banner_bibliotheque.gif (8674 octets)

La rage narcissique

(Heinz Kohut)

(1ère partie)

Heinz Kohut est un auteur américain (Chicago) qui est actuellement un chef d'école suivi avec passion par les uns et contesté par les autres. Il est difficile aux psychanalystes français de comprendre à la fois l'engouement extrême dont il est l'objet et les querelles que sa théorie suscite. Certes, il semble posséder un certain charisme et il succède à une autre personnalité charismatique de l'école de Chicago, non moins passionnément suivie et non moins contestée, le psychanalyste américain d'origine hongroise, Franz Alexander.

Il est possible que la psychanalyse européenne, du fait des travaux de Winnicott en Angleterre, de Béla Grunberger en France et de Sacha Nacht (dans une perspective quelque peu différente) qui ont insisté sur l'importance de la prise en compte du narcissisme du patient ou de la présence de l'analyste, soit généralement moins sensible que la psychanalyse américaine aux apports de Kohut qui tendent à privilégier le narcissisme du patient et à infléchir de ce fait la technique psychanalytique.

(Nous laissons ici volontairement de côté la théorie et la technique lacaniennes qui s'écartent très sensiblement de cet ensemble de travaux.) Il nous a paru plus fructueux dans cette présentation d'insister sur les points communs entre l'apport de Kohut et certains travaux européens que sur les différences notables qui les séparent. Il est indubitable par exemple qu'on ne saurait comprendre la théorie du narcissisme de Kohut sans se référer à la psychologie du Moi américaine qui la sous-tend. Un certain nombre de travaux de Kohut ont été réunis sous le titre The Analysis of the Self (1971).

L 'article dont nous présentons ci-dessous de larges extraits est postérieur à la publication de ce volume. Le lecteur pourra entrevoir ce que l'auteur entend par Soi (Self). Peut-être trouvera-t-il assez évidentes et assez simples un certain nombre de propositions liées au concept de rage narcissique dont l'auteur étudie l'étiologie, les conséquences dans la vie individuelle et la psychologie du groupe, l'élaboration dans la cure analytique.

Depuis que j'ai lu l'histoire de Kleist, intitulée Sur le théâtre de marionnettes, durant mes années scolaires, j'ai été intrigué par l'effet mystérieux de ce simple récit sur le lecteur. Un danseur de ballet mâle, nous raconte-t-on, affirme, dans une conversation imaginaire avec l'auteur, que par comparaison avec la danse de l'être humain, celle des marionnettes est presque parfaite.

Le centre de gravité de la marionnette est son âme; l'animateur de marionnettes doit simplement se penser lui-même à ce centre pendant qu'il active la marionnette, et les mouvements des membres de celle-ci atteindront un degré de perfection inimaginable pour un danseur humain. Etant donné que les marionnettes ne sont pas soumises à la pesanteur et que leur centre physique et l'âme font un, elles ne sont jamais ni artificielles, ni prétentieuses. Le danseur humain, par comparaison, est conscient de soi-même, artificiel et prétentieux.

L'auteur, en réponse au danseur, se souvient comment, quelques années auparavant, il avait admiré la grâce avec laquelle son compagnon mâle, tout nu, avait placé son pied sur une chaise. Malicieusement, l'auteur lui avait demandé de répéter le geste. Il rougit et essaya, mais devint embarrassé et maladroit. «... à partir de cet instant, écrit Kleist, une transformation étrange s'empara du jeune homme. Il commença à se poster pendant des jours devant le miroir; ... une force incompréhensible parut emprisonner... le jeu de la mobilité qui jusqu'alors avait si librement exprimé ses émotions ».

Il n'est pas dans mon intention d'appliquer nos connaissances psychanalytiques à cette histoire. Mais le lecteur habitué à la psychanalyse n'aura aucune difficulté à reconnaître les problèmes qui préoccupaient l'auteur de l'histoire. Des appréhensions par rapport à la vie du Soi et du corps, la répudiation de la peur par l'affirmation que l'inanimé peut avoir de la grâce et même être parfait.

Il est fait allusion aux thèmes de l'homosexualité (voir Sadger, 1909); de l'équilibre, de l'exhibitionnisme; de la honte et de la conscience de soi; de même qu'à celui de la mégalomanie dans le fantasme de voler la notion d' « absence de pesanteur » - et dans celui de fusionner avec un milieu omnipotent qui vous dirige - l'animateur de marionnettes.

Enfin, nous avons la description d'un changement profond chez un jeune homme, annoncé par le symptôme inquiétant de longue contemplation devant le miroir. De tous les aspects du narcissisme, un seul manque dans le récit de Kleist ; l'agression, telle qu'elle prend naissance dans le déséquilibre narcissique.

