banner_bibliotheque.gif (8674 octets)

Le champ clinique des phénomènes inconscients : L’hystérie 1886-1893

(Paul Bercherie)

(3éme partie)

Une psychophysiologie de l'hystérie

Pour cette période qui précède les textes « cathartiques » de 1893, nous trouvons deux autres publications de Freud sur l'hystérie, de structure d'ailleurs tout à fait identique.

La première date de 1886 : c'est une « Observation d'une hémianesthésie importante chez un homme hystérique ». Il s'agit d'y répondre aux objections et critiques qu'a rencontrées Freud, retour de Paris, lors de sa conférence à la Société de médecine de Vienne sur l'hystérie masculine. Il semble qu'il y ait eu une certaine incompréhension de sa part lors de cet épisode : les « pontes » viennois restaient surtout sceptiques devant l'assimilation de la névrose traumatique et de l'hystérie d'une part, le caractère de systématisation neurologique de la symptomatologie décrite par la Salpêtrière (existence et caractères des stigmates par exemple) d'autre part; il ne s'agissait pas de la mise en cause de l'existence de l'hystérie chez l'homme, notion bien connue alors là comme ailleurs.

L'observation « démonstrative » que présente Freud est tout à fait conforme au style et à l'esprit de la Salpêtrière (première manière d'ailleurs). Nous allons retrouver ces caractéristiques dans l'article « Hystérie » de 1888 destiné à l'encyclopédie Villaret, qui présente un caractère plus général comme l'indique son titre.

En effet, tant la symptomatologie (attaques, stigmates, troubles sensoriels ou moteurs) que l'étiologie « (qui « doit être recherchée entièrement dans l'hérédité »), les facteurs déclenchants, le déroulement et le traitement de la maladie sont abordés dans la plus pure tradition de la Salpêtrière. Quelques points simplement signalent le cheminement de la pensée de Freud :

- d'abord l'affirmation sans ambages, dès les premières lignes, que « l'hystérie est une névrose dans le plus strict sens du terme ; ce qui veut dire non seulement qu'aucun changement perceptible dans le système nerveux ne peut être découvert dans cette maladie, mais qu'on ne doit attendre d'aucun raffinement des techniques anatomiques la révélation de tels changements ». La reprise (au paragraphe « paralysies » puis à celui traitant des caractères généraux de l'affection) de l'analyse sémiologique que nous avons détaillée plus haut constitue le pendant de cette définition de l'hystérie ;

- faute d'une « formule physiopathologique » qui rendrait compte de l'affection, Freud propose de « se contenter, en attendant, de définir la névrose d'une façon purement nosographique par la totalité des symptômes qui s'y présentent ». Comme je l'ai déjà fait remarquer, la fidélité à la pure clinique « française » de Charcot est donc bien pour lui une solution d'attente, avant que la relève ne soit possible par une interprétation physiologique « à l'allemande » mais tenant compte des faits.

Or justement, cette interprétation, Freud commence à en esquisser les traits généraux a propos des « troubles psychiques que l'on peut observer [...] côte à côte avec les symptômes physiques [...] et dans lesquels un jour les changements caractéristiques de l'hystérie seront sans nul doute découverts ». Il s'agit de « troubles dans la circulation et dans l'association des idées, d'inhibition de l'activité volontaire, d'exagération ou de suppression d'émotions, etc., ce qui peut être résumé comme des perturbations dans la distribution normale dans le système nerveux des quantités stables d'excitation ». Cette formule un peu énigmatique pour notre regard moderne se trouve explicitée quelques lignes plus loin :

« Les changements psychiques qui doivent être postulés comme étant le fondement de l'état (status) hystérique prennent entièrement place dans la sphère de l'activité cérébrale inconsciente et automatique. Il faut peut-être encore souligner que dans l'hystérie l'influence des processus psychiques sur les processus physiques de l'organisme est accru (comme dans toutes les névroses) et que les patients hystériques travaillent avec un surplus d'excitation dans le système nerveux - surplus qui se manifeste, ici comme inhibition, là comme irritant et qui est déplacé à l'intérieur du système nerveux avec une grande liberté. »

Le cadre général de la conception freudienne est ici la notion d'une stabilité des masses d'énergie emmagasinées dans le système nerveux; nous avons déjà rencontré cette conception chez Fechner et dans le groupe de Helmholtz; elle est issue, rappelons-le, des modèles physico-chimiques utilisés pour rendre compte des phénomènes biologiques. Freud en tirera bientôt son « principe de constance » (alias de plaisir/déplaisir). Laissons de côté pour l'instant la référence à ce qu'il appellera plus tard « complaisance somatique », c'est-à-dire la prédisposition « psychosomatique » du névrosé.

