La rage narcissique
(Heinz Kohut)
(2e partie)
Les troubles pseudo-narcissiques et les névroses de pseudo-transfert
La relation entre le foyer du développement de la lutte pulsionnelle d'objet, le complexe ddipe, et le foyer du développement dans le domaine du narcissisme, la période de formation du soi, sera plus amplement élucidée en comparant deux types paradigmatiques de psychopathologie: psychopathologie nucléaire oedipienne masquée par un épais rideau de troubles narcissiques; et troubles narcissiques cachés par une soi-disant symptomatologie oedipienne.
Concernant la première, une brève remarque suffira. Tout psychanalyste a observé l'apparition graduelle des passions et angoisses oedipiennes cachées derrière une large couverture de vulnérabilités et de plaintes narcissiques, et sait que l'observation attentive du transfert oedipien révélera également comment les manifestations narcissiques sont apparentées aux expériences centrales oedipiennes.
Comment, par exemple, un sentiment d'amoindrissement de l'estime de soi renvoie à des comparaisons phalliques et à un sentiment de castration, comment un cycle d'alternance entre une confiance en soi éclatante et la dépression s'associe aux phantasmes de succès dipiens et à ceux de la découverte qu'on est exclu de la scène originaire, et ainsi de suite. Je n'ai certainement pas besoin de m'étendre là-dessus.
Passons maintenant au second type de psychopathologie. J'ai choisi de me concentrer sur un type particulier, quelque peu complexe, de trouble narcissique qui, quoique relativement peu fréquent, se révèle néanmoins très instructif à l'examen approfondi. (Il faut ajouter que les cas où le choc narcissique subi par l'enfant dans la période oedipienne mena à un premier effondrement incontestable du soi sont beaucoup plus courants.)
Je pense que parmi les troubles en principe analysables, ce sont ceux-là qui mettent le psychanalyste devant une des tâches thérapeutiques les plus pénibles et difficiles. Ces patients, au début, donnent l'impression d'une névrose classique. Cependant, quand leur psychopathologie apparente est abordée par l'interprétation, le résultat immédiat est presque catastrophique:
nous assistons à un passage à l'acte (acting out) désordonné, violent, ils accablent l'analyste de demandes oedipiennes d'amour, de menaces de suicide - bref, bien que le contenu (des symptômes, des phantasmes et du transfert manifeste) soit entièrement triangulaire oedipien, la franchise même de leurs désirs infantiles, le peu de résistance qui s'oppose à leur expression ne sont pas en accord avec l'impression du début.
Que la symptomatologie oedipienne dans ces cas-là ne soit pas authentique, on l'admet généralement. Cependant, contrairement à ce qui me semble généralement admis (que nous avons affaire à une psychose latente ou à des personnes dont l'équilibre psychique est menacé par une fragilité extrême du Moi), je me suis convaincu qu'un grand nombre de ces patients souffrent d'un trouble de la personnalité narcissique, qu'ils vont développer une des variétés de transfert narcissique et sont par conséquent traitables par la psychanalyse.
La psychopathologie nucléaire de ces individus concerne le soi. Etant menacés dans le maintien d'un soi cohérent, par suite du manque dans l'enfance de confirmations adéquates (« en miroir ») de la part de l'environnement, ils font appel à l'autostimulation pour maintenir la cohésion de leur soi agissant et ressentant.
La période oedipienne, y compris ses conflits et ses angoisses, devient paradoxalement un stimulant réparateur, son intensité même étant mise à profit par le psychisme pour contrebalancer la tendance du soi au morcellement - de même qu'un jeune enfant se mutilerait (par exemple, le cognement de tête) pour maintenir le sentiment de vie et de cohésion.
Les patients chez qui la psychopathologie remplit cette fonction défensive réagiront aux interprétations du psychanalyste concernant les aspects pulsionnels-objectaux de leur comportement avec la peur de perdre la stimulation qui empêche leur morcellement, et ils réagiront avec une intensification de la dramatisation oedipienne, tant que l'analyste ne s'adresse pas à la défectuosité du soi.
C'est seulement lorsqu'un changement dans les interprétations de l'analyste indique qu'il est maintenant plus proche empathiquement du soi menacé de morcellement du patient, que la stimulation du soi par des expériences oedipiennes forcées (dramatisation dans la situation analytique, passage à l'acte (acting out)) commence à diminuer. (...)