L'unité des forces créatives dans les profondeurs de la personnalité d'un grand écrivain est prouvée à l'évidence par le fait que Kleist avait traité du même sujet un ou deux ans auparavant dans l'histoire de Michael Kohlhaas (1808), description émouvante d'une soif insatiable de vengeance après une blessure narcissique - œuvre surpassée, je le crois, dans ce domaine, par une seule, celle de Melville, Moby Dick L'histoire de Kleist montre le destin d'un homme qui, tel le capitaine Achab, se trouve sous l'emprise d'une rage narcissique sans fin.

Le thème de la revanche n'a jamais été traité de façon plus parfaite dans la littérature allemande, thème qui joue un rôle important dans la destinée nationale du peuple allemand, dont la soif de revanche, après la défaite de 1918, entraîna presque la destruction de toute la civilisation occidentale. Ces dernières années, j'ai étudié certains phénomènes se rapportant au Soi, à sa cohésion et à son morcellement. Dans la mesure de mes moyens, j'ai mené ce travail à sa conclusion.

L'étude présente m'offre l'occasion de quitter le sujet précédent pour celui de la relation entre le narcissisme et l'agression. Je vais cependant commencer par traiter du travail qui a précédé, attirer l'attention sur des points qui ont besoin d'être élaborés et indiquer les domaines qui fourniront la base de formulations à venir.

L'influence de l’attitude parentale sur la formation du Soi

Si l'on me demandait ce que je considère comme le point le plus important par rapport au narcissisme, je répondrais: sa ligne autonome de développement, du niveau le plus primitif au plus évolué, au plus adapté et culturellement valable. Ce développement a des déterminants innés importants, mais ce sont les effets réciproques particuliers entre l'enfant et son milieu qui vont favoriser ou entraver l'organisation cohésive du soi et la formation de structures psychiques idéalisées.

Cela mérite d'être examiné plus en détail, surtout en partant de l'observation des différents transferts narcissiques. Dans ce travail, je ferai seulement une petite mise au point par rapport aux résultats dont j'ai déjà rendu compte, c'est-à-dire que l'existence simultanée de lignes de développement dans le champ du narcissisme et dans celui de l'objet-pulsionnel est intimement liée à l'attitude des parents envers l'enfant; tantôt ils s'associent à lui dans un fusionnement narcissique empathique, considérant de psychisme de l'enfant comme faisant partie du leur, et tantôt ils réagissent à l'enfant en tant que centre indépendant qui a sa propre source d'initiative, c'est-à-dire qu'ils l'investissent de libido objectale.

Pour une attitude positive - théorique et pratique - d’acceptation du narcissisme

Ma seconde remarque rétrospective se rapporte à une vaste question. En postulant une ligne autonome du développement dans le secteur narcissique de la personnalité, qui mènera à l'acquisition de qualités maturantes, adaptatives et culturellement valables émanant du champ narcissique, j'ai, bien sûr, essentiellement affirmé une attitude positive à l'égard du narcissisme.

Mais, tout en me convainquant de la justesse de cette position affirmative par rapport au narcissisme, je suis également conscient que l'on peut opposer nombre d'arguments à l'idée du narcissisme comme ensemble intégral et autonome de fonctions psychiques, plutôt que comme résultat d'une régression ; qu'il existe nombre d'obstacles à sa reconnaissance comme potentiellement précieux, ayant une fonction adaptative plutôt que nécessairement malade et maléfique.

Un des aspects de la théorie classique - et du conservatisme, généralement justifié, des psychanalystes en ce qui concerne toute modification de la théorie - doit accidentellement jouer un rôle à ce propos. Nous sommes habitués à penser la relation entre narcissisme et amour d'objet d'une façon qui correspond à l'image des niveaux fluides d'un tube en U. Si le niveau du fluide s'élève à l'un des bouts, il descend à l'autre.

Il n'y a pas d'amour où il y a mal de dents; il n'y a pas de douleur où il y a amour passionnel. Ces formes de pensée devraient cependant être abandonnées, quand elles ne sont pas conciliables avec les données de l'observation. L'estime de soi accrue, qui accompagne l'amour d'objet, démontre la relation qui existe entre les deux formes de l'investissement libidinal, et qui ne correspond guère à celle des oscillations dans un système de tube en U.

Bien que le comportement des niveaux fluides dans le tube en U et la similitude que pose Freud avec l'amibe (1914) soient des images qui illustrent de façon pertinente l'attention exclusive du patient à son mal de dent, et l'insensibilité de l'amoureux qui attend, à la pluie et au froid, ces phénomènes s'expliquent facilement en termes de distribution de l'investissement d'attention, et ne nécessitent guère la théorie du tube en U.

