Le champ clinique des phénomènes inconscients : Lhystérie 1886-1893
(Paul Bercherie)
(4ème partie)
Hypnose et suggestion: 1888-1891, entre Bernheim et Charcot
Dès son retour de Paris, Freud qui vient d'ouvrir son cabinet de neurologue et a donc essentiellement affaire à des problèmes névrotiques, se met à pratiquer l'hypnose thérapeutique. Sur cette voie, c'est Bernheim bien sûr qui peut lui en apprendre le plus avant de lui rendre visite fin 1889 à Nancy, il va traduire en allemand en 1888 son célèbre ouvrage De la suggestion et de ses applications thérapeutiques et le doter d'une très consistante préface.
Il y défend certes avant tout l'hypnose comme procédé thérapeutique efficace et sans danger entre les mains d'un technicien expérimenté; on sait en effet que Meynert était d'un tout autre avis et se montrait envers son ancien collaborateur d'une agressivité dépassant largement la juste mesure d'une polémique. Mais à côté de tout l'intérêt qu'il témoigne pour Bernheim, Freud va prendre une position encore une fois très ambiguë dans la controverse entre l'école de Nancy et la Salpêtrière.
Le problème est tout de suite posé comme il le restera ensuite pour Freud, et d'une manière très homologue à celui des symptômes hystériques : « Un des partis, dont les opinions sont énoncées par le docteur Bernheim, maintient que tous les phénomènes hypnotiques ont la même origine : c'est-à-dire qu'ils émanent d'une suggestion, une idée conscience, qui a été introduite dans le cerveau de la personne hypnotisée par une influence externe et a été acceptée par elle comme Si elle était apparue spontanément.
D'après cette optique, toutes les manifestations hypnotiques seraient des phénomènes psychiques, effets de la suggestion. L'autre parti, au contraire, maintient l'idée que le mécanisme de quelques-unes au moins des manifestations de l'hypnotisme sont basées sur des modifications physiologiques - c'est-à-dire sur des déplacements de l'excitabilité dont le système nerveux, se présentant sans la participation des parties de celui-ci qui opèrent avec conscience; ils parlent donc du phénomène physique ou physiologique de l'hypnotisme. »
Freud indique alors les dangers de la position de l'école de Nancy, c'est-à-dire la mise en question de toute la symptomatologie de l'hypnose et de l'hystérie telle que Charcot et son école l'avaient établie et qui se révélerait pure construction suggestive. « Je suis convaincu que cette vue sera tout à fait la bienvenue pour ceux qui ressentent une inclination - et ils sont encore le parti prédominant en Allemagne aujourd'hui - à ne pas tenir compte du fait que les phénomènes hystériques sont gouvernés par des lois. »
Bien avant donc que Bernheim ne commence ses attaques contre l'enseignement de la Salpêtrière, Freud en flaire la portée et le danger, c'est-à-dire le risque du retour à une conception tronquée (type « psychiatrique ») de l'hystérie. Au reste propose-t-il d'emblée quelques arguments de défense : les documents historiques montrent la permanence à travers le temps des phénomènes hystériques ; certains sont d'ailleurs physiologiquement compréhensibles (« transfert » qui illustrerait la relation physiologique cérébrale entre parties symétriques du corps); d'autres, comme l'hyperexcitabilité neuro-musculaire léthargique, ne peuvent être le fait de la suggestion « qui ne peut produire rien qui ne soit contenu dans la conscience ou introduit en elle ».
A cette occasion, Freud reconnaît d'ailleurs un symptôme qui échappe à la représentation « vulgaire » des organes et des fonctions, puisque les muscles peuvent y être excités chacun isolément (et non « en masse ». Au reste renvoit-il aussitôt, dans la ligue suivante, à son étude des paralysies hystériques.
En fait, il s'agit surtout de maintenir qu' « on peut accepter l'affirmation que, pour l'essentiel, [la symptomatologie de l'hystérie] est d'une nature réelle, objective ». On sent un certain désarroi dans la justification de cet acquit de la Salpêtrière que Freud a trop bien reçu pour en accepter la mise en question. Il paraît hésiter entre une pure et simple défense des positions de Charcot (objectivité biologique) et l'orientation que nous lui avons déjà vu prendre et qui s'appuie sur une thèse psychophysiologique.
Ainsi peut-il même soutenir que « ceci n'implique aucun déni du fait que le mécanisme des manifestations hystériques est de nature psychique mais ce n'est pas le mécanisme d'une suggestion de la part du praticien ». Bref, pour l'entendre dans notre terminologie psychique certes, conscient certainement pas, donc « physiologique » dans l'optique de Freud à cette époque.
Ainsi, puisque hystérie et hypnose ont partie liée, puisque la symptomatologie de l'hystérie doit être objective, Freud va tenter de prouver que le mécanisme de l'hypnose doit l'être lui aussi, et donc ne pas se réduire à la suggestion. Il s'appuie pour cela sur les faits d'hypnose spontanée, en particulier par fixation du regard (braidisme) et sur le peu de vraisemblance d'une constance aussi grande des symptômes physiques (catalepsie, sommeil apparent, etc.) d'un phénomène purement suggéré.
