antérieurs de son développement fonctionnel ». Nous ne reprendrons pas ici les arguments cliniques de Jackson; nous allons plutôt examiner la thèse explicative que Freud va maintenant proposer et qui par bien des aspects a de quoi surprendre après de telles considérations.
Sur le plan anatomo-clinique, Freud propose de considérer toutes les aphasies comme résultant d'interruptions de connexions associatives; il conçoit la « zone du langage » comme une aire fonctionnelle unitaire « La zone associative du langage, dans lequel entrent des éléments visuels, auditifs et moteurs (ou kinesthésiques), s'étend pour cette raison même entre les aires corticales des nerfs sensoriels et les régions motrices concernées par la parole. Si nous imaginons maintenant une lésion de taille constante, mobile à l'intérieur de cette zone, ses effets seront d'autant plus grands qu'elle approchera un de ces champs corticaux, c'est-à-dire qu'elle sera plus périphériquement située à l'intérieur de la zone du langage.
Si elle borde immédiatement un de ces champs corticaux, elle coupera la zone associative d'une de ses afférences, c'est-à-dire que le mécanisme du langage sera privé de l'élément visuel, auditif ou autre, puisque chaque association de cette nature vient habituellement de ce champ cortical particulier. Si la lésion se déplace vers l'intérieur de la zone associative, ses effets seront plus indéfinis. [...] Ainsi les parties de la zone du langage qui bordent les champs corticaux des nerfs crâniens optique, auditif et moteur ont gagné la signification démontrée par l'anatomie pathologique qui les a établis comme centres du langage. Cependant cette signification ne tient que pour la pathologie, et non pour l'anatomie de l'appareil du langage. »
Ainsi donc si Freud maintient dans son interprétation physiopathologique les acquits de l'analyse de Jackson, c'est à travers une conception des choses très différente non seulement son schéma explicatif reste associationniste, mais c'est même un modèle hyperconnexionniste qu'il présente : « Cette théorie découle directement de notre refus de séparer le processus de l'idée (concept) de celui de l'association, et de localiser les deux dans des lieux séparés. »
S'il refuse la notion des centres d'images, ce n'est donc pas que comme Jackson il y substitue une critique de l'associationniste et la notion des fonctions mentales comme processus sensorimoteurs de niveau très élevé, c'est plutôt qu'il lui semble possible de résoudre associativement même les sensations les plus élémentaires. C'est Helmholtz encore que nous retrouvons ici (et, derrière lui, Leibnitz) même les sensations les plus simples sont déjà des complexes élaborés d'éléments physico-physiologiques et résultent donc de connexions multiples.
Nous allons en trouver la preuve au niveau de son analyse psychologique du langage. « Du point de vue psychologique, le" mot "est l'unité fonctionnelle du langage : c'est un concept complexe constitué d'éléments auditifs, visuels et kinesthésiques. » Nous voilà bien loin de Jackson qui, on se le rappelle, trouvait dans la proposition l'unité fonctionnelle du langage. Nous allons voir se dérouler une analyse associationniste très classique du mot, tout à fait conforme à celle de Charcot: « Le mot est donc un concept compliqué construit à partir d'impressions variées, c'est-à-dire qu'il correspond à un processus complexe d'association où entrent des éléments d'origine visuelle, acoustique et kinesthésique.
Cependant le mot acquiert sa signification à travers son association avec " l'idée (concept) de l'objet ", au moins si nous restreignons nos considérations aux noms. L'idée, ou concept, de l'objet est elle-même un autre complexe d'associations composé des impressions les plus variées, visuelle, auditive, kinesthésique et autres. Suivant l'enseignement des philosophes, l'idée de l'objet ne contient rien d'autre. » Nous ne serons pas surpris de trouver deux lignes plus loin la référence philosophique ici mentionnée il ne s'agit de nul autre que Stuart Mill dont Freud nous apprend ainsi qu'il a lu les deux ouvrages psychologiques principaux (la Logique et l'Examen de la philosophie de Hamilton).
Une « schéma psychologique du concept verbal » (reproduit ci-après) dont il faut souligner la ressemblance avec le « schéma de la cloche » de Charcot soutient cette analyse avec lintéressant commentaire suivant :
« Le concept de mot apparaît comme un complexe d'images fermé, le concept d'objet comme un complexe ouvert. Ce concept du mot est relié au concept d'objet à travers l'image sonore seulement. Parmi les associations d'objet, les associations visuelles jouent un rôle similaire à celui joué par l'image sonore parmi les associations du mot. » Freud va alors pouvoir proposer une classification des aphasies en trois groupes :
1) « l'aphasie verbale, dans laquelle les associations entre les éléments singuliers du concept de mot sont perturbées »
2) « l'aphasie symbolique, dans laquelle l'association entre le concept de mot et le concept d'objet est perturbée »
3) l'aphasie agnosique, conséquence des agnosies, troubles de la reconnaissance des objets dus à une perturbation étendue des concepts d'objet (« cas de lésion corticale étendue et bilatérale ») à travers lesquels ne peuvent plus être stimulés associativement les concepts de mot.
Nous voyons donc Freud faire retour à un modèle connexionniste assez banal et même à l'idée qu'une interruption lésionnelle de fibres nerveuses correspond à la rupture d'une association d'idée. Il est vrai que son modèle est présenté comme un schéma indicatif et non plus pris au pied de la lettre comme chez Wernicke. L'amélioration est notable cliniquement, nulle conceptuellement Freud reste fondamentalement tenant d'un associationnisme physiologique type Helmholtz avec toutes ses conséquences, en particulier l'atomisation de la structure du langage.
Le mot est signe de la chose et relié comme tel à la chaîne des pensées et images; aucune liaison des mots entre eux, aucune structure syntaxique n'apparaissent dans l'analyse freudienne (à la différence de celle de Jackson). Freud a encore du chemin à faire pour sortir de ce type de modèle conceptuel; il faut d'ailleurs souligner la parenté de son schéma avec celui de Charcot (schéma dit « de la cloche », reproduit ici); l'unique différence est justement d'inspiration fonctionnelle (Jackson), puisque seule l'image sonore du mot est reliée aux associations de chose, conformément à l'ordre d'entrée en jeu des différents éléments du langage dans son apprentissage infantile.