Quoi qu'il en soit, encore plus remarquable que le contexte scientifique dans lequel le terme de narcissisme semble avoir acquis une signification légèrement péjorative désignant un produit de régression ou de défense, est un climat émotionnel particulier, défavorable à l'acceptation du narcissisme comme constellation psychologique saine, à laquelle on donne son approbation.

Le système des valeurs de l'Occident, profondément enraciné (qui infiltre la religion, la philosophie, les utopies sociales de l'homme occidental), approuve l'altruisme et le souci des autres, et déprécie l'égoïsme et le souci de soi.

Cependant, ce qui est valable pour les désirs sexuels de l'homme l'est également pour ses besoins narcissiques: ni une attitude méprisante envers les forces psychologiques puissantes qui s'affirment dans ces deux dimensions de la vie humaine, ni une tentative de l'extirper totalement, ne mèneront à un progrès authentique de la maîtrise de soi chez l'homme ou de son adaptation sociale.

Le christianisme, tout en laissant la porte ouverte à l'accomplissement narcissique dans le domaine du fusionnement avec le soi-objet omnipotent, avec la figure divine du Christ, essaye de refréner les manifestations du soi grandiose. Le rationalisme matérialiste courant dans la culture occidentale, d'autre part, tout en donnant une plus grande liberté à l'enchérissement du soi, tend à déprécier, ou par exemple dans les milieux où règne un athéisme militant) à proscrire les formes traditionnelles de relations institutionnalisées à l'objet idéalisé.

Les investissements libidinaux du Soi

En raison de l'ostracisme et de la répression, les aspirations du soi grandiose semblent en effet diminuer, et le désir de fusionner avec le soi-objet idéalisé est repoussé. Les structures narcissiques réprimées, mais toutefois inchangées, se renforcent cependant que leur expression est bloquée; elles se fraieront un passage à travers les défenses fragiles et donneront lieu soudainement, non seulement dans les individus, mais dans des groupes entiers, à la poursuite effrénée de buts mégalomanes et au fusionnement, sans résistance aucune, avec le soi-objet omnipotent.

Il me suffit de mentionner les ambitions impitoyables de l'Allemagne nazie et l'abdication totale du peuple à la volonté du Führer, pour illustrer ma pensée. Pendant des périodes historiques calmes, l'attitude de certaines couches de la société envers le narcissisme ressemble à l'hypocrisie de l'époque victorienne envers la sexualité. Officiellement, l'existence des manifestations sociales émanant du soi grandiose et du soi-objet omnipotent est niée; mais, quoique désavouée, sa prédominance est visible partout.

Je pense qu'aujourd'hui il est aussi nécessaire de vaincre notre attitude d'hypocrisie envers le narcissisme, qu'il l'a été de surmonter l'hypocrisie sexuelle au siècle passé. Nous ne devons pas nier nos ambitions, notre désir de dominer, de briller, et notre envie de nous confondre avec des personnages omnipotents, mais nous devons au contraire apprendre à reconnaître la légitimité de ces forces narcissiques, comme nous avons appris à admettre la caractère légitime de notre désir pulsionnel d'objet.

Nous serons alors à même, comme on peut l'observer dans l'analyse thérapeutique systématique des troubles de la personne narcissique, de transformer notre mégalomanie archaïque et notre exhibitionnisme en estime de soi réaliste et capacité de jouir de nous-mêmes, et notre désir de faire un avec le soi-objet omnipotent, en une capacité, socialement utile, d'adaptation, pleine de joie, d'enthousiasme et d'admiration pour les grands, dont la vie, les actes et la personnalité peuvent servir de modèles aux nôtres.

Autonomie du Moi et prédominance

Dans le contexte de la reconnaissance d'une importante transformation (plutôt que suppression) des structures archaïques narcissiques pour l'homme en tant qu'il participe aux affaires humaines - l'homme engagé - j'aimerais mentionner une distinction conceptuelle que j'ai trouvée utile, à savoir la démarcation entre la prédominance du Moi et l'autonomie du Moi.

Il y a une place pour l'autonomie du Moi: le cavalier hors de la monture; l'homme qui réfléchit, froidement, sans passion, en particulier quand il examine minutieusement les données de ses observations. Mais il y a également une place pour la prédominance du Moi: le cavalier sur la monture: l'homme qui réagit aux forces qui s'exercent en dedans de lui-même tout en façonnant ses buts et modelant ses réactions majeures au milieu; l'homme en tant que participant efficace sur la scène de l'histoire.

Dans le domaine du narcissisme, la prédominance du Moi augmente notre aptitude à réagir avec la gamme entière de nos émotions: avec désappointement et rage, ou avec un sentiment de triomphe, avec maîtrise, mais sans contrainte. (...)


bilan

next