Ainsi tant du côté du grand hypnotisme des hystériques que du somnambulisme hypnotique commun, il apparaît qu'il s'agit d'un double phénomène psychique et physiologique, et Freud va tenter « de donner quelque indication du lien qui rattache l'aspect psychique et l'aspect physiologique de l'hypnose ». Pour cela il va souligner l'ambiguïté du terme de suggestion qui recouvre aussi bien l'ordre, l'intimation directe, qu'une influence indirecte, comme dans la catalepsie spontanée où le sujet maintient la posture qu'il avait lors de l' « endormissement », ou encore dans les expériences de Charcot.
« Charcot donne au sujet un léger coup sur le bras; ou il lui dit : « Regardez ce visage hideux! Frappez-le ! » Le sujet frappe et (dans les deux cas) son bras tombe paralysé. Dans ces deux derniers cas, un stimulus externe doit commencer par produire une impression d'épuisement douloureux dans le bras ; et en retour, spontanément et indépendamment d'une quelconque intervention de la part du médecin, la paralysie a été suggérée - si une telle expression est encore applicable ici. »
Bernheim recouvrera les deux formes de phénomènes par le terme de suggestion, mais en fait dans le deuxième cas, « il s'agit [...] non pas tant de suggestion que de stimulation aux auto-suggestions ». La suggestion indirecte, qui recouvre donc en fait l'utilisation de l'auto-suggestion (de l'automatisme aurait dit Janet), constitue pour Freud le phénomène essentiel de l'hypnose : la plupart du temps, « la suggestion ouvre les portes qui sont en fait lentement en train de s'ouvrir par autosuggestion ».
Or, l'autosuggestion « contient un facteur objectif, indépendant de la volonté du médecin, et elle révèle un lien entre des conditions variées d'innervation et d'excitation dans le système nerveux. Ce sont des autosuggestions de cet ordre qui conduisent à la production des paralysies hystériques spontanées et c'est une tendance à de telles autosuggestions qui caractérise l'hystérie ».
La démarche de Freud est ici exactement parallèle à celle de Janet comme Charcot, ils identifient hypnose et hystérie ; loin de faire de l'hypnose et de la suggestion des phénomènes de psychologie courante (Bernheim), ils les inscrivent dans le cadre plus large de l'état hystérique comme état psychophysiologique. Les autosuggestions, en effet, « restent malgré tout des processus psychiques; mais elles ne sont plus exposées à la pleine lumière de la conscience comme les suggestions directes. [Elles] peuvent en conséquence être décrites aussi bien comme phénomènes physiologiques que psychologiques ».
Quant à leur nature dernière Freud indique « l'éveil réciproque des états psychiques en accord avec les lois d'associations. [...] Ces liaisons tiennent à la nature du système nerveux et non à une quelconque action arbitraire du médecin »; ainsi de l'association qui relie et éveille réciproquement les diverses composantes de l'état de sommeil fermeture des yeux, relâchement ou fatigue musculaire, état des « centres vasomoteurs » du cerveau (cf. Meynert).
Bref, pour l'hypnose comme pour l'hystérie Freud, ici très proche de Janet et du Charcot de 1885, postule un état particulier du système nerveux, un fonctionnement psychophysiologique spécial qui laisse libre cours aux « automatismes » psycho-cérébraux inconscients.
Il n'est d'ailleurs pas encore assuré de tenir une conception exhaustive du problème puisqu'il va malgré tout s'interroger sur la question de savoir « si tous les phénomènes hypnotiques doivent quelque part passer par la sphère psychique ; en d'autres termes, [...] Si les changements d'excitabilité qui se présentent dans l'hypnose n'affectent invariablement que la région du cortex cérébral ».
Comme pour la « diathèse de contracture » (cf. l'article de 1888 ou les réflexions citées ci-dessus sur l'état léthargique du grand hypnotisme), Freud est encore loin d'être certain que les conceptions premières de Charcot soient entièrement caduques ; il suspecte toujours l'existence de quelques phénomènes vraiment physiques (c'est-à-dire, dans sa terminologie meynertienne, « sous-corticaux ») dans l'hystéro-hypnotisme.
Ce n'est qu'en 1893 qu'il dénoncera (c l'approche purement nosographique de l'école de la Salpêtrière ». Tout ce qu'il avait maintenu jusque-là de la théorie de Charcot semble alors basculer : « La restriction de l'étude de l'hypnose aux patients hystériques, la différenciation entre grand et petit hypnotisme, l'hypothèse des trois états du grand hypnotisme et leur caractérisation par des phénomènes somatiques - tout cela sombra dans l'estime des contemporains de Charcot lorsque Bernheim, l'élève de Liébault, se mit à construire la théorie de l'hypnotisme sur une base psychologique plus compréhensive et fit de la suggestion le point central de l'hypnose. »
Il est vrai qu'entre-temps Freud s'est attelé à une pratique intensive du procédé cathartique et a commencé à en publier les résultats en collaboration avec Breuer (la « Communication préliminaire » a paru début 1893). Dans l'intervalle, cependant, les trois articles qu'il consacre à l'hypnose de 1889 à 1891 reprennent exactement les positions exprimées en 1888 dans la « Préface » que nous venons d'étudier.