A ce stade de sa réflexion, Freud considère donc les symptômes hystériques comme l'expression du déplacement, à l'intérieur de la sphère psychique mais au niveau de ces automatismes cérébraux dont il est alors habituel de faire le support des phénomènes mentaux inconscients, d'un surplus d'excitation, d'une quantité surnuméraire (par rapport au fonctionnement normal) d'énergie mentale, c'est-à-dire nerveuse. C'est ici qu'une remarque formulée dans les premiers paragraphes de l'article s'éclaire et éclaire en même temps notre sujet « L'hystérie est fondamentalement différente de la neurasthénie et en fait, à strictement parler, elle en est l'opposée. »

Or, Freud se fait là sans nul doute de la neurasthénie une idée très conforme à l'opinion générale à cette époque, celle qui se traduit dans le terme lui-même : un état de faiblesse, d'asthénie psychique, une diminution de la quantité d'énergie nerveuse disponible. Si la neurasthénie témoigne d'un défaut donc, l'hystérie serait un trouble par excès d'énergie disponible, ce que Freud considère encore comme un « status, une diathèse nerveuse » d'étiologie héréditaire.

Cet excès localise par ailleurs son action fonctionnelle (inhibition ou excitation) suivant les circonstances et les particularités psychiques du malade (nous parlerons plus loin de la référence faite par Freud aux leçons de Charcot sur l'hystérie traumatique). Ce qui est difficile à intégrer pour un lecteur moderne dans ce type de conception, c'est le passage incessant dans le vocabulaire et la pensée de Freud du versant psychique des phénomènes (inhibition/excitation de telle ou telle fonction) à une interprétation physico-physiologique (quantités d'énergie nerveuse, fonctionnement cérébral) qui parait bien métaphorique.

Outre la prédominance du modèle fechnero-helmoltzien dans la formation de la pensée freudienne de cette époque, il faut insister sur la valeur heuristique que prend par ailleurs une telle conception : elle permet de concevoir le caractère objectif des phénomènes inconscients tout en continuant à les concevoir comme psychiques.

Cela grâce à l'ambivalence d'un vocabulaire où volonté et quantité, psychique et cérébral sont identiques, et qui permet donc de passer à volonté d'une description subjective à une description objective des phénomènes sans qu'il puisse paraître qu'on change de champ. Tel est le rôle du modèle psychophysique dans la démarche freudienne et c'est ce qui nous permettra d'en comprendre la prégnance et la permanence.

Remarquons, d'autre part, dans quelle direction s'engage la recherche de Freud et ce qui le différencie de celui qui à bien des égards est sur la même piste, Janet. Freud, nous venons de le voir, considère les symptômes hystériques comme des proliférations, des suppléments, des « en trop », et il va désormais tenter de pénétrer toujours plus loin l'origine de cet excès jusqu'en localiser la source dans la sexualité et à élaborer la théorie de la libido.

Janet, lui, est sensible au fait que les symptômes émanent d'une activité inconsciente, qu'ils témoignent d'une « fracture » mentale et c'est cela qui le préoccupe, c'est dans cette direction qu'il cherche; à 1' « en trop » du symptôme, il oppose 1' « en moins » d'une personnalité dissociable (stigmates au sens de Janet : distractibilité, aboulies, suggestibilité, rétrécissement du champ de la conscience). Loin de lui apparaître comme l'inverse de la neurasthénie, l'hystérie lui paraît plutôt une modalité des « asthénies psychiques » et c'est là, je le montrerai ailleurs, que se situe la valeur remarquable de son œuvre.

