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La rage narcissique

(Heinz Kohut)

(3e partie)

Le contenu de l’expérience de la rage narcissique

Les différentes formes de la rage narcissique, la réaction catastrophique dans des cas de lésion cérébrale, et l'indignation de l'enfant ayant subi une blessure douloureuse sont des expériences très éloignées l'une de l'autre quant à leurs répercussions psychologiques et à leurs conséquences sociales.

Cependant, fondamentale dans ces états émotionnels est l'intransigeance sur la perfection du soi-objet idéalisé et sur le pouvoir et le savoir illimités du soi mégalomane qui doit demeurer l'équivalent du « plaisir purifié » (Freud, 1915). Le fanatisme du besoin de revanche et la compulsion interminable à devoir régler des comptes après une offense ne sont donc pas les attributs d'une agressivité conforme aux desseins matures du Moi - au contraire, une vexation de cet ordre indique que l'agressivité a été mobilisée au service d'un soi mégalomane archaïque et qu'elle se déploie dans le cadre d'une perception archaïque de la réalité.

L'individu enclin à la honte, qui est prêt à éprouver un échec comme une blessure narcissique et à y répondre par une rage insatiable, ne reconnaît pas son adversaire comme centre autonome d'initiative dont les desseins semblent opposés aux siens. Les agressions utilisées à la poursuite d'objectifs matures ne sont pas illimitées. Quoique mobilisées avec force, leur but est précis: la défaite de l'ennemi qui obstrue la voie vers le but caressé.

Le blessé narcissique, d'autre part, ne peut trouver la paix jusqu'à ce qu'il ait anéanti l'agresseur, vaguement perçu, qui a osé le contredire, être en désaccord avec lui ou l'éclipser. « Miroir, miroir qui me regardes, dis-moi quelle est la plus belle? » demande le soi mégalomane exhibitionniste. Et lorsqu'on lui répond qu'il y a quelqu'un de plus beau, plus intelligent ou plus fort, alors, comme la diabolique belle-mère dans Blanche-Neige, il ne peut plus trouver la paix, car il ne peut effacer l'évidence qui a démenti sa conviction d'être unique et parfait.

L'adversaire qui devient la cible de nos agressions matures est ressenti comme séparé de nous, que nous l'attaquions parce qu'il nous entrave dans l'accession à nos buts libidinaux d'objets ou le haïssions parce qu'il fait obstacle à l'accomplissement de nos désirs narcissiques adaptés à la réalité.

L'ennemi cependant, qui suscite la rage archaïque du sujet narcissiquement vulnérable, est vu par lui non pas comme une source autonome d'impulsions, mais comme une imperfection de la réalité perçue narcissiquement. Il est une part récalcitrante d'un soi élargi sur lequel il espère exercer une maîtrise totale et dont la simple indépendance ou l'altérité est une offense.

Il est maintenant évident que la rage narcissique survient quand le soi ou l'objet déçoivent les aspirations absolues qui font appel à leur fonction - que ce soit pour l'enfant, qui, plus ou moins conformément au stade approprié, reste attaché à la mégalomanie et à l'omnipotence du soi et du soi-objet, ou pour l'adulte, narcissiquement fixé, dont les structures archaïques narcissiques sont restées inchangées, séparées du reste du psychisme en cours de croissance, après que les demandes narcissiques infantiles appropriées au stade ont été traumatiquement frustrées.

Pour décrire le schéma psychodynamique en d'autres termes, nous pouvons dire: quoique tout le monde ait tendance à réagir à la blessure narcissique avec embarras et colère, les expériences les plus intenses de honte et les formes les plus violentes de rage narcissique surviennent chez les individus pour qui le sentiment d'exercer un contrôle absolu sur un environnement archaïque est indispensable, car le maintien de l'estime de soi - et naturellement du soi - dépend de la disponibilité inconditionnelle des fonctions réfléchissantes d'acceptation « en miroir » d'un soi-objet admiratif, ou de la possibilité, à jamais présente, de fusionnement avec un soi-objet idéalisé.