L'infériorité dorgane et la honte
Jusqu'ici mes remarques peuvent être considérées comme un essai de mettre de l'ordre dans la maison avant d'entreprendre un voyage. La maison, c'est le travail sur les aspects libidinaux du narcissisme - travail déjà fait, mais auquel je désire mettre la dernière main, avant de quitter la maison.
Le voyage nous mènera sur le terrain accidenté de la rage narcissique et, plus tard, dans les régions lointaines de la psychologie de groupe. Un dernier coup dil, cependant, sur un sujet qui se situe pour l'essentiel dans le champ familier de l'investissement libidinal du soi - mais qui s'étend néanmoins sur le territoire peu connu du narcissisme et de l'agression - devrait, de par sa position intermédiaire, donner confiance en cette nouvelle entreprise.
Permettez-moi d'introduire la question par un terme 4 discrédité de nos jours, celui « d'infériorité d'organe » (Adler, 1907).
Dans ses Nouvelles Conférences d'introduction (1933), Freud réprimande l'écrivain Emil Ludwig (sans le nommer, cependant); Ludwig avait, dans un des romans biographiques (1926) dont il avait la spécialité, interprété la personnalité de l'empereur Guillaume Il selon les théories d'Alfred Adler. En particulier, il avait expliqué la tendance des Hohenzollern à être blessés et à se tourner vers la guerre comme une réaction à un sentiment d'infériorité d'organe précis. L'empereur était né avec un bras atrophié.
Le membre défectueux devint la plaie sensible de toute sa vie et donna lieu à la formation du caractère particulier qui, selon Ludwig, fut un des principaux facteurs déclenchants de la Première Guerre mondiale.
Il n'en est pas ainsi, dit Freud. Ce n'est pas à la blessure de naissance en soi qu'est due la sensibilité de l'empereur Guillaume à l'affront narcissique, mais au rejet par sa mère orgueilleuse, laquelle ne pouvait supporter un enfant imparfait.
Il suffit de peu pour ajouter à la formulation génétique de Freud les subtilités psychodynamiques appropriées. L'absence chez la mère de réponses «en miroir», confirmation et approbation envers son enfant, empêche la transformation des investissements narcissiques archaïques du soi-corporel de l'enfant, qui accomplit normalement grâce à la sélectivité grandissante des réponses admiratives et approbatrices de la mère.
L'investissement narcissique rudimentaire et intense du soi-corporel grandiose (dans le cas de l'empereur Guillaume: le bras atrophié) reste ainsi inchangé, et la mégalomanie archaïque et l'exhibitionnisme ne peuvent être intégrés dans le reste du psychisme qui, lui, progressivement atteindra la maturité.
La mégalomanie archaïque et l'exhibitionnisme se détachent en conséquence du Moi-réalité (« clivage vertical » du psychisme) ou sont séparés de lui par le refoulement (« clivage horizontal »). Privés de la fonction médiatrice du Moi-réalité, ils ne sont alors plus modifiables par les influences externes ultérieures, quel que soit leur caractère d'acceptation ou d'approbation, c'est-à-dire que la possibilité de «l'expérience émotionnelle corrective » est inexistante (Alexander et al, 1946).
D'autre part, le soi (corporel) grandiose-exhibitioniste archaïque va de temps en temps réaffirmer ses revendications, soit en contournant la barrière du refoulement par la voie du secteur du psychisme clivé verticalement, soit en pénétrant les défenses fragiles du secteur central. Il va soudainement inonder le Moi-réalité d'investissements exhibitionnistes non neutralisés et accabler le pouvoir de neutralisation du Moi, qui, se sentant paralysé, éprouve une honte et une rage intenses.
Je ne connais pas suffisamment la personnalité de l'empereur Guillaume pour juger si la formulation précédente s'applique bien à celui-ci. Je pense cependant être sur un terrain plus solide quand je suspecte Emil Ludwig de ne pas avoir réagi avec bienveillance à la critique de Freud.
Quoi qu'il en soit, il écrivit plus tard une biographie de Freud (Ludwig, 1947) où s'exprime ouvertement la rage narcissique - sous une forme si grossière que ceux mêmes qui étaient hostiles à la psychanalyse et à Freud considérèrent l'attaque vulgaire de Ludwig comme gênante et s'en désolidarisèrent.