Il est d'autant plus important de voir d'emblée Freud affirmer que « ce qui est vulgairement décrit comme un tempérament hystérique - instabilité de la volonté, changements d'humeur, accroissement de l'excitabilité avec une diminution des sentiments altruistes - peut être présent dans 1 hystérie mais n est absolument pas nécessaire à son diagnostic. Il y a des cas sévères d'hystérie dans lesquels une modification psychique de cet ordre est entièrement absente; beaucoup de patients qui appartiennent à cette classe sont parmi les gens les plus aimables, les esprits les plus clairs, les volontés les plus fortes ».

Cette position qui fait de Freud, dans la ligne de l'enseignement de Charcot, un extrémiste antipsychiatriste (au sens de la conception psychiatrique de l’hystérie), est l'envers de sa conception des symptômes et de son intérêt exclusif pour leur origine comme excroissances. Position homologue à une caractéristique générale de la pensée freudienne : sa difficulté à saisir les troubles de la personnalité, toujours envisagés comme symptômes, c'est-à-dire accidents contingents et virtuellement réversibles.

Ainsi, dans les Etudes sur l'hystérie, affirmera-t-il que lorsque le caractère hystérique est présent, c'est pendant les phases aiguës de la maladie, bref qu'il n'est lui aussi qu'un symptôme. Cela tient certes au modèle associationniste de la psyché qu'utilise Freud et qui la réduit entièrement en éléments, interdisant la saisie de l'aspect « global » (nous verrons les difficultés que suscite dans ce cadre la théorie du narcissisme). Cela tient sans doute aussi à un facteur personnel: ainsi Freud est-il ici bien plus proche de Charcot, lui aussi neurologue et non aliéniste, et de son regard bienveillant envers les hystériques, que de la tradition psychopathologique, au sens du regard d'un Morel.

Revenons maintenant à l'article de 1888 pour suivre au niveau des indications thérapeutiques les conséquences de la conception ambiguë qui guide l'ensemble du texte. Freud reprend le gros des procédés de la Salpêtrière : isolement et traitement moral, massage, gymnastique, électrothérapie, hydrothérapie, cure de repos et de suralimentation, agents oesthésiogènes. Mais « il faut insister tout spécialement sur l'influence de [...] la suggestion hypnotique [...] parce qu'elle vise particulièrement le mécanisme des désordres hystériques et ne peut être soupçonné de produire autre chose que des effets psychiques".

Freud oppose en effet le traitement indirect, traitement du terrain (diathèse hystérique ou facteurs locaux d'irritation) au traitement direct qui « consiste à retirer les sources psychiques de stimulus de symptômes hystériques, [ce qui] est compréhensible si nous cherchons les causes de l'hystérie dans la vie idéative inconsciente. [...] Cette méthode est nouvelle mais produit des réussites thérapeutiques qui ne peuvent être autrement obtenues.

C'est la méthode la plus appropriée à l'hystérie, parce qu'elle imite précisément le mécanisme de l'origine et de la disparition des symptômes hystériques. Car de nombreux symptômes hystériques qui ont résisté à tout autre traitement disparaissent sous l'influence de motifs psychologiques suffisants ». Nous retrouvons donc là, avec la référence implicite aux leçons de 1885 de Charcot (genèse des accidents hystériques), la conception personnelle vers laquelle tend Freud et qu'il juxtapose ainsi à l'enseignement classique de la Salpêtrière. C'est d'ailleurs à Bernheim comme auteur classique de référence que renvoie ici Freud.

Il faut d'autre part remarquer qu'à côté de la suppression autoritaire des symptômes par suggestion sous hypnose, il indique une « méthode encore plus active [...], d'abord pratiquée par Joseph Breuer de Vienne [qui] ramène le patient sous hypnose à la préhistoire psychique du mal et lui permet de prendre connaissance de l'occasion psychique où le désordre en question prend sa source ».

Freud, on le sait, connaît depuis 1882 le procédé cathartique dont il a même essayé de parler à Charcot. Il ne l'a encore jamais pratiqué (il commence en 1889, nous le verrons) et semble ne trop savoir où le caser puisque cette courte référence se trouve noyée au milieu d'un long paragraphe sur la suggestion qui se termine par la référence à Bernheim. C'est d'ailleurs vers ce dernier qu'il va dans l'immédiat se tourner.


bilan

next