La rage narcissique se présente sous une variété de formes qui occupent un large spectre de manifestations comportementales diverses et divergentes, allant de la rancune inflexible et extrêmement profonde du paranoïaque, a la rage apparemment fugitive de l'individu narcissiquement vulnérable après un affront mineur. Toutes les manifestations de rage narcissique ont, néanmoins, certaines caractéristiques en commun parce qu'elles découlent toutes d'une même matrice, la vision narcissique ou prénarcissique du monde.

C'est ce mode archaïque d'expérience qui explique le fait que ceux qui sont sous l'emprise de la rage narcissique démontrent un manque total d'empathie pour l'agresseur. Ceci explique le désir intransigeant d'effacer l'offense perpétrée envers le soi mégalomane et la fureur impardonnable qui surgit quand le contrôle sur le soi-objet «en miroir» est perdu ou quand le soi-objet omnipotent n'est pas disponible.

L'observateur empathique n'aura aucun mal à comprendre la signification plus profonde du fait qu'un agacement apparemment mineur ait pu provoquer une rage narcissique, et il ne sera pas surpris par l'intensité, en apparence disproportionnée, de la réaction. Evidemment ces réflexions sont également valables dans le cadre de la situation psychanalytique. Chacun tend à réagir à la psychanalyse comme à une blessure narcissique, car elle dément notre conviction que nous exerçons une maîtrise totale de nos facultés.

Les résistances narcissiques les plus intenses à l'analyse, cependant, surviendront chez les patients chez qui le besoin archaïque de proclamer leur omniscience et leur contrôle absolu est resté relativement inaltéré, du fait qu'ils ont été privés prématurément, ou de manière inappropriée au stade, d'un soi-objet omniscient, ou encore ont reçu une confirmation inadéquate, lors de la phase appropriée, à leur conviction de la perfection du soi.

La psychanalyse permet-elle de réaliser la domination du Moi sur la rage narcissique ?

La rage narcissique peut-elle être maîtrisée, c'est-à-dire peut-elle être soumise à la domination du Moi? La réponse est oui - mais ce « oui » doit être pris dans un sens restreint et défini. La transformation de la rage narcissique n'est pas achevée directement - c'est-à-dire par voie d'appel au Moi pour augmenter la maîtrise des impulsions de colère - mais indirectement, secondairement à la transformation graduelle de la matrice du narcissisme d'où la rage découle.

L'exhibitionnisme archaïque et la mégalomanie de l'analysé doivent être progressivement transformés en estime-de-soi, à visées restreintes, avec des ambitions réalistes; et son désir de fusionner avec le soi-objet omnipotent archaïque doit être remplacé par des attitudes placées sous le contrôle du Moi, c'est-à-dire par un enthousiasme pour des idéaux sensés avec la capacité de s'y consacrer.

Simultanément à ces modifications, la rage narcissique va progressivement se calmer et les agressions modulées de façon mature seront au service d'un soi sécurisé, fermement établi, au service des valeurs qui lui sont chères. Le renoncement aux revendications narcissiques - première condition pour l'apaisement de la rage narcissique - n'est cependant pas absolu.

En acceptant l'existence d'une vie psychique inconsciente, par exemple, nous ne renonçons pas sans réserve à un état narcissique qui a maintenu la cohésion du soi, mais nous déplaçons le centre de notre narcissisme sur des contenus idéationnels différents et nous modulons la neutralisation des investissements narcissiques.

Au lieu de soutenir notre sentiment de confiance en soi par la conviction de l'étendue infinie de notre conscient, nous puisons maintenant une estime de soi renouvelée dans des dérivés qualitatifs du soi mégalomane, omniscient, telle la satisfaction de connaître l'existence d'un inconscient; ou dans des dérivatifs émanant de la relation avec le soi-objet omniscient et omnipotent, telle la joie de l'approbation du Surmoi concernant notre capacité à tolérer les aspects désagréables de la réalité, ou la joie d'être à la hauteur de l'image du maître admiré, Freud.

Mon insistance sur le fait que le narcissisme n'a pas à être aboli, mais qu'il peut être transformé, est en harmonie avec mon souci d'une attitude non ambiguë envers le narcissisme comme force psychologique sui generis, qui a sa propre ligne de développement et qui ne devrait - et effectivement ne pourrait - pas être délaissée.