Quoi qu'il en soit de l'empereur Guillaume et de son biographe, je ne doute pas que la sensibilité omniprésente concernant les défectuosités et les insuffisances du corps puisse être facilement expliquée dans le cadre métapsychologique des vicissitudes des investissements libidinaux du soi grandiose et en particulier du soi-corporel grandiose-exhibitioniste. Le thème particulier du sentiment d'infériorité des enfants au sujet de la petitesse de leurs organes génitaux (chez le garçon, par comparaison avec le pénis de l'homme adulte; et chez la petite fille avec l'organe du garçon), mérite quelques remarques spéciales.
La sensibilité des enfants au sujet de leurs organes génitaux arrive à son point culminant pendant le stade phallique, stade capital du développement psycho-sexuel - les susceptibilités ultérieures concernant les parties génitales doivent être considérées comme des séquelles (par exemple pendant la latence) ou comme des réactivations (pendant la puberté) de l'exhibitionnisme du stade phallique.
L'importance des organes génitaux pendant le stade phallique est déterminée par le fait qu'à cette période ils constituent la zone principale du narcissisme (corporel) de l'enfant - ils ne sont pas seulement les instruments d'interactions libidinales d'objet intenses (phantasmées), mais ils supportent également des investissements narcissiques énormes. (L'investissement narcissique des fèces pendant le stade anal du développement et l'investissement narcissique de certaines fonctions autonomes du Moi pendant la latence sont des exemples de la prédominance initiale et à venir des zones du narcissisme de l'enfant pendant les stades premiers et ultérieurs de son développement.)
Les parties génitales sont le foyer des aspirations et des sensibilités narcissiques de l'enfant pendant le stade phallique. Si nous gardons en tête ces faits et soulignons en plus que la composante exhibitionniste du narcissisme infantile est en grande partie non neutralisée, nous comprendrons également la signification si contestée de l'envie infantile du pénis: ce sujet a suscité beaucoup de discussions peu scientifiques et acrimonieuses, offrant même le spectacle grotesque de batailles rangées entre les hommes qui attribuent le phénomène exclusivement aux femmes, et les femmes qui nient ou son existence ou son importance.
Une partie des difficultés peuvent être résolues si l'on tient compte de l'intensité des investissements exhibitionnistes et si, en particulier, nous ne sous-estimons pas dans ce contexte l'importance des parties génitales visibles: autrement dit, si nous nous souvenons que les demandes narcissiques de la période phallique ne sont - ni plus, ou ni moins! - qu'une instance particulière et importante dans la série des demandes, au cours du développement, de réponses immédiates qui sont le reflet des aspects du corps de l'enfant ou de ses fonctions physiques ou mentales concrètement exhibées.
Le fait que ce pénis va grandir n'est que menue consolation pour le petit garçon; en fait, qu'un système complexe et invisible va se développer qui lui permettra de mettre au monde un enfant est un mince réconfort pour la petite fille, dans le contexte de la psychologie de l'exhibitionnisme infantile - en dépit de l'existence simultanée d'autres sources directes de gratifications narcissiques et de substituts « en miroir » réfléchissant l'acceptation qui renforcent l'acquisition de sublimations chez les enfants des deux sexes.
La honte de l'adulte également, lorsqu'une partie défectueuse de son corps est vue par d'autres - en fait sa conviction que les autres le fixent du regard -, est due à la pression de la libido inchangée, archaïque, exhibitionniste qui continue d'investir l'organe défectueux. Et la gêne concernant l'organe défectueux et la tendance à rougir lorsqu'il est observé par d'autres sont les corrélatifs psychologiques et psychophysiologiques de la pensée des investissements exhibitionnistes inchangés. (Je reviendrai sur ce sujet dans le contexte de la métapsychologie de la rage narcissique.)
La rage narcissique
Sous son aspect non dissimulé, la rage narcissique est une expérience familière qui est généralement facile à identifier pour l'observateur empathique du comportement humain. Mais quelle est son essence dynamique? Ou doit-elle être classée? Comment cerner le concept et définir la signification du terme? (...)
La rage narcissique se présente sous plusieurs aspects, qui ont cependant tous en commun un goût psychologique particulier qui leur donne une position distincte dans le vaste champ des agressions humaines.
Le besoin de vengeance, pour réparer un tort, pour dissiper une blessure par n'importe quel moyen, et une impulsion profondément ancrée, inexorable, à la poursuite de tous ces buts, qui ne laisse aucune paix à ceux qui ont subi la blessure narcissique - voilà les traits caractéristiques du phénomène de la rage narcissique sous tous ses aspects, traits qui la distinguent de toutes les autres formes d'agression.
