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Le champ clinique des phénomènes inconscients : L’hystérie 1886-1893

(Paul Bercherie)

La rencontre de Freud avec l'hystérie selon Charcot: 1886-1888

(1ère partie)

Tradition allemande et héritage de Charcot

Lorsque Freud arrive à Paris le 13 octobre 1885 pour suivre l'enseignement de Charcot, il a déjà derrière lui une carrière scientifique non négligeable et ce n'est donc pas l'esprit libre de toute orientation doctrinale qu'il va recevoir les toutes récentes avancées du maître de la Salpêtrière dans le champ de l'hystérie. Freud s'est formé à la recherche biologique dans le laboratoire de Brucke auquel il voua une admiration qui ne se démentit jamais.

Or, Brucke est un des quatre membres éminents de l'école de Helmholtz, c'est dire que son élève est acquis au fameux serment et à une conception mathématique et physico-chimique de la physiologie. C'est en 1883 que Freud, ayant renoncé faute de débouchés à la recherche physiologique et à la micro-anatomie du système nerveux, décide de s'orienter vers la neuropathologie, et c'est dans le service de Meynert qu'il travaillera jusqu'en 1886.

Il est alors considéré par Meynert lui-même (qui lui propose même d'assurer à sa place son cours d'anatomie cérébrale) comme un neurologue de grand talent avec une formation anatomopathologique hors pair. C'est donc largement acquis aux thèses et doctrines de l'école psycho-physiologique allemande (elles imprègnent tous ses textes de cette période) qu'il arrive à Paris.

Charcot, on le sait, fit sur Freud une immense impression, au point d'ébranler pour un temps l'influence de ses maîtres précédents. C'est en effet d'abord sur un plan méthodologique qu'il a le sentiment de rencontrer un regard neuf; Freud y fait référence à diverses reprises mais le commentaire le plus net se trouve dans la « Préface à la traduction » des Leçons du mardi de Charcot qu'il publie en allemand en 1892: « J'ai insisté ici avec emphase sur les concepts « d’entité morbide », des séries, du « type » et des « formes frustes » parce que c'est dans leur emploi que réside la principale caractéristique de la méthode clinique française. Cette manière de voir les choses est en fait étrangère à la méthode allemande.

Dans le cas de cette dernière, le tableau clinique et le type ne jouent aucun rôle; par contre, d'autres caractéristiques viennent au premier plan, ce qui s'explique par l'évolution des cliniciens allemands : une tendance à faire une interprétation physiologique de l'état clinique et de l'interrelation des symptômes. L'observation clinique française gagne indubitablement en autonomie en reléguant au deuxième plan les considérations physiologiques. »

La remarque est très pertinente et comme je l'ai montré, elle rend compte des divergences et des différences des cliniques psychopathologiques françaises et allemandes. Il n'en demeure pas moins que l'attitude de Charcot est loin d'être exempte de présupposés : nous avons eu longuement l'occasion de le constater.

Au reste, c'est précisément par son point de vue « physiologique », c'est-à-dire par l'interprétation qu'il tient à produire du tableau clinique et des symptômes de l'hystérie que Freud va d'emblée montrer son originalité à l'intérieur de l'école de Charcot (1886-1891) puis, à partir de 1892, se détacher de l'enseignement de ce dernier et opposer ses conceptions personnelles à celles du maître. Il sera donc très logiquement amené en 1893, dans sa notice nécrologique sur Charcot, à dénoncer précisément « l'approche exclusivement nosographique de l'école de la Salpêtrière, [...] inadéquate pour un sujet d'ordre purement psychologique ».

C'est bien entendu dans le domaine de l'hystérie que se situe l'ensemble du problème : très imprégnés de la conception psychiatrique de l'hystérie, les cliniciens allemands abandonnaient, semble-t-il, « toute inclination à s'occuper du patient [...] quand un diagnostic d'hystérie avait été posé ». Aussi Freud est-il convaincu que l'hystérie n'a été, jusqu'à Charcot, « étudiée que peu et avec mauvaise grâce » ! Ce qui va l'impressionner, c'est justement la patience et la rigueur avec lesquelles sont observés à la Salpêtrière les phénomènes hystériques, sur la base du refus (apparent) de tout présupposé sur leur nature et leur fonctionnement réels.

Pendant les quelques années qui suivent, nous voyons Freud tiraillé entre, d'une part, un respect formel pour ce qu'il a appris à la Salpêtrière, c'est-à-dire surtout une certaine présentation de la symptomatologie de l'hystérie et de l'hypnotisme, et, d'autre part, la conception physiopathologique qu'il s'est très rapidement faite des phénomènes hystériques et qui ira s'affirmant jusqu'à sa reprise des recherches « cathartiques » de Breuer.

A travers ce dilemme, il apparaît clairement qu’il a d'emblée très bien perçu le nœud du problème, sur lequel j'ai tant insisté plus haut au début de cet ouvrage: l'objectivité des symptômes hystériques, telle que les recherches de Charcot l'établissait fermement, et donc la nécessité d'une interprétation qui dépasse le banal point de vue psychologique de la thèse psychiatrique. Quand il l'aura suffisamment construite à son gré, il abandonnera le reste de son allégeance à Charcot.


bilan

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