Dans la situation psychanalytique, également l'attitude sans ambiguïté de l'analyste envers le narcissisme, sa connaissance des formes et des transformations de cette constellation psychique, et son acceptation sans aucune censure de sa valeur biologique et socioculturelle vont diminuer la résistance et la rage narcissique de l'analysé envers le processus psychanalytique.

L'acceptation objective du psychanalyste envers le narcissisme du patient ne peut évidemment éliminer toute la résistance et la rage narcissique, mais va réduire la résistance non spécifique initiale à un procédé par lequel une autre personne peut connaître une partie de nos pensées et de nos désirs avant que nous n'en ayons connaissance nous-mêmes. La diminution des résistances narcissiques non spécifiques, cependant, facilite la compréhension des résistances narcissiques spécifiques en tant que répétition et transfert.

L'analyste ne doit donc pas, au début, s'allier sans réserve avec le Moi-réalité du patient quand ce dernier rejette les revendications inchangées du soi mégalomane ou quand il essaye de nier le besoin infantile d'une maîtrise totale sur le soi-objet investi narcissiquement. Au contraire, il doit même être compréhensif et tolérant vis-à-vis de la rage qui émerge chez le patient quand ses besoins narcissiques n'ont pas été entièrement et immédiatement satisfaits.

Si le psychanalyste maintient son attitude empathique envers les besoins du patient et envers sa colère, et si en réponse à l'attitude de l'analyste le Moi-réalité du patient, lui aussi, apprend à accepter avec compréhension les demandes du Moi mégalomane et son inclination à la rage, alors seulement il y aura diminution des résistances non spécifiques pour lesquelles le patient, se sentant traité comme un enfant méchant, commence effectivement à se comporter comme un enfant incompris.

Seulement alors les résistances spécifiques contre la révélation des besoins, désirs et attitudes réprimés sont mises en jeu. Les résistances narcissiques non spécifiques sont en général accompagnées de beaucoup de rage; les résistances spécifiques, elles, sont habituellement caractérisées par la présence d'hypocondrie et de peurs vagues.

La réactivation dans le transfert des besoins originaux d'acceptation « en miroir » et de fusionnement avec l'objet idéalisé archaïque augmente la tension narcissique et mène à l'hypocondrie que crée la vague menace d'avoir a souffrir à nouveau le rejet traumatique ancien d'un environnement qui ne répondra pas empathiquement aux besoins narcissiques ravivés de l'enfance.

La transformation de la rage narcissique en agression mature

Il est souvent plus révélateur d'examiner un phénomène transitionnel que les extrêmes d'un spectre de manifestations contradictoires; et il est souvent plus instructif d'étudier les points intermédiaires d'une succession dans le développement que de comparer son début et sa fin. Cet aphorisme est également valable pour l'étude de la transformation de la rage narcissique en agression mature: les points de repère de ce développement et les imperfections qui subsistent méritent notre attention.

Le Surmoi insuffisamment idéalisé d'un patient, A..., ne pouvait lui fournir un approvisionnement interne adéquat de subsistance narcissique, il avait besoin d'approbation externe pour maintenir son équilibre narcissique. Il devint en conséquence démesurément dépendant de personnages idéalisés de son milieu, dont il sollicitait ardemment l'éloge.

Chaque fois que ceux-ci restaient froids, ne percevant pas son besoin, il se mettait en fureur et les critiquait avec amertume et causticité pendant les séances de psychanalyse. Lorsque, cependant, par suite de la perlaboration étendue de son transfert idéalisé, sa défectuosité structurelle fut améliorée, sa rage se modifia. Il continuait à se plaindre des représentants actuels de personnages idéalisés archaïques (son père qui l'avait déçu dans son enfance), mais ses attaques devenaient moins amères et moins sarcastiques, acquérant un mélange d'humour, admettant de mieux en mieux les insuffisances vraies de ceux qu'il critiquait. Il existait un autre changement remarquable: tandis qu'auparavant il entretenait ses rancunes dans l'isolement (même pendant les séances d'analyse ses plaintes étaient essentiellement des monologues, pas un message), il rejoignait maintenant ses compagnons de travail et était à même de savourer en leur agréable compagnie le plaisir de longues séances de bavardage sans fin, dans lesquelles les patrons étaient mis en pièces.