Quelle est la signification particulière du genre de blessures narcissiques (comme le ridicule, le dédain, et la défaite apparente) qui tendent à provoquer la rage narcissique; et comment ces provocations extérieures particulières réagissent-elles réciproquement avec les aspects sensibilisés de la personne encline à la rage et à la vengeance?
L'inclination à la rage narcissique chez les Japonais, par exemple, est attribuée par Ruth Benedict (1946) à leurs méthodes d'éducation, qui font appel au ridicule et à la menace d'ostracisme, et à l'importance socioculturelle donnée au Japon à la dignité et au maintien du décorum. Est-il étonnant, par conséquent, dit Benedict, que « parfois les gens éclatent dans des actes extrêmement agressifs? Ces actes d'agression sont suscités chez eux non pas quand leurs principes ou leur liberté sont mis en question, mais quand ils perçoivent une insulte ou un dénigrement ».
Le désir de convertir une expérience passive en expérience active (Freud, 1920), le processus d'identification à l'agresseur (A. Freud, 1936), les tensions sadiques maintenues dans les individus qui pendant l'enfance ont été traités sadiquement par leurs parents - tous ces facteurs aident à expliquer la facilité avec laquelle l'individu enclin à la honte réagit à une situation qui potentiellement pourrait provoquer de la honte, par l'emploi d'un remède simple: infliger activement aux autres le genre de blessures narcissiques dont il a lui-même le plus peur.
P..., par exemple, qui était excessivement enclin à la honte 'et narcissiquement vulnérable, était maître dans un art particulier du sadisme social. Quoique originaire d'une famille conservatrice, il avait acquis des opinions politiques très libérales. Il était, cependant, toujours avide de savoir le passé national et religieux de ses connaissances, selon lui avec le souci d'être objectif et de ne pas leur porter préjudice; il les embarrassait dans des réunions de société en introduisant dans la conversation le sujet de leur statut minoritaire. Bien qu'il se défendît par des rationalisations minutieusement élaborées contre la reconnaissance de la signification de ces manuvres malveillantes, il était parfois conscient du fait qu'il éprouvait une excitation légèrement érotique à ces moments-là.
Il y avait, selon sa description, un bref moment de silence dans la conversation, pendant lequel la victime semblait lutter pour retrouver son sang-froid, après que l'attention générale avait été dirigée vers son désavantage social; et, bien que tous se comportaient comme s'ils n'avaient pas remarqué l'embarras de la victime, la signification émotionnelle de la situation était claire pour tout le monde.
La compréhension progressive par M. P... de la vraie nature de ses attaques sadiques qui soulignaient une insuffisance sociale, et la prise graduelle de conscience de sa propre peur d'être découvert et ridiculisé, ramena le souvenir d'émotions violentes de honte et de rage de sa jeunesse. Sa mère, la fille d'un pasteur fondamentaliste, non seulement avait embarrassé et humilié le petit garçon en public, mais avait avec insistance mis à découvert et examiné ses organes génitaux - en prétendant devoir se rendre compte s'il s'était masturbé.
Enfant, il avait formé des fantasmes de vengeance - les précurseurs de ses procédés sadiques actuels -, dans lesquels il exposait cruellement sa mère à son propre regard et à celui des autres.
L'existence d'un sadisme grave, le choix d'une ligne de conduite d'attaque préventive, le besoin de revanche, et le désir de convertir une expérience passive en expérience active, cependant, ne rendent pas compte entièrement de certains des traits les plus caractéristiques de la rage narcissique. Dans son aspect typique, il y a un dédain absolu pour toute restriction raisonnable et un désir illimité de réparer une blessure et d'obtenir la revanche.
L'irrationalité de cette attitude de vengeance devient encore plus effrayante du fait que - chez les personnalités narcissiques comme le paranoïaque - la capacité de raisonner, en même temps qu'entièrement sous la domination et au service primordial de l'émotion, est souvent non seulement intacte mais même aiguisée.
(Ce trait dangereux de la psychopathologie individuelle est le pendant d'un phénomène social tout aussi redoutable: la subordination d'un groupe raisonnable de techniciens à un chef paranoïde et l'efficacité - et même l'éclat - de la façon amorale dont ils coopèrent à l'exécution de ses desseins.)