A des stades plus avancés même de son analyse, quand le patient avait déjà maîtrisé une grande partie de ses difficultés psychologiques, et particulièrement quand certains phantasmes homosexuels dont il avait très honte avaient disparu, une certaine colère continuait à se manifester envers des personnages idéalisés, qui l'avaient privé de leur approbation - mais, outre que l'humour inoffensif s'était substitué au sarcasme et la camaraderie à l'isolement, il avait acquis la capacité de voir certaines caractéristiques positives chez ceux qu'il critiquait.

Dans l'exemple précédent, je me suis limité à présenter un cas clinique qui démontre comment la rage narcissique peut diminuer (et être progressivement remplacée par des agressions soumises à la maîtrise du Moi) grâce à la transformation par la psychanalyse de la matrice narcissique de laquelle elle découle.

Implications thérapeutiques

J'ai atteint ici un point où la convergence de l'expérience clinique et des réflexions théoriques me permet de résumer et de reformuler certaines conclusions. Notre dessein thérapeutique concernant la rage narcissique n'est ni la transformation directe de la rage en agression constructive, ni l'établissement direct du contrôle de la rage par le Moi autonome. Notre objectif principal est la transformation graduelle de la matrice narcissique de laquelle émerge la rage.

Si ce but est atteint, c'est alors que les agressions dans le secteur narcissique de la personnalité seront employées au service d'ambitions et de desseins réalistes, d'un soi sécurisé, fermement établi et au service des idéaux et des objectifs chers d'un Surmoi qui a remplacé la fonction de l'objet omnipotent archaïque et s'est rendu indépendant de lui. (...)

Conclusion

Nombre des thèmes traités dans cet essai, particulièrement ceux abordés dans le rappel rétrospectif de mes travaux antérieurs (c'est-à-dire la question de l'investissement libidinal du soi), ont été par nécessité sommairement formulés et demandent à être élaborés. Mais, plus que l'insuffisance de cette présentation condensée, je regrette de n'avoir pu dans ce texte démontrer l'application de mes formulations théoriques premières sur le narcissisme et sur la rage narcissique traitée ici, à la psychologie de groupe, au comportement de l'homme dans l'histoire.

J'espère vraiment que des efforts ultérieurs dans ce domaine s'avéreront fructueux. Mais cela, c'est pour l'avenir; je voudrais seulement mentionner ceci: j'ai entrepris un travail qui se poursuit dans deux directions. D'abord, en ce qui concerne l'influence de la compréhension du narcissisme sur la compréhension de la formation et la cohésion de groupes: en particulier le fait que la cohésion de groupes est fournie et maintenue non seulement par un idéal du Moi que possèdent en commun les membres du groupe (Freud, 1921), mais aussi par leur participation à une mégalomanie commune dirigée vers le sujet, c'est-à-dire par un soi mégalomane commun.

Evidemment, il existe des groupes dont le maintien est caractérisé par ce dernier lien c'est-à-dire, pour parler grossièrement, par les ambitions communes plutôt que par les idéaux partagés. Deuxièmement, la vie psychique des groupes, de même que celle des individus, présente des transformations régressives dans le domaine du narcissisme.

Quand le déploiement de formes évoluées du narcissisme est contrecarré (comme dans le domaine du soi mégalomane, par le blocage d'issues acceptables vers le prestige social; et dans le domaine de l'image parentale idéalisée, par la destruction des valeurs de groupe, par exemple des valeurs religieuses), alors le narcissisme du groupe régresse, ce qui entraîne des conséquences nuisibles pour le comportement de celui-ci.

Des régressions de cet ordre deviennent manifestes, en particulier en ce qui concerne l'agressivité du groupe, qui alors présente un arrière-goût évident ou masqué de la rage narcissique, sous sa forme aiguë, ou, ce qui est encore plus inquiétant, sous sa forme chronique.

Mais ce travail demande à être complété, même dans sa forme préliminaire, et il me faut résister à la tentation d'en dire davantage sur ce point.